Interview de M. Jacques Barrot, président du groupe parlementaire UMP à l'Assemblée nationale, à Europe 1 le 17 décembre 2003, sur la laïcité, la tolérance entre les religions et l'activité gouvernementale. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jacques Barrot, président du groupe parlementaire UMP à l'Assemblée nationale, à Europe 1 le 17 décembre 2003, sur la laïcité, la tolérance entre les religions et l'activité gouvernementale.

Personnalité, fonction : BARROT Jacques, CHABOT Arlette.

FRANCE. UMP, président du groupe parlementaire à l'Assemblée nationale;FRANCE. UMP, membre du comité politique

ti : A. Chabot-. Franchement, vous ne seriez pas président du groupe UMP à l'Assemblée nationale - donc un personnage important de la majorité - est-ce que l'on n'aurait pas retrouvé votre nom au bas d'une pétition demandant au président de la République de ne pas faire de loi pour réaffirmer les valeurs de la laïcité, ou en tout cas, pas de loi contre le voile à l'école ?

- "Le diagnostic de la commission Stasi est quand même juste et il m'a beaucoup fait réfléchir, comme beaucoup d'autres Français. Il y a sans doute l'affaire du voile mais il y a derrière des pratiques que nous ne pourrons jamais admettre dans la République : ne pas se faire soigner parce que le médecin est une femme ou, inversement, un homme, la ségrégation entre les sexes dans les lieux de sports, ce n'est pas la République."

Donc, finalement, vous êtes convaincu, vous qui disiez "Attention, prudence..."

- "Je suis convaincu mais en même temps, je dis "attention", la loi ne doit pas être une grande série d'interdits. Il faut mettre un certain nombre de dispositions là où il faut, dans les règlements de l'hôpital ; à l'école, il faut que le règlement puisse se référer à une très forte indication donnée par la loi, un signal très fort, pour dire "C'est la République, elle ne peut pas accepter n'importe quoi". Cela étant, il faut laisser beaucoup de place au dialogue et à la médiation, il ne faut pas une loi ou un article de loi - notamment à l'école - qui impose des expulsions brutales."

C'est-à-dire, "si vous continuez à porter le voile, vous allez dehors" ? Vous voulez que l'on continue à dialoguer quand même.

- "Il faut de la médiation, du dialogue. Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas de fermeté, mais il faut aussi ne pas renvoyer des jeunes filles, des petites filles vers le fondamentalisme, qui ne demande qu'une chose, c'est de les retirer de l'école. J'ai vécu cela en Algérie."

Il y a quelques semaines, vous craigniez une laïcité agressive et négative. C'est J. Barrot le catho qui craignait cela ?

- "Non. Je pense que les valeurs de la République doivent être positives. Je crois que le rapport entre les Eglises - les religions disons - et l'Etat doit être équilibré. Il faut que les religions, toutes les religions, acceptent quelques principes très forts de la République. C'est quoi ? La tolérance, la liberté individuelle - on ne peut pas faire pression sur un jeune pour l'embrigader - et puis bien sûr, l'égale dignité de l'homme et de la femme. Cela, c'est le corpus républicain et il faut que tous s'y mettent. Et je rappelle de temps en temps en direction de nos amis musulmans et nos amis de toutes les autres religions, qu'il y a eu un long cheminement douloureux pour les chrétiens, parce qu'il y avait là aussi des résistances. Quand, au début du siècle dernier, on oblige les futurs curés, les clercs, à aller faire le service militaire, c'est une révolte dans une partie des milieux catholiques. Et on continue : on dit "vous devez entrer dans cette intégration républicaine". Donc, ce long cheminement douloureux des Eglises est nécessaire."

Donc, vous dites, en gros, à l'Islam aujourd'hui qu'elle doit faire le même chemin que l'Eglise catholique a fait au début du siècle ?

- "Toutes les religions doivent le faire, mais en contrepartie, qu'ayant accepté, vraiment, du fond du coeur ces valeurs républicaines françaises, cette identité française, à ce moment-là, en effet, l'Etat reconnaîtra et reconnaît et respecte ces différentes religions et leur permet de vivre ensemble et de vivre, non pas cachées, mais dans la tolérance réciproque. Et cela, c'est formidable. La France peut-être exemplaire dans ce domaine."

Quand le CFCM dit "Attention, on ne pourra pas pratiquer notre religion comme nous le souhaitons", a-t-il tort ? Il ne faut pas les entendre ? Vont-ils trop loin ?

- "On va prendre les deux jours fériés. Il n'y a pas besoin de deux jours fériés, l'un pour la communauté juive, l'autre pour la communauté musulmane, systématiquement, pour pratiquer sa religion. De plus en plus, je crois que l'on va vers une adhésion libre et individuelle. Regardez, même pour nous : on sait bien que les vacances de Pâques sont maintenant très souvent déconnectées de la fête de Pâques. Je crois que c'est un mouvement qui est irréversible. Chacun doit pouvoir affirmer sa foi et sa vie religieuse mais en même temps, doit accepter qu'il vit dans une société pluraliste. Plutôt que de vouloir des jours fériés, ce qui ne me semble pas pratique pour les familles, il vaut mieux..."

Pourtant, vous n'étiez pas contre à l'origine, vous disiez que cela pouvait être une compensation, un geste..."

