Entretien de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie, avec l'association de la presse diplomatique française, sur l’actualité internationale, Paris le 19 décembre 2003. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie, avec l'association de la presse diplomatique française, sur l’actualité internationale, Paris le 19 décembre 2003.

Personnalité, fonction : GALOUZEAU DE VILLEPIN Dominique.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie

ti : Q - Avant d'entrer dans le vif du sujet, je voudrais vous demander si vous avez des nouvelles de nos confrères de l'Express ?

R - En ce qui concerne nos journalistes au Pakistan, ce que je peux vous dire, c'est qu'ils ont en détention préventive. Ils ont été présentés au juge hier, une décision est attendue dans les jours qui viennent et nous avons l'espoir qu'après le paiement d'une amende, ils pourront quitter le Pakistan et être expulsés le cas échéant.

Notre ambassadeur à Islamabad comme notre consul à Karachi sont pleinement mobilisés pour essayer de faire avancer, dans les meilleurs délais, la recherche d'une solution.

Q - A propos de l'Irak, on a observé, lors de la tournée de James Baker un changement significatif de ton de part et d'autre mais on ne voit pas très bien se dessiner de changements sur le fond. L'allégement de la dette est un geste significatif mais qui est lié à une condition lointaine d'un retour à la souveraineté irakienne. Pouvez-vous nous dire plus précisément s'il y a convergence et sur quoi ?

R - On le voit en Irak, il faut essayer d'avancer sur plusieurs fronts. Il y a bien sûr l'ensemble des questions de sécurité, c'est un enjeu extrêmement important. Nous avons espéré, après la fin de la guerre et maintenant, après la fin définitive de la dictature, puisque Saddam Hussein est arrêté, que l'on se donnerait de meilleures chances dans cette lutte pour plus de sécurité. Et nous avons dit depuis le début que, pour lutter pour davantage de sécurité en Irak, il est essentiel d'accélérer le processus politique. Dans l'analyse de la France, l'élément central, c'est bien le vide politique qui peut justifier, à un moment ou à un autre, des rivalités, des confusions car, de façon naturelle et traditionnelle, c'est bien la violence souvent qui tire profit de ce genre de situations. On a vu, au cours du dernier mois, un étrange amalgame s'effectuer en Irak entre des forces nationalistes, des forces de l'ancien parti baath, des forces de l'islamisme terroriste, toutes mobilisées pour tirer avantage d'une situation qui, sur le plan politique est encore très mal définie. Bien évidemment, l'existence d'un régime d'occupation cristallise beaucoup d'oppositions et la véritable question est : comment faire pour que ce vide politique soit comblé le plus rapidement possible ?

Nous avions préconisé la définition d'un régime de souveraineté d'ici la fin de l'année et proposé un schéma qui permettait d'y arriver dans des délais cours. Il se trouve que c'est une voie plus longue qui a été retenue. La résolution 1511 a posé un cadre, l'accord du 15 novembre a précisé ce cadre et il y a encore un certain nombre de points à déterminer. J'ai bien noté, en recevant un certain nombre de représentants du Conseil de gouvernement intérimaire et en particulier son président M. Hakim, qu'il existait un désir clair d'accélérer le plus possible ce processus de retour à la souveraineté et en particulier de préparer cette échéance. Un transfert de souveraineté au 30 juin, cela veut dire qu'un certain nombre de dispositions seront très rapidement prises pour qu'aient lieu les transferts de responsabilité, dans des domaines clefs de l'action publique en Irak. C'est le cas par exemple, d'ores et déjà, concernant le ministère du Plan, c'est ce que nous expliquait son ministre.

Il y a donc tout un travail préparatoire très important, il y a un certain nombre d'étapes qui sont prévues dont il faut préciser comment elles vont se dérouler. L'Assemblée consultative doit être formée, des lois de sécurité doivent être décidées, une ébauche de loi constitutionnelle doit aussi être écrite. Il est très important que tous ces éléments-là soient précisés, clarifiés et que cela se fasse en étroite concertation avec la communauté internationale. C'est pour cela que l'une des clefs de la position française, c'est de dire : faisons en sorte que les pays de la région, la communauté internationale, puissent se concerter pour définir et préciser ce chemin, pour donner toutes ses chances à un processus qui, de toute façon, sera difficile parce que, six mois en Irak, c'est forcément difficile et c'est prendre le risque que cet agenda soit en quelque sorte détourné par les forces de violence et de terrorisme, qui pourraient profiter de cet espace donné par le régime d'occupation pour mobiliser un nombre important de forces en Irak.

Donc, première étape pour nous, c'était de prendre acte, après l'arrestation de Saddam Hussein, du souhait des partis politiques, des forces politiques, des communautés ou des groupes qui voulaient absolument renoncer à la violence. Pour nous, c'est un point de départ. Je l'ai dit aux membres du Conseil de gouvernement intérimaire : ne faut-il pas réfléchir à un élargissement possible des instances existantes pour permettre à tous ceux qui veulent renoncer à la violence et participer pleinement à la vie du pays de pouvoir jouer un rôle effectif dans la définition du processus politique, de donner le plus de légitimité possible à ce processus ? Il y a des propositions qui ont été faites, des réflexions sont en cours. Le Secrétaire général des Nations unies a constitué un groupe, une sorte de groupe de contact, un groupe des pays amis de l'Irak. Les Russes ont proposé une conférence internationale. Sans doute, le schéma qui avait été celui de l'Afghanistan n'est-il plus adapté aujourd'hui, en tant que tel, l'idée de conférence n'est-elle plus adaptée à ce qui pourrait être fait pour l'Irak, mais il est bien évident qu'une concertation de la communauté internationale sur la définition du processus pourrait à mon avis donner beaucoup plus de force et beaucoup plus de légitimité à ce processus.

Je crois qu'il y a là un gros travail à faire et je crois que c'est la clef de ce travail en commun que nous voulons faire avec les Américains.

On voit bien qu'aujourd'hui, la priorité pour les Américains, sur le terrain, dans le court terme, c'est d'essayer d'accroître, de donner ses chances au retour de la sécurité, mais notre conviction, c'est qu'il n'y aura de retour de la sécurité que si le processus politique est lui-même enclenché et démultiplié. Nous avons, vous le savez, la même conviction sur l'ensemble de crises, c'est la conviction que nous défendons au Proche-Orient. Comment espérer que le cycle de la violence puisse être durablement arrêté au Proche-Orient, s'il n'y a pas reprise d'un véritable processus politique ? Notre conviction est que plus ce processus est rapide, plus il est déterminé, plus il a de chances d'aboutir, tout simplement parce que sécrétant des résultats, il entraîne davantage de gens, davantage de soutiens possibles et il y a donc une dynamique du succès alors que dans le cas inverse en permanence, il y a risque d' exploitation, prise en otage des processus, chantage exercé par les forces terroristes.

Q - Si les conditions de sécurité étaient réunies, la position de la France pourrait-elle changer en ce qui concerne l'envoi de troupes en Irak ?

R - Nous l'avons toujours dit, cette question, en ce qui nous concerne, n'est pas d'actualité parce que vous voyez bien que dans la position que nous exprimons, la clef pour nous, ce sont les avancées dans le processus politique. Et croyez-moi, c'est très important dans la vision qu'a la France des crises et en particulier de cette crise irakienne. Dès lors que la souveraineté est rendue au peuple irakien, nous sommes dans une autre situation. A partir de là, il sera très important de savoir ce que veulent les Irakiens eux-mêmes, comment ce gouvernement irakien conçoit la sécurité dans la région. Là, nous sommes dans une situation de post-guerre où, par définition, ce sont les droits internationaux, le régime d'occupation, les forces d'occupation qui ont une responsabilité sans faille dans le respect de la sécurité.

