Interview de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie, à LCI le 19 décembre 2003, sur l'échec du sommet de Bruxelles sur la future constitution européenne de l'Europe élargie, en raison notamment de l'opposition de la Pologne, et la mise en oeuvre du processus de reconstruction et de réconciliation en Irak. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie, à LCI le 19 décembre 2003, sur l'échec du sommet de Bruxelles sur la future constitution européenne de l'Europe élargie, en raison notamment de l'opposition de la Pologne, et la mise en oeuvre du processus de reconstruction et de réconciliation en Irak.

Personnalité, fonction : GALOUZEAU DE VILLEPIN Dominique.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie

ti : Bonsoir Monsieur le Ministre,

Avec vous, nous finissons l'année en beauté, nous ne pouvons pas dire la même chose pour l'Union européenne, cela a été une année horrible. Il y a eu les divisions sur l'Irak, le pacte de stabilité, il y a maintenant l'impossibilité de réformer, nous parlerons de tout cela.

Dans "Le Monde" de ce week-end, vous vous interrogez : "faut-il parler de crise" ?

Que vous faut-il de plus ?

R - Je préfère, plutôt que de crise, parler de rendez-vous manqué car je crois qu'il faut que chacun comprenne ce qui s'est passé à Bruxelles.

Il y a eu des négociations entre la présidence et les différentes délégations, de nombreux entretiens entre chacun des Européens entre eux mais il n'y a pas eu véritablement de rencontres autour de la table des Vingt-cinq. C'est dire que la présidence italienne, soutenue en cela par une très large majorité des délégations, a préféré ne pas aller, justement à la crise, c'est-à-dire au point où nous nous serions retrouvés autour de la table pour constater des désaccords très profonds. Essayer de les régler, c'était d'abord, tenter d'avoir un succès ou marquer clairement la crise ouverte, la catastrophe, c'est-à-dire une Europe qui se divise.

Je crois que là, nous avons su préserver l'esprit de l'Europe. Nous avons constaté qu'il y avait, sur trois points, des désaccords profonds sur lesquels nous allons travailler.

Q - Sur l'idée même, sur l'identification de la crise car c'est typique de l'Europe, il n'y a jamais d'échec, ça continue d'avancer, il n'y a jamais de crise, nous sommes toujours dans la dénégation.

R - Non, pas du tout, je crois qu'il faut rendre à l'Europe ce qui appartient à l'Europe. Elle n'a jamais cessé de surmonter les crises.

Q - N'est-ce pas la marque d'un projet très idéologique cela ?

R - Rappelez-vous les débats autour du "chèque" britannique, et les difficultés que nous avons connues au moment de l'échec de certains référendums, le danois ou l'irlandais. Nous avons connu des moments difficiles et nous avons été capables d'aller de l'avant. Je vous donne un exemple de ce qui contredit la présentation d'une "annus horribilis" pour cette année 2003. Nous avons réussi cette année à poser les bases d'un projet constitutionnel à travers la Convention. C'est malgré tout la capacité d'être ambitieux ensemble, même si ce projet n'a pas pu être adopté par la Conférence intergouvernementale. Je rappelle qu'aucune Conférence intergouvernementale dans l'histoire de l'Europe, - et nous en avons eu plusieurs - n'a abouti sous la même présidence. Nous avons voulu faire le "forcing", réussir dans les trois mois ! Sans doute a-t-on été présomptueux. Ceci ne veut pas dire qu'en reprenant les choses au début de l'année, nous n'arriverons pas à clarifier. Il faut mesurer l'ampleur du défi. Ce que nous voulons faire n'a jamais été fait entre Européens, c'est une construction tout à fait originale. Nous voulons faire de cet ensemble qui s'élargit, qui efface les divisions de l'histoire, un ensemble qui soit doté d'institutions, d'institutions uniques qui soient à la fois efficaces et démocratiques dans un ensemble de 450 millions d'habitants. C'est dire que le projet est très ambitieux, nous ne voulons pas transiger sur cette ambition, il faut donc un peu de temps pour faire évoluer les esprits. Vous savez, lorsque l'on demande à l'Europe, à la fois de s'élargir, de relever le défi de l'Histoire et en même temps, de s'approfondir par de nouvelles institutions, il y a un moment où il faut prendre en compte l'évolution des consciences, donner un peu de temps à chacun pour faire le point.

L'important, c'est que l'Europe ne s'arrête pas d'avancer.

Autre exemple extraordinairement positif. Ne passons pas sous silence le fait que cette Europe soit capable aujourd'hui d'avancer dans la voie d'une politique européenne de défense, - c'est l'un des succès majeurs des dernières semaines -, grâce à des propositions britanniques, allemandes et françaises. Je crois donc qu'il faut savoir regarder les choses avec lucidité, voir à la fois les acquis qui sont très importants pour cette Europe et en même temps, effectivement les difficultés pour continuer d'avancer. L'Europe est une grande entreprise, nous irons jusqu'au bout de cette entreprise mais il faut mobiliser toutes les volontés en même temps sans casser cet élan européen.

Nous pourrions décider de régler les choses à quelques-uns uns mais notre projet est un projet à vingt-cinq.

Q - Mais, nous ne pouvons pas claquer la porte ?

R - Nous pourrions décider de nous engager dans des voies qui ont été préconisées ici et là, mais je crois qu'il faut se poser comme règle d'avancer tous ensemble.

Q - Que vous inspirent ces eurocrates qui font la fête et qui se disent que ce serait tellement mieux s'il n'y avait pas les gouvernements d'Europe ?

R - Il faut rappeler une véritable d'évidence qui est d'ailleurs dans le projet de Constitution : l'Europe, c'est une union d'Etats et de peuples. Il faut donc faire vivre les Etats et les peuples et nous avons, je crois, un très bon projet, ambitieux, à travers la Commission. Il est important, bien sûr, qu'il soit entériné par chacun des Etats de l'Union européenne.

Q - Il y a les Etats, les peuples et les nations aussi. Il y a une phrase de de Gaulle qui dit : "il ne faut pas nier les nations, sinon elles se vengent". Il pensait à la guerre mais ce que nous avons vu le week-end dernier, n'est-ce pas justement la revanche des nations ? C'est l'intérêt national polonais, espagnol qui s'est imposé.

R - C'est le lent apprentissage d'un esprit européen, c'est le façonnage d'un esprit européen et tout ceci ne se fait pas en un jour. Regardons le chemin parcouru et j'essaie en permanence de me référer à chacune de ses étapes, entre l'âge du Traité de Rome, celui de Maastricht. Nous avons des défis à relever aujourd'hui à travers l'élargissement : l'hétérogénéité de cette Europe, les défis institutionnels et politiques. Lorsque nous voulons affirmer le rôle de la puissance européenne pour qu'elle apporte son concours à la stabilité du monde, nous avons véritablement besoin de changer d'Europe et donc je crois qu'il faut intégrer tout cela dans une évolution qui doit prendre en compte le facteur temps.

Q - Et vous nous dites que cela va s'arranger ?

R - Non, je vous dis que nous voulons ensemble que cela s'arrange parce que nous sommes convaincus du besoin que nous avons, les uns et les autres de l'Europe.

Q - Mais, les bêtises ne se rattrapent pas toujours, car par exemple, cela fait trois ans que l'on court après une solution pour régler le problème qu'a posé l'accord trouvé à Nice. Nous tentons d'en sortir et nous n'y parvenons pas. Qu'est-ce qui vous fait