- "Ah non, je n'y ai jamais été favorable parce que c'est un brouillage de messages. D'un côté, on dit qu'il faut respecter vraiment ce pluralisme religieux et de l'autre, on est en train de mélanger la vie institutionnelle et la vie religieuse, alors qu'en réalité, les calendriers sont de plus en plus décalés. J'ajoute que l'on peut très bien admettre que l'école républicaine fasse très attention au jour de Kippour, au jour de l'Aïd. On ne va pas mettre un examen, un cours pour lequel le cursus serait compromis pour l'enfant. Il y aura simplement à demander une dispense, qui est d'ores et déjà donnée aujourd'hui."

Si je comprends bien, vous dites oui à une loi, vous la voterez s'il y en a une ?

- "Je pense qu'il y a quelques articles de loi. Et puis surtout, il faut que cette loi..."

Une loi simple, c'est-à-dire "signe ostensible religieux ou politiques" ?

- "Oui. La notion d'ostensible montre bien surtout l'esprit. Il ne s'agit pas d'imposer aux autres une sorte d'identité agressive. Chacun a son identité religieuse, mais il a, fondamentalement, ce qui réunit tout le monde, une identité républicaine française. Mais encore une fois, ne disons pas, que le fait religieux conduit au communautarisme. Ce qui conduit au communautarisme, c'est les fondamentalismes. C'est ce sur quoi nous nous battons."

Et là, vous dites qu'il faut mettre un coup d'arrêt, parce qu'il y a une manifestation de fondamentalisme dans le port du voile, qui n'est quand même un signe religieux comme un autre, selon vous ?

- "Oui. Et dans certains cas, il est aussi, hélas ! le symbole d'une certaine conception de la femme soumise à l'homme que nous ne pouvons pas accepter. Mais j'insiste : le fait religieux peut être très positif. Si dans une mosquée, dans une paroisse on pratique ces valeurs républicaines, cela enrichit le fait social. La foi des croyants est quelque chose de positif, à condition que ce soit à l'abri des dérives fondamentalistes."

Y aura-t-il liberté de vote au groupe UMP sur une telle loi ?

- "Oui. Il faut d'abord voir ce que nous proposera le président de la République ce soir."

Qu'attendez-vous qu'il dise ? Quels mots par exemple ?

- "D'abord, il faut qu'il explique bien le pourquoi de tout cela et montrer que la France doit être un modèle où on est, à la fois, ferme contre les fondamentalismes - tout ce qui est, encore une fois, une négation des valeurs républicaines - et en même temps, on reste très accueillants, très ouverts à toutes les religions et évidemment aux musulmans qui veulent pratiquer leur foi monothéiste. Je dis souvent d'ailleurs que ces trois grandes religions monothéistes pratiquent la foi en seul Dieu. Donc, il y a une fraternité universelle qui en découle."

Un mot de politique plus générale : fin d'année un peu dure pour le Gouvernement. Cote de popularité très très basse pour le Premier ministre ; peut-on se relever quand on est à moins de 30 ?

- "Dans l'action, est-ce qu'il faut passer son temps à regarder les sondages ou à regarder ses chantiers ? Ce qui me paraît important, c'est que J.-P. Raffarin continue ses chantiers, les suive attentivement. Nous n'avons pas perdu notre temps ces trois mois, même s'il y a eu quelques péripéties, un peu de maladresses, etc."

"Des maladresses" ? Ce sont des erreurs quand même !

- "Oui, mais nous n'avons pas perdu notre temps. Au point de vue social, la PAGE, l'aide aux jeunes enfants, le RMA, un budget qui est très rigoureux et qui va permettre à la France, tout doucement, de mettre de l'ordre dans le fonctionnement de l'Etat, c'est positif ! Et on voit bien un Premier ministre et un Gouvernement qui continuent sur ces chantiers."

F. Mer a envoyé hier ses projets à la Commission européenne : programme de stabilité pour réduire le déficit. On sent bien que l'an prochain, il n'y aura peut-être pas de baisses d'impôt, voire des petites augmentations d'impôt ?

- "Non, parce que la baisse des prélèvements doit se poursuivre, parce qu'il n'y a pas que l'impôt sur le revenu, il y a l'ensemble des prélèvements. Il n'est pas exclu, par exemple, que sur les charges sociales, on en fasse un peu plus pour stimuler l'emploi. Donc, cela sera à voir dans la maquette du prochain budget. Ce qui est vrai, c'est que la remise en ordre de l'Etat et la réforme de l'assurance maladie sont de gros chantiers qui exigeront beaucoup d'efforts. C'est pour cela qu'il faut que les Français comprennent que l'on prépare leur avenir et qu'ils aient un peu de patience."

On dément à Matignon toute idée de remaniement ; il faudra bien le changer un jour ce Gouvernement ! Les ministres ne sont-ils pas un peu fatigués ?

- "Les gouvernements ont toujours été, à un moment donné, adaptés et modifiés. Ce qui compte, ce sont les chantiers pour faire une France plus généreuse, plus forte, plus solide aussi. Et tout ce qui va se passer aujourd'hui sur la laïcité, c'est pour rendre plus soudée la communauté française. Et cela, c'est positif."

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 17 décembre 2003

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