Dans la nouvelle phase qui est celle d'un gouvernement constitué en Irak, le problème est extrêmement différent. Il faudra apprécier dans quelle situation de sécurité ou d'insécurité nous serons et voir ce que le gouvernement proposera, en liaison avec la communauté internationale et en particulier en liaison avec les Nations unies car nous pensons que dans le processus politique comme dans la définition des progrès que peut faire l'Irak, les Nations unies ont un rôle central. A partir de là, le schéma, qui avait été imaginé, qu'une force internationale puisse être constituée, que cette force puisse naturellement prendre en compte les forces qui sont sur le terrain actuellement, devient l'évidence. Nous avons été amenés à choisir ce type de schéma à de très nombreuses reprises, il n'y a là rien que de très naturel, mais tout ça s'inscrit dans un cadre défini par la communauté internationale. Vous voyez donc qu'il y a deux points d'entrée : le premier pour nous, ce sont les Irakiens eux-mêmes, le gouvernement irakien, la souveraineté irakienne ; le second point d'entrée, c'est la communauté internationale. Alors à partir de là, nous sommes confrontés à une situation où il y a des besoins et des demandes et où il y a une politique de sécurité à définir, par exemple de sécurisation des frontières. Vous voyez bien que le questionnement de la sécurité se pose alors en termes très différents. Le besoin est-il de faire en sorte que les frontières ne soient pas poreuses ? Est-ce d'entraîner l'ensemble des pays voisins dans une véritable action et mobilisation pour faire en sorte que le risque de violences et de terrorisme en Irak soit limité et qu'ils apportent leur propre concours ? En d'autres termes, y a-t-il besoin d'une véritable action sur les frontières, d'une présence militaire étrangère très forte à l'intérieur de l'Irak ? Ou au contraire, cela entraîne-t-il des abcès de fixation, compte tenu de ce que nous savons de la possibilité d'évoluer en Irak aujourd'hui pour ces forces qui, sauf à faire la guerre, peuvent difficilement exercer leurs fonctions ? Je crois que cela suppose une vraie réflexion stratégique sur la question de la sécurité et il faut le faire en liaison avec les deux instances essentielles, d'un côté, le gouvernement irakien lorsqu'il sera formé ou les instances irakiennes, de l'autre, la communauté internationale c'est-à-dire les Nations unies.

Voilà le cadre dans lequel doit être appréciée cette donnée.

Pour nous, le problème n'est pas de savoir si nous rajoutons des hommes, quelques milliers d'hommes au dispositif actuel puisque pour nous, ce dispositif actuel a vocation à évoluer, partant du fait qu'il ne peut pas en tant que tel répondre à l'évolution indispensable de l'Irak.

Q - Pourquoi la France a-t-elle fait volte-face en mai dernier en reconnaissant les puissances occupantes à travers la résolution 1483 ?

R - Tous ceux qui ont suivi de près l'évolution de ce dossier savent qu'il n'y a eu, à aucun moment, volte-face et à aucun moment, nous n'avons apporté notre caution à la guerre en tant que telle. Nous sommes fidèles à la position qui est la nôtre. Il y a une situation nouvelle, prenons-en acte et nous prenons surtout acte, et c'est très important dans ce nouveau temps, de la volonté unie de la communauté internationale de créer les conditions de la stabilisation et de la reconstruction de l'Irak. Nous avons posé - et ce n'est pas quelque chose de nouveau pour la diplomatie française - que dans les incertitudes du monde d'aujourd'hui, face à cette extraordinaire complexité de la crise irakienne, il y avait une condition de base pour réussir, c'était l'unité de la communauté internationale. Nous nous sommes battus, nous la France, pour que la résolution 1441 soit votée à l'unanimité et nous avons souhaité, dès lors que les résolutions des Nations unies allaient dans la bonne direction et même si nous estimions qu'elles étaient insuffisantes, nous avons estimé qu'il était important que cette dynamique soit maintenue. C'est pour cela que nous avons fait en sorte que les résolutions 1483, 1511 qui ont fixé le cadre de l'action en Irak soient, elles aussi votées à l'unanimité car il est important, à partir d'une situation extrêmement difficile, d'essayer de recréer les conditions qui nous paraissent indispensables pour régler les crises.

C'est important pour la crise irakienne, c'est important pour lutter pour la prolifération, pour faire avancer la crise au Proche Orient. Pour nous, c'est un point central dans une situation internationale de grandes tensions et de grands dangers. Il y a donc là, pour nous, un choix de principe. A aucun moment, nous n'avalisons des situations ou des politiques qui ne sont pas les nôtres mais nous sommes soucieux d'avoir une attitude ouverte et constructive pour faire en sorte que les choses puissent s'améliorer.

Q - Je voulais vous demander si la stratégie que vous avez rappelée tout à l'heure est-elle mieux comprise, mieux entendue par vos interlocuteurs américains, en avez-vous parlé avec M. Baker, ou la situation sur le terrain, notamment l'arrestation de Saddam Hussein incite les Américains à persévérer dans la voie qu'ils ont choisie ?

R - Nous voulons croire que l'esprit d'ouverture, l'esprit de communauté l'emporteront dans cette nouvelle période et dans le dialogue régulier que nous avons avec nos partenaires américains, nous avons le sentiment qu'il y a une vraie volonté d'essayer d'avancer dans l'unité de la communauté internationale. On voit bien effectivement la complexité du choix, certains peuvent considérer au sein de l'administration ou d'une manière plus large aux Etats-Unis que c'est une politique qui gagne et qu'avec plus de sécurité, plus de forces, on est susceptible de marquer des points en Irak et d'avancer dans le sens de la reconstruction. Notre conviction reste la même : une politique de sécurité ne peut gagner que si elle s'accompagne d'une véritable stratégie politique. Je ne veux pas ici rentrer dans un cours de philosophie, mais c'est important à comprendre pour saisir les tenants et les aboutissants de la diplomatie française. Nous sommes convaincus que dans la révolution de la puissance aujourd'hui, le facteur identitaire est un facteur essentiel et si on veut avoir une très large adhésion du peuple irakien et plus largement, du Moyen-Orient, aux politiques qui sont menées dans cette région, il est important qu'il n'y ait pas le sentiment d'une logique de confrontation avec toutes les conséquences que cela peut avoir en termes d'humiliation et de ressentiment. L'adhésion suppose véritablement que la stratégie politique soit mise en avant, que les objectifs de cette stratégie politique soient bien explicités, que l'ensemble des Irakiens ait bien le sentiment que ce qui est fait est fait pour les Irakiens. Ce que je dis est vrai évidemment en matière politique mais aussi en matière économique ou de reconstruction. L'objectif, c'est bien le peuple irakien.

Dans mes entretiens avec le Conseil de gouvernement intérimaire, j'ai été extrêmement frappé. Ils sont dans cette logique-là. Voilà des gens venus de communauté très diverses, de confessions très diverses qui sont réunis par la volonté de servir l'ambition du peuple irakien, permettre ces retrouvailles entre Irakiens, peuple qui a souffert durant tant d'années. C'est bien cela qu'il s'agit : de servir ensemble.

Le risque, évidemment, c'est de vouloir faire de l'Irak le champ de bataille d'autre chose, le laboratoire d'autre chose et je crois que ce serait une erreur. Marquer des points en Irak pour des stratégies qui seraient plus complexes et plus ambitieuses, c'est ce qui à un moment donné, lors des grands débats qui ont eu lieu aux Nations unies et dans toute la période qui précéda la guerre, avait représenté pour nous un élément d'inquiétude.

Vouloir à partir de l'Irak faire essaimer la démocratie, remodeler le Moyen-Orient, ce sont des ambitions très nobles et très légitimes. Nous participons de ces ambitions de faire avancer la paix dans l'ensemble du Moyen-Orient, de faire avancer la sécurité, la démocratie et les réformes. Mais il est très important que la perception de ce qui est fait en Irak apparaisse bien comme servant le peuple irakien, sans quoi nous entrons dans des logiques qui risquent non pas d'enclencher des cercles vertueux mais des cercles vicieux c'est-à-dire de multiplier des oppositions et d'acquérir une valeur symbolique qui transformera cette terre de l'Irak en un repaire de terroristes, un repaire de gens qui voudront en découdre contre des forces de la coalition ou des forces américaines, occidentales qui représentent l'idée qu'ils se font de l'Occident. Nous aurons alors un champ de bataille qui, véritablement, n'aura vocation qu'à s'élargir.

Je crois donc qu'il faut ramener l'enjeu à sa réalité, c'est bien reconstruire l'Irak, c'est bien assurer les bonnes relations de l'Irak avec les pays voisins et c'est pour cela que nous revenons à des fondamentaux très simples.

Rassemblons les Irakiens, faisons en sorte que l'Irak soit bien inséré dans son environnement c'est-à-dire avec les pays voisins - et je pense notamment à la Turquie, à l'Iran, à la Syrie - que tout cela puisse se faire dans une logique d'apaisement et de mobilisation de l'ensemble des forces. Faisons en sorte que la communauté internationale puisse, tout entière, participer à cette reconstruction sans que l'on jette l'anathème sur tel ou tel. Je crois qu'une fois que l'on enclenche cette dynamique, une fois que l'on évite justement toutes ces tentations qui sont intéressantes sur le plan idéologique et qui conduisent à vouloir prouver que la logique de l'utilisation de la force peut être vertueuse dans un certain nombre de cas car on se dit qu'après tout, on peut peut-être ainsi avancer dans la voie d'une politique de sécurité du monde, je crois que si l'on rentre dans des logiques idéologiques de ce type, on prend le risque d'effets pervers très nombreux dans cette région.

Q - Il semblerait que l'un des moyens pour la France de montrer sa bonne volonté, son ouverture, ce soit la question de la dette. Y a-t-il d'ores et déjà des échéances pour avancer sur ce dossier, quoi qu'il en soit, ne saurait-il pas y avoir d'accord sur la dette avant le 30 juin, c'est-à-dire la date actuellement fixée ?

R - Vous savez, l'un des grands privilèges d'une diplomatie qui est respectueuse du droit et qui s'appuie sur des principes, c'est d'avoir un cadre qui est très clairement posé. Quel est-il ? nous sommes président du Club de Paris, donc, tenus à une certaine réserve. Il n'empêche que nous affirmons notre volonté de faire des gestes forts vis-à-vis de l'Irak et donc de pratiquer des annulations de dette qui permettent véritablement à l'Irak, de passer le cap difficile qui est le sien.

Ceci exprimé, cela ne peut se faire qu'avec réalisme et donc partant de la situation réelle de la dette irakienne. Cela veut dire qu'il faut apprécier évidemment la position des autres intervenants. Ils sont nombreux, l'Allemagne, la Russie, les pays du monde arabe. La dette relevant du Club de Paris n'est qu'une partie de la dette irakienne. Il faut par ailleurs prendre en compte la donnée juridique qui est que l'accord d'annulation de la dette ne peut se faire qu'après accord du FMI et qu'avec un gouvernement responsable et souverain dans un pays concerné, en l'occurrence en Irak. Ce cadre est donc posé et à partir de là, et c'est le sens des conversations que nous avons pu avoir avec les Américains comme avec la Russie ou l'Allemagne, à partir de là, il y a un chemin qui est un chemin de bonne volonté. Mais dès lors que la décision est prise d'avoir un processus qui permet l'affirmation d'une souveraineté en Irak au 30 juin, effectivement, nous avons dit que nous souhaitions que les décisions et les travaux du Club de Paris puissent aboutir dans le cadre de l'année 2004. Il faut prendre en compte le calendrier et bien évidemment, dans ce calendrier, cette échéance du 30 juin est très importante.

Q - Sur le conflit au Cachemire entre l'Inde et le Pakistan ?

R - C'est une très vaste question que nous allons aborder avec méthode. Vous connaissez tous les enjeux de cette crise entre l'Inde et le Pakistan, d'autant plus compliquée que nous sommes effectivement dans une région du monde où la question nucléaire se pose avec évidemment beaucoup d'importance. L'enjeu est aggravé par les risques d'une crise qui pourrait s'approfondir entre l'Inde et le Pakistan. La dimension communautaire, la dimension confessionnelle pèsent extrêmement lourd. La clé a toujours semblé être l'intensification du dialogue direct entre l'Inde et le Pakistan : faire en sorte qu'ensemble, ils puissent trouver le cadre - il y a eu les accords de Simla et de nombreux autres accords qui ont jalonné la relation entre l'Inde et le Pakistan - ils puissent trouver les voies d'une solution pour le Cachemire. La partie indienne marque une très grande sensibilité vis-à-vis de tout risque d'internationalisation de cette question cachemerie qu'elle considère comme mettant en cause ses intérêts vitaux, nationaux, son territoire même. D'un autre côté, le Pakistan veut y voir un élément majeur de revendication et d'équilibre dans la région. Le terrorisme et la violence qui menacent d'un côté et de l'autre sont un élément évidemment aggravant. Dans la phase de tension que nous avons connue l'année dernière, toutes les actions des diplomaties se sont mobilisées pour faire en sorte que le fil du dialogue puisse être renoué entre ces deux pays - échange d'ambassadeurs, mesures de confiance qui créent le chemin vers un règlement si possible durable de cette question. C'est bien dans cette voie qu'il faut aller et c'est une nouvelle fois l'illustration de la double exigence de politique de sécurité accrue, faire en sorte que les infiltrations qui se sont multipliées à la frontière dans la période antérieure puissent être limitées. Bien évidemment cela demande des dispositions importantes en matière de sécurité. Toute une série de systèmes avait été imaginée : patrouilles conjointes le long de la frontière, action commune. Mais il faut aller au-delà et une fois de plus, relancer la stratégie politique pour que la communauté internationale puisse se mobiliser pour offrir le cadre - même si l'Inde est réticente à cela. Mais une fois de plus, la clé c'est la concertation entre les deux pays. Un certain nombre de pas ont été fait au cours des derniers mois. Il faut les encourager et j'aurai l'occasion d'aller dans les tous prochains mois à nouveau dans la région et c'est bien le sens de l'action des uns et des autres et l'action de la diplomatie américaine, britannique, russe, pèse évidemment très lourd dans la gestion de ce dossier. Nous souhaitons que tous les efforts soient faits pour franchir une étape supplémentaire qui nous sortira en quelque sorte de ces crises cycliques qui surviennent régulièrement en fonction des péripéties et des provocations. Et nous trouverons là, à mon avis, une des clés de beaucoup des crises du monde. Chaque crise est en permanence un foyer qui, s'il n'est pas véritablement maîtrisé par un processus politique, est susceptible de repartir. C'est le principe du volcan qui n'est pas éteint et qui à tout moment peut redémarrer. Nous devons être conscients du fait que toute crise non réglée et susceptible à tout moment d'éclater par provocation représente autant d'atouts pour le terrorisme international, autant de voies de pénétration que ce terrorisme peut utiliser pour arriver à ses fins. C'est une conviction très forte de la France. Faisons en sorte que ces plaies, coupures petites ou grosses, sur l'ensemble du corps terrestre soient le plus limitées possible et mobilisent le plus possible la diplomatie. Notre conviction c'est que la force mal utilisée n'est au contraire qu'une voie d'aggravation de ces plaies.
Q - Si le plan que vous citez... politique française aboutissent en Irak, c'est-à-dire un retour de la démocratie avec l'appui de la communauté internationale... par les Américains... actions comme étant la traduction d'une stratégie dangereuse ... finalement c'est le rôle de l'Amérique d'apporter la démocratie et la liberté sur un plateau d'argent dans certaines régions du monde, en faisant le sale boulot et ensuite en permettant à la communauté internationale de permettre la stabilité et ... dans les régions...

R - Question paradoxale. Toute la démarche de la diplomatie française a justement été de montrer - et c'est pour cela que nous avons pris position aussi fortement et nous sommes restés fidèles à cette position tout au long de la crise irakienne - c'est bien parce que nous savions que derrière l'enjeu irakien il y avait la question beaucoup plus large : comment gérer les crises dans le monde d'aujourd'hui et quel type de système international, d'architecture et de règles internationales faut-il mettre en place ? L'enjeu irakien pouvait être utilisé pour démontrer les choses dans un sens ou dans un autre. Notre conviction est qu'une politique limitée à la sécurité, une politique qui utilise la force comme point de départ est susceptible de créer toute une série d'effets pervers et déstabilisants et qu'il faut donc choisir une approche qui soit résolument fidèle au droit international et à la responsabilité collective. Nous avons posé comme règle que toute action sur la scène internationale qui n'était pas légitime pouvait difficilement, au bout du compte, être efficace. Cette règle se double d'un principe : il faut mettre en avant de façon collégiale et unitaire sur la scène internationale le principe de justice comme fondement de l'action internationale, c'est la clé de la responsabilité collective. Sinon, nous créons toute une série de phénomènes pervers qui deviennent de moins en moins maîtrisables. En d'autres termes, la logique du monde depuis la chute du Mur de Berlin, depuis les attentats du 11 septembre, est celle d'un monde asymétrique, où une majorité d'Etats - et d'ailleurs c'est sans précédent dans l'histoire de l'humanité - est soit démocratique soit marchant vers la démocratie et où il y a un consensus, dans le fond, sur la société internationale et sur la façon dont le monde devrait être géré. Mais il y a un certain nombre de poches de résistance, de forces qui résistent à cet ordre-là. Si le choix est celui de la guerre contre cet adversaire, nous risquons de lui donner un statut et de recréer de façon perverse la logique des blocs sur une autre base, non plus Est-Ouest mais chrétienté contre islam, Nord contre Sud, Occident contre Orient. Il faut donc éviter de rentrer dans ce piège. Le piège du terrorisme aujourd'hui c'est bien cela, c'est bien ce risque. A aucun moment la France n'a légitimé quoi que ce soit et croyez bien, en toute bonne foi, et vous pouvez poser la question à n'importe quel responsable américain, ils ont bien compris quelle était la position française. Je pense que de ce point de vue-là, personne ne peut nous reprocher de ne pas avoir été assez clairs ni assez fidèles à ce que nous disons. La formulation de cette vision, discours après discours, intervention après intervention, est bien là pour montrer qu'à aucun moment cette logique de sécurité, cette logique de force, dans l'esprit de la France, n'est susceptible d'apporter la véritable réponse souhaitée. C'est pour cela que nous avons insisté, et c'est pour cela que nous avons accepté de voter les dernières résolutions, parce qu'il y avait un désir des Etats-Unis de revenir vers les Nations unies dont nous nous félicitons. Encore faut-il, une fois de plus, que ce processus soit clarifié, précisé et concrétisé. Et c'est bien la phase dans laquelle nous sommes aujourd'hui. Nous disons : unité de la communauté internationale, nous tendons la main, mais encore faut-il que le chemin soit précisé et concrétisé. Si c'est la logique "la mission crée la coalition", l'action unilatérale et préventive comme moyen de règlement des crises, nous voyons bien le caractère déstabilisant de l'ensemble de ces pratiques. Il faut donc pouvoir compenser toute politique de sécurité par une stratégie d'action collective, par une stratégie de responsabilité collective, et c'est bien l'esprit dans lequel nous abordons cette nouvelle étape de la crise irakienne, et plus généralement c'est bien la façon dont nous voulons procéder. Quand les ministres britannique, allemand et français, se rendent en Iran pour essayer de faire avancer le règlement de la crise de prolifération, quel est le message adressé à la communauté internationale, y compris aux Américains qui l'ont bien compris d'ailleurs ? C'est bien celui de l'initiative et de la mobilisation par le dialogue et par une démarche active pour essayer de trouver les voies d'un règlement en sollicitant l'engagement de l'Iran à signer le protocole additionnel - ce devrait être fait en principe aujourd'hui - à suspendre ses activités dans le domaine de l'enrichissement de l'uranium et du retraitement et à apporter l'ensemble des informations à l'Agence internationale de l'Energie atomique. Il y a là l'exemple-même de ce qui est l'idée que nous nous faisons du règlement d'une crise. Comme au Proche-Orient, et mon collègue Joschka Fischer était ces jours-ci au Proche-Orient pour faire valoir justement l'importance d'une reprise de ce processus de paix et de ce dialogue politique. Quand nous soutenons l'idée qui est derrière les accords de Genève, c'est à chaque fois la même démarche. Il est essentiel d'avancer dans la voie politique, dans une voie de dialogue si l'on veut rendre efficace une politique de sécurité indispensable face au terrorisme et qui doit utiliser tous les moyens de la lutte contre le terrorisme. Le moyen militaire - nous l'avons accepté en Afghanistan - peut être utile mais ne peut pas tout résoudre et dans tout le reste de la gamme, que ce soient les moyens financiers, judiciaires, policiers, tout ceci doit constituer véritablement l'élément de mobilisation de la communauté internationale. Mais si nous réduisons cela à une logique de force, nous devenons infiniment prévisibles et à partir de là, nous créons le risque de l'antagonisme avec ceux qui veulent une confrontation et ils bénéficient à partir de là d'un écho puisqu'ils deviennent les adversaires, et l'on voit bien à quel point, dans une société internationale fragile, le nombre des adeptes, le nombre de ceux qui peuvent être attirés, pour toutes sortes de raisons (ressentiment, humiliation, sentiment d'injustice), par l'action violente, peut s'accroître. Il faut donc sortir de cet enchaînement, de ce cercle vicieux pour modifier la donne, à la fois par plus d'imprévisibilité, par plus de volonté, par une attitude vis-à-vis des problèmes du monde qui marque le respect de nos valeurs et nous sommes convaincus que dans le monde d'aujourd'hui, nos démocraties ne peuvent pas aboutir si elles ne sont pas fidèles à leurs valeurs. On ne peut pas à la fois vouloir une démocratie mondiale, un monde meilleur, un monde plus juste, et en même temps privilégier des moyens qui ne sont pas toujours ceux de la démocratie. Je crois que quelles que soient les situations, face au terrorisme, face à l'action violente, l'exemplarité démocratique est tout à fait essentielle dans un monde où il y a émergence d'une conscience internationale, émergence d'une communauté mondiale. Certes, cela peut apparaître contradictoire avec ceux qui disent "il faut tout faire tout de suite, utiliser tous les moyens face à ces menaces pour notre sécurité". Notre conviction est qu'il n'y a pas de raccourcis permettant de régler ces problèmes-là d'un coup de baguette magique. Ce sont des problèmes de fond qui impliquent que l'on aille en même temps à la source des difficultés. Cela veut dire en même temps régler les crises régionales, s'attaquer au problème de prolifération, s'attaquer au terrorisme, essayer d'avancer dans la voie du règlement de la misère et de la pauvreté, des injustices comme le traitement contre le Sida dans un certain nombre de pays. C'est une mobilisation générale qui suppose que toute la communauté internationale se rassemble et pour que la communauté internationale se rassemble, cela suppose que la règle que se fixe la communauté internationale et ses outils soient maximisés. Je ne suis pas naïf. Je sais qu'aujourd'hui cette communauté internationale souffre de beaucoup d'insuffisances et c'est pour cela que nous avons été les premiers à proposer une réforme en profondeur des Nations unies et à proposer que cette communauté se dote de nouveaux outils. Quand la France dit "dotons-nous d'un corps du désarmement", c'est qu'on tire les leçons de la situation irakienne et qu'on se demande ce qu'on va faire en Corée du Nord. Faut-il faire la guerre à la Corée du Nord ? Que fait-on en Iran ? Que fait-on dans les autres pays où se pose la question de la prolifération ? Et pourquoi prolifèrent-ils ? Pourquoi le sentiment d'insécurité conduit ces pays à vouloir à un moment donné se sanctuariser ? Pourquoi se sanctuariser et pourquoi constatent-ils bien que dès lors qu'ils détiennent des armes chimiques ou nucléaires, il devient beaucoup plus difficile de les attaquer ? Prenons donc en compte ces facteurs-là. Il faut faire évoluer nos outils conceptuels : réflexion sur les zones de sécurité, réflexion sur les instruments juridiques de la communauté mondiale et c'est ce que nous faisons dans le domaine de la prolifération pour essayer de limiter ces risques. Nous proposons la création d'un corps des Droits de l'Homme. Nous ne nous satisfaisons pas du fait qu'il y ait des dictatures ici ou là. La France met au coeur de sa politique l'exigence de morale et de démocratie. La question est : est-ce qu'au nom de la morale et de la démocratie et de certains raccourcis, on ne prend pas le risque à un moment donné d'aviver le sentiment d'intolérance et les foyers d'incompréhension ? Notre conviction est que là encore il faut que les moyens de la communauté internationale soient très largement consensuels et compris. Je répète toujours cette anecdote parce que pour moi elle est parlante : quand confrontés à ce problème des Droits de l'Homme en Côte d'Ivoire, la découverte de deux charniers il y a quelques mois, nous avons dit : "évidemment, on ne peut pas rester sans rien faire". Nous avons saisi la commission des Droits de l'Homme des Nations unies. Ils ont envoyé une commission qui s'est rendue sur place et à notre grande surprise, les deux parties - et le gouvernement et les forces rebelles de l'époque - se sont félicitées de la venue de cette commission qui était, comme les inspecteurs des Nations unies en Irak, l'oeil et la main de la communauté internationale. Le fait qu'une commission indépendante, des experts indépendants, puissent dire le droit, puissent dire la vérité constatée sur place sans que personne ne la conteste, cela change tout. Et aujourd'hui, vous le voyez bien, l'information, la vérité de l'information est un enjeu essentiel et c'est pour cela qu'à chaque étape de la crise irakienne, nous nous sommes battus pour que l'on s'en tienne à la réalité des faits. Reprenez tout l'historique de cette crise. A chaque étape, la France a fait des propositions pour accroître la crédibilité de la parole internationale et, en l'occurrence, la parole des inspecteurs, pour que l'action devienne possible. Il n'y a pas d'action utile et efficace s'il n'y a pas communauté d'information qui justifie l'action. Dès lors que l'information devient un enjeu, dès lors que nous savons tous que les images captées par satellite dans le monde arabe sur la guerre en Irak n'étaient pas les mêmes que celles que nous avons vues nous-mêmes en Europe, et pas les mêmes que celles qui ont été présentées aux Etats-Unis, il ne faut pas s'étonner que dans ce village mondial, les regards, les consciences se séparent, voire se fracturent. Pour éviter cela, il est important de se doter d'instruments, de stratégies, d'éléments d'action, d'éléments de doctrine, d'une parole qui puisse à un moment donné rassembler la communauté et non pas la diviser.

Q - Où doit être jugé Saddam Hussein : Bagdad, Tribunal international ou La Haye ? Il y a une main tendue du Président Bush depuis deux ou trois jours, alors que peut-on faire pour concrétiser ce geste de notre côté ?

R - Sur le jugement de Saddam Hussein, notre position est claire. Il faut que le droit s'applique, que le droit puisse être au rendez-vous de ce jugement et il est important que les Irakiens puissent s'approprier eux-mêmes ce procès dans le travail de deuil indispensable qu'un peuple doit faire après une tragédie comme celle qui a été vécue par l'Irak. C'est leur histoire et il est très important que cette histoire puisse être vécue, partagée, comprise, discutée par les Irakiens eux-mêmes sans qu'il y ait de sentiment d'interférence. Quelles sont les modalités pratiques ? Le Conseil de gouvernement, à Paris, a souhaité et indiqué qu'il voulait que ce tribunal soit constitué en Irak et que ce soient les Irakiens eux-mêmes qui en décident. Tout ceci doit faire l'objet de propositions. Il y a un certain nombre d'outils qui peuvent apporter leur concours directement ou indirectement à la réalisation d'un tel projet. Il faut examiner les différentes options de façon très précise. Mais, en tout état de cause, pour nous, la clé est que le droit s'applique et que les Irakiens eux-mêmes puissent décider la façon dont les choses doivent être faites.

En ce qui concerne la peine de mort, vous connaissez la position de la France. Nous considérons évidemment que la peine de mort n'est pas de mise en quelque circonstance que ce soit. C'est l'idée que nous nous faisons des Droits de l'Homme et de la démocratie.

En ce qui concerne la seconde question, je dirais que je suis un peu surpris du mode de présentation. Ce n'est pas tout à fait comme cela que je ressens personnellement les choses. Il est essentiel, une fois de plus, de remplir les vides. Il y a une prise en main par une politique de sécurité mise en ¿uvre par la coalition et puis il y a un processus politique. Nous considérons que la clé est le processus politique. A ce processus politique, nous sommes prêts à apporter notre concours et il y a deux niveaux essentiels : que ce processus politique soit bien évidemment défini en liaison avec l'ensemble des forces irakiennes et qu'il bénéficie de toute la légitimité que peuvent lui apporter la communauté internationale, les Nations unies et chacun des Etats, en particulier ceux de la région, qui doivent pouvoir apporter leur concours dans la mesure du possible. C'est vrai aussi d'ailleurs dans le domaine de la sécurité. Nous avons été sollicités pour notre expertise dans le domaine constitutionnel, nous sommes naturellement prêts à répondre à toutes les demandes qui pourraient être faites par le Conseil irakien dans ce domaine. Nous sommes prêts à participer à toutes les concertations, toutes les réunions, conférence internationale comme l'ont proposé les Russes, ou autre type de conférence qui permettrait véritablement de consolider et fixer clairement l'ensemble des étapes du processus. Si ce processus, à un moment ou à un autre, n'apparaît pas suffisamment étayé, porté par la communauté internationale, le risque, une nouvelle fois, je le redis, c'est bien que les terroristes en tirent avantage, c'est bien que la division s'installe en Irak, c'est bien, à un moment donné, que le risque communautaire n'apparaisse. L'unité de l'Irak, nous y sommes attachés. La stabilité de l'Irak, nous y sommes attachés. La légitimité de la marche vers un gouvernement irakien, nous y sommes attachés. Parlons-en. Je suis prêt à toutes les concertations, toutes les réunions. Il y a un vrai travail à faire. Un fois de plus, de ce point de vue-là, il appartient aux Américains de dire aussi comment ils voient les choses, voire de prendre des initiatives. Si vous me demandez d'en prendre une, nous l'avons fait en proposant nous aussi une conférence de mobilisation. Elle peut avoir lieu dans un premier temps dans le cadre des Nations unies, elle peut avoir lieu dans un cadre ad hoc, avec les pays de la région et un certain nombre de pays de la communauté internationale qui sont prêts à se mobiliser à cette fin. Mais je crois que de la même façon que la conférence de Madrid a posé la question de la reconstruction, il est essentiel que le processus politique fasse partie d'un processus porté, conforté, consolidé, par la communauté internationale. On ne peut pas être plus clair.

Q - Quel rôle pour la Syrie dans ce processus ?

R - En ce qui concerne la Syrie, notre action depuis de longs mois a bien visé justement à faire en sorte que le processus de paix puisse concerner l'ensemble des pays de la région, bien évidemment donc la Syrie et le Liban. Notre conviction est que là encore le dialogue doit s'intensifier et nous avons multiplié les occasions de dialogue, les contacts avec les autorités syriennes pour faire avancer justement la recherche de solutions, qu'il s'agisse du processus de paix, ou qu'il s'agisse d'une réflexion plus large sur la politique d'ouverture et de réforme qui doit s'engager en Syrie. Il faut faire en sorte que la Syrie puisse apporter toute sa contribution à l'évolution du Moyen-Orient. Nous sommes prêts évidemment à nous mobiliser et nous le faisons. Savoir concrètement comment cela peut aboutir, c'est une autre affaire mais il est bien évident que nous considérons cela comme notre responsabilité. Cela fait partie des débats réguliers que nous avons entre Européens et nombre de pays européens sont mobilisés, de la même façon d'ailleurs les Russes également. Je crois que, au-delà de mesures de sanction ou de rétorsion, il est très important de garder une politique de dialogue et d'ouverture qui donne sa chance aux autorités syriennes et leur permette d'évoluer et d'apporter donc une contribution. Le fait de placer dans un coin aujourd'hui la Syrie ne me paraît pas la meilleure façon d'essayer d'accroître la stabilité régionale.
Q - Dans quels délais pensez-vous que le projet de Constitution pourra être mis sur le métier et de quelle manière ? Serait-ce par une vraie séance de la CIG ou par une formule plus souple ?

R - A partir de quand le projet de Constitution européenne doit-il être remis sur le métier ? J'allais dire : depuis hier. C'est un processus qui ne s'est pas arrêté, qui ne s'arrêtera pas jusqu'au moment où nous aurons cette Constitution. Si la question c'est : dans le cadre de la nouvelle présidence, quand et comment les débats vont pouvoir reprendre, il faut distinguer les différents niveaux. Il y a le dialogue entre les Etats, c'est celui-là même qui s'est noué d'ailleurs à Bruxelles. Vous vous rappelez comment les choses se sont passées à Bruxelles. Il y a eu multiplication de rencontres bilatérales, de confessionnaux. Puis, il y a eu le constat lors de la séance plénière, fait par la présidence italienne, que les blocages étaient tels qu'il fallait donner du temps à cette négociation. Bilatéralement, nous continuons de parler, d'évoquer la situation avec l'ensemble de nos partenaires. La reprise du débat collectif dans le cadre de la CIG doit se faire à partir de ce que fixera la présidence irlandaise. En ce qui nous concerne, nous souhaitons bien évidemment que cette Constitution puisse être adoptée le plus rapidement tout en étant conscients que Bruxelles doit constituer pour nous tous un avertissement. Nous devons donc faire en sorte que la deuxième fois soit la bonne. L'enjeu est très important. Il s'agit bien de fixer la règle commune pour l'Europe. C'est pour cela que nous pensons qu'il convient d'être fidèle à l'esprit de la Convention et fixer très haut nos ambitions. Si nous avons refusé de détricoter le projet tel qu'il était au cours des dernières semaines, ce n'est pas pour aller dans ce sens au cours des prochains mois. Notre conviction, c'est qu'il y a un certain nombre d'étapes qui vont peut-être permettre à cette Union européenne de se retrouver très rapidement. Je pense que les prochaines semaines et les prochains mois, le dialogue reprenant, l'objectif apparaissant pour ce qu'il est, l'apprentissage de cette Europe au quotidien continuant de se faire, mettra en évidence à la fois l'exigence d'efficacité - ce qui justifie la position française sur une Commission resserrée - et en même temps l'exigence de démocratie - ce qui justifie la position française sur la majorité qualifiée et le système de double majorité. Parce que bien évidemment cette construction originale qu'est l'Europe doit être la plus légitime possible. Les exigences de la construction européenne, l'ambition européenne, doivent l'emporter et c'est bien dans ce sens que nous allons travailler.

Q - Sur l'Europe à deux vitesses, les groupes pionniers, envisagez-vous, si les choses vont mal de réellement avoir un groupe, une Constitution avec un autre traité à quelques uns et non plus à 25 ?

R - L'objectif de la France est de faire en sorte que l'Europe avance. Car les paris successifs faits par les Européens, depuis le premier âge, celui du traité de Rome, puis l'Acte unique, le Traité de Maastricht et aujourd'hui, après la chute du mur de Berlin et les différentes tentatives liées à Amsterdam ou au Traité de Nice, nous enseignent que cet objectif d'une Europe retrouvant son unité, d'une Europe dépassant les clivages de l'Histoire est bien une grande ambition. Non seulement c'est une grande ambition pour nous-mêmes mais aussi pour le monde. Pour avoir un monde plus stable, il faut une Europe qui prenne davantage conscience de ses devoirs et de ses responsabilités.

Partant de là, nous ne souhaitons pas que cette Europe se divise. Nous souhaitons que cette Europe vive au contraire mais qu'elle puisse vivre en fonction de la réalité-même qui la constitue. Cela veut dire à la fois développer son unité et c'est tout le travail que nous devons faire autour de la Constitution, c'est tout le travail que nous voulons faire à partir de cette construction originale d'un marché unique, de politiques communes, mais parallèlement, il faut que cette Europe puisse respirer. Donc l'unité et en même temps la diversité doivent pouvoir exister à la l'intérieur de cette Europe. Et la diversité implique que ceux qui le veulent et le peuvent, à un moment donné, puissent avancer, tout en laissant la porte ouverte à tout ceux qui le souhaitent également et c'est pour cela que le président de la République a dit qu'il pensait que cela devait se faire dans le cadre des Traités. C'est tout l'esprit des coopérations renforcées prévues par Nice, considérées par le projet de Constitution, qui doivent permettre à ceux qui le veulent d'avancer dans des domaines choisis. Et c'est bien ce qui peut être fait dans le domaine de la défense, dans celui de l'économie par exemple avec l'euro ou de Schengen pour créer un élan, un souffle qui permettra donc à cette Europe de davantage intégrer ses volontés dans un certain nombre de secteurs. Les secteurs, vous les connaissez, c'est la politique étrangère, la défense, la gouvernance économique, c'est la sécurité intérieure. Il y a toutes sortes de domaines où nous pouvons avancer plus vite, une nouvelle fois, dans le respect de règles de transparence et d'ouverture vis-à-vis des autres Européens.

C'est une seule et même philosophie et si vous voulez me pousser dans les coins en me disant que si tout échoue, vous ferez cavalier seul, vous voyez bien que nous ne faites qu'accroître l'inquiétude de ceux qui se disent que la France a des arrière-pensées, ce qui n'est absolument pas le cas. Dire que la France souhaite l'échec de l'Europe et se réjouit de l'échec de Bruxelles, c'est grotesque. La formule que nous avons employée, c'est bien celle d'un rendez-vous manqué. Un rendez-vous manqué tout simplement parce que nous aurions pu, la présidence italienne, les pays européens auraient pu choisir une autre stratégie et notamment d'aller à la crise. Et comme toujours dans une négociation, de la crise naît soit un sursaut, soit la catastrophe et nous avons pensé qu'il ne fallait pas prendre le risque de la catastrophe et qu'il fallait prendre, au contraire, un peu plus de temps pour s'assurer du succès. Voilà la logique dans laquelle se situe aujourd'hui l'Union européenne et dans quel esprit nous y réfléchissons. Mais croyez bien que la conviction européenne de la France, c'est une conviction européenne pour toute l'Europe et pour tous les Européens. Nous n'élargissons pas pour, tout à coup, installer une ségrégation européenne où il y aurait d'un côté, les petits, les grands, les bons et les méchants, les nouveaux et les anciens, ce n'est pas du tout l'esprit de la France. Aujourd'hui, ce que nous voulons porter, c'est un esprit européen.

Le vrai problème et, faites-moi au moins crédit de cela, c'est que c'est difficile, complexe, et qu'il faut donc s'interroger sur le meilleur chemin possible tout en sachant, et c'est là où l'apprentissage est indispensable, qu'il y a, là encore - et nous le voyons sur ce terrain comme sur tous les autres dans la communauté internationale, toute une série d'effets pernicieux, d'effets parfois difficilement prévisibles qu'il faut intégrer au jour le jour pour éviter les malentendus.

Q - Je voulais revenir à la question du groupe pionnier et poser une question qui n'est pas seulement sémantique. Doit-on parler du groupe pionnier au singulier ou de groupes pionniers avec une question subsidiaire, lorsque le président de la République a utilisé ce terme je crois pour la première fois, c'était à Berlin en juin 2000, il a parlé d'un secrétariat et cette expression n'est plus employée ces derniers temps; A-t-elle disparue ou est-ce une idée qui flotte encore ?

Sur les perspectives de relance du dialogue au Proche-Orient, avec la Feuille de route et l'Initiative de Genève

R - Ce qui a été imaginé et dit à ce moment-là se situe dans un contexte particulier qu'il faut évidemment apprécier dans la logique d'aujourd'hui. Accroître la charge de ce qui peut compliquer ou diviser me paraît trop délicat aujourd'hui. Ce qui est essentiel, c'est de fixer l'horizon, de fixer l'esprit d'une démarche. Si nous rentrions aujourd'hui dans cette question d'un secrétariat - en d'autres termes, faut-il institutionnaliser - on voit bien que cela ne ferait qu'accroître le nombre de ceux qui seraient effrayés. Quel est l'objectif ? C'est de faire respirer l'Europe, de lui permettre de profiter des capacités, des volontés, des enthousiasmes sur un certain nombre de secteurs. Donc, un groupe pionnier ou plusieurs. La réalité de l'Europe, compte tenu de notre ambition, et nous avons fait beaucoup de chemin depuis 2000 dans ce domaine, c'est que sur des dossiers aussi différents que ceux de la défense, de la gouvernance économique, de l'intérêt que peuvent avoir certains pour le Maghreb, l'Afrique, l'Amérique latine, des capacités peuvent se nouer.

Prenez l'exemple de l'Afrique. La Belgique a un intérêt marqué pour l'Afrique comme la France la Grande Bretagne, le Portugal et quelques autres. Que nous nous mobilisions pour cela, que cette expérience donne envie à d'autres de s'associer, quoi de plus naturel ? Que l'Amérique latine pour les pays du sud de l'Europe, les pays latins qui ont de fortes communautés et une tradition vis-à-vis de ce continent, se mobilisent, quoi de plus naturel ? Il est très important que ce qui est décidé le soit par tous les Européens et qu'à aucun moment, nous ayons le sentiment, car c'est bien cela qui a handicapé la marche de l'Europe, que c'est une machine de guerre contre tel ou tel. C'est la volonté et la décision de tous les Européens de profiter de ce qui fait la spécificité de l'Europe comme une construction originale, une unité de conscience, de volonté, d'ambition, d'objectif et une diversité qui doit être une richesse. Si la diversité de l'Europe veut devenir un facteur de blocage, un facteur de suspicion, alors nous aurons échoué. Le but, vous le voyez, c'est de faire circuler de faire bouger et c'est pour cela que nous avons posé comme base des coopérations renforcées, l'ouverture et la transparence. Il faut lever les tabous. C'est comme dans une famille, il y a des inhibitions, des sujets dont on ne veut pas parler. Lorsque l'on en parle, il y a des mots qui font peur, on l'a vu avec le cas de la multipolarité. On a beau, nous Français, expliquer jour après jour ce qu'est la multipolarité, on continue d'avoir une autre version, comme si nous ne parlions pas la même langue. Evidemment, il vaut mieux changer de termes si on ne s'entend pas sur le sens d'un mot. Si, pour les Français, ce sont des pôles de stabilité qui permettent de mieux structurer et d'organiser le monde et si pour d'autres, c'est une concurrence et une rivalité entre les puissances, ce n'est pas la peine d'employer le terme, trouvons quelque chose d'autre. C'est un peu pareil pour l'Europe à deux vitesses ou les groupes pionniers. Trouvons un nouveau mot qui dise clairement ce que nous entendons tous et ce qui est acceptable par tous. J'attire votre attention sur l'importance, à l'intérieur d'une famille, de s'entendre sur les mots, sur les concepts. La bataille européenne, le combat européen a été, pendant très longtemps, un combat idéologique, théologique. Rappelez-vous ce combat sur l'intergouvernemental, la supranationalité, la fin des souverainetés. Nous voyons bien que derrière ces mots, il y a un certain nombre de tabous, de peurs, d'inhibitions. Lorsque nous sommes capables de les dépasser, nous faisons avancer l'Europe et c'est ce que nous avons fait sur l'Europe de la défense. Concernant les Anglais, nous leur avons expliqué que nous ne souhaitions pas faire une machine de guerre contre l'OTAN. Nous ne voulons pas dépenser de l'énergie inutilement, il ne s'agit pas de dupliquer ce qui existe déjà. Nous voulons faire en sorte que l'Europe puisse avancer lorsqu'elle a un devoir et une ambition comme au Congo. D'où l'intérêt parfois de faire les choses sans en parler. Au Congo, nous avons fait des choses et ensuite on s'est dit, si nous voulons faire des choses ailleurs, comment fera-t-on ? Peut-être faudrait-il que nous ayons une cellule de planification autonome puisqu'il s'agit de faire quelque chose ensemble et que l'OTAN n'a pas vocation à faire. De temps en temps, il faut mettre "la charrue avant les boeufs" et à d'autres moments, il faut faire l'inverse.

En permanence, il faut remettre les choses à niveau et c'est là où il faut penser. Je le dis car cela paraît toujours un peu philosophique, c'est très important, nous sommes dans un monde qui a besoin d'être pensé tous les jours. Un monde qui subit la révolution, qui change d'âge, le nôtre, a besoin d'être pensé. C'est dire qu'il faut des mots, des concepts et du mouvement. Nous essayons en permanence d'insister et cela revient à la question posée tout à l'heure. Avancer, cela veut dire, rencontrons-nous et travaillons. C'est le point de départ de tout et cela m'amène à cette question centrale qui est celle du Proche-Orient. Nous le disons depuis des mois, des années, la clef au Proche-Orient est de créer le mouvement. Nous avons défini une Feuille de route qui fait l'unanimité, d'autant plus qu'il y a aujourd'hui quelque chose d'autre sur la table. Cette feuille de route définit un calendrier mais le problème, c'est que nous avons du mal à y entrer, c'est le moins que l'on puisse dire. Qu'apportent les accords de Genève, indépendamment des propositions qui sont faites ? Ils prouvent que des Palestiniens et des Israéliens, issus de la société civile, lorsqu'ils s'attellent aux sujets les plus difficiles, sont capables de proposer un certain nombre de solutions. C'est vrai pour le statut de Jérusalem, c'est vrai pour le droit au retour, pour ce qui concerne le tracé et la délimitation entre un Etat palestinien et l'Etat d'Israël. C'est plutôt une bonne nouvelle et c'est en cela que je dis que cela éclaire l'horizon, c'est-à-dire que l'on peut imaginer à quoi pourrait ressembler le schéma futur de cet Etat palestinien que la Feuille de route dit devoir être créé en 2005. Félicitons-en nous. Il reste pourtant un problème qui est pour moi le principal : comment fait-on pour entrer dans un calendrier et pour s'y tenir ? C'est là, une fois de plus, où j'attire votre attention sur ce qui constitue l'élément le plus difficile de la vie internationale aujourd'hui. Comment fait-on, face à la violence et au terrorisme, pour entrer de façon irréversible dans l'action politique ? Cela suppose que l'on refuse à tous les moments, à toutes les étapes, que le chantage ne nous conduise à l'immobilisme. Cela veut dire qu'il faut renoncer à la guerre des préalables. Les Palestiniens doivent accepter de se mobiliser complètement contre la violence, c'est le sens d'une indispensable trêve, cessez-le-feu, qui conduira, nous le voulons, à quelque chose de plus fiable mais engrangeons déjà ce que nous pouvons dès lors que l'ensemble des mouvements radicaux se met autour de la table et accepte de jouer le jeu.

Mobilisons-nous, c'est bien le but en Irak. Faisons-en sorte que ceux qui renoncent à la violence se mettent autour de la table, ne perdons pas de temps pour les accueillir. Au Proche-Orient, nous demandons à l'ensemble de ces groupes de venir. De la même façon, Israël doit prendre des décisions très précises et très concrètes : le retrait des Territoires, l'arrêt de la colonisation. Ceci montrera aux Palestiniens qui tout ceci n'est pas un nouveau leurre, que quelque chose a changé et quand ils verront que leur vie quotidienne a changé, ils y croiront et ils seront moins nombreux à aller se suicider et à lancer des bombes. Cela modifie la donne et on crée une dynamique. C'est pour cela que nous disons que pour s'enclencher, le processus ne doit plus pris en otage par le terrorisme. Cela veut dire que le processus ne s'arrête pas s'il y a, malheureusement, un nouvel attentat et que l'on continue d'avancer parce que l'on sait que plus on prend de la vitesse, plus il y aura de gens acceptant le mouvement et s'en réjouissant. C'est le principe gagnant-gagnant. Si vous vous arrêtez, cela veut dire que les terroristes ont gagné. Ils fixent et dictent eux-mêmes l'agenda.

Nous pensons donc qu'il faut des actes déclenchant, des éléments mécaniques qui accélèrent le processus, qui en accouchent et c'est pour cela que nous proposons la conférence internationale qui est certainement un outil. Nous pensons qu'une force d'interposition est également un outil. Si Israël veut des preuves de la bonne volonté et de l'engagement de la communauté internationale, elle peut en avoir, et très rapidement. Je peux vous dire que tous les Etats européens sont prêts aujourd'hui à participer, comme un seul homme, pour garantir la sécurité d'Israël. Moi, je l'ai dit et redit sur tous les tons. Nous sommes engagés à définir et à défendre l'existence d'Israël, dans toutes les circonstances. A partir de là, voilà des preuves sur le terrain. Pareil pour le mécanisme de supervision, il est totalement utopique d'imaginer qu'un Etat seul, aussi grand soit-il, puisse porter le processus de paix. Il faut donc, dans le comité de supervision que la communauté internationale soit représentée, que l'Europe soit représentée pour donner davantage de légitimité au processus. C'est bien cela la faiblesse des processus successifs. On nous dit que tout a été essayé, non, tout n'a pas été essayé ensemble, dans un contexte aussi dramatique que celui que nous connaissons pour la communauté internationale sachant que si nous n'y arrivons pas, c'est une nouvelle irruption de la violence et un nouvel embrasement du terrorisme qui nous connaîtrons. L'intérêt est donc général sur la planète. Nous sommes tous d'accord sur l'objectif, sur les moyens. Le problème, c'est que nous n'arrivons pas à mettre ensemble cette volonté internationale pour créer l'élan et l'énergie nécessaire. A partir de là, engageons-nous, plaçons chacun devant ses responsabilités, sortons de la logique des procès d'intentions. Quel que soit le désir aujourd'hui du gouvernement Sharon qui proposera un plan que certains qualifient d'inutile, avançons, prenons ce qu'il y a à prendre, soyons pragmatiques, réunissons, créons la donne nouvelle qui rendra possible ce qui, aujourd'hui incite une bonne partie de la communauté internationale à la fatalité. Je crois qu'il n'y a pas de fatalité, d'autant moins que nous ne pouvons pas nous permettre ce luxe de laisser ces crises ouvertes et que si pendant, 30 ou 40 ans, nous avons connu des crises avec lesquelles nous avons vécu, nous voyons bien qu'aujourd'hui, elles constituent des menaces profondes non pas seulement de déstabilisation de la région mais du monde. C'est notre sécurité qui est concernée et nous pensons que la paix, comme la justice, est indivisible au Proche et au Moyen-Orient. Il faut régler la situation à Bagdad, il faut aussi la régler à Jérusalem. On ne pourra pas expliquer à un citoyen du Moyen-Orient ou à un citoyen du monde que ce que nous faisons là, nous ne pouvons pas le faire là-bas. Soyons ambitieux et nous donnerons du sens et nous légitimerons la communauté internationale. Si nous nous engageons résolument en faveur de la paix au Proche-Orient, nous montrerons que nous ne sommes pas animés d'arrière-pensées et d'intentions et que nous ne souhaitons pas réactivement une grande victoire ou une grande bataille au service de l'Occident.

Q - Je voudrais être certain de vous avoir bien compris sur les initiatives unilatérales que Sharon doit annoncer aujourd'hui. Cela veut-il dire que vous soutenez ces initiatives ?

R - Attendez, nous ne les connaissons pas. On verra de quoi il s'agit mais ce que je dis, c'est que tout ce qui va dans le sens du mouvement doit être valorisé. Il faut bouger et l'important, c'est que tout le monde avance, que toutes les occasions soient saisies, une fois de plus, c'est un compte à rebours qui est lancé et nous savons que chaque jours perdu conduit à davantage de violences, de haines et à davantage de confrontations. Il faut donc accepter, délibérément d'avancer avec tout le monde et sortir de cette situation d'observation, de déploration. La communauté internationale ne peut pas vivre sur le mode de la lamentation. La lamentation n'a jamais construit un nouvel ordre international, nous devons vivre avec l'énergie, la mobilisation, la volonté de faire avancer les choses sur l'ensemble de la planète.

Q - (Sur la possibilité finalement d'adopter l'Initiative de Genève)

R - Mais, vous savez, on peut toujours passer du politique au juridique, en général, l'Histoire montre que cela prend toujours beaucoup de temps et que l'on perd de ce fait, beaucoup d'énergie et beaucoup de temps. Ce que je crois, c'est qu'il faut avancer. Que les accords de Genève de plus en plus entrent dans les esprits, c'est évident. Chacun voit bien que pour ce qu'ils sont, pour ce qu'ils peuvent apporter comme éclairage de l'horizon, ils ont aujourd'hui un élément de référence pour beaucoup de membres de la communauté internationale. Et une fois de plus, il ne s'agit pas de les mettre sur le même plan. La Feuille de route nous donne l'outil, l'instrument permettant très concrètement d'avancer d'une étape à l'autre. Le problème est que nous n'avons pas le moteur permettant d'avancer concrètement à l'intérieur de la feuille de route. C'est pour cela que je disais, il faut prendre son élan. Comme toujours, il faut prendre son élan, avancer ensemble et créer les conditions du succès. C'est cela que je crois important, pour résumer ce que je pense sur l'Irak ou sur le Proche-Orient. Si nous créons les conditions du succès, cela veut dire que c'est porté par tout le monde, que tout le monde avance ensemble et que l'on crée les rendez-vous qui permettent d'avancer. Toute action sur la scène internationale implique un certain nombre de conditions, la première aujourd'hui, c'est l'unité de la communauté internationale. La deuxième c'est un calendrier et la troisième, ce sont les résultats qui crédibilisent l'action de cette communauté et qui permettent d'apporter une réponse à ceux qui, au contraire, veulent le désordre et veulent empêcher cette communauté internationale de se retrouver. Vous voyez bien qu'il y a là une véritable feuille de route, non seulement pour le Proche-Orient mais pour le reste de la gestion des crises. C'est ce que nous essayons de faire lorsque nous sommes présents en Côte d'Ivoire ou ailleurs. Je crois que cette logique - volonté commune, calendrier, déterminer à chaque étape ce que nous pouvons obtenir et bien marquer cette logique de résultats - est tout à fait essentielle. Une fois de plus, il faut travailler au service des peuples qui sont aujourd'hui directement impliqués dans ces crises.

Notre objectif, notre volonté de succès, c'est bien pour l'Irak, pour les peuples qui sont aujourd'hui directement impliqués dans ces crises, pour les peuples du Proche-Orient

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 2 décembre 2003)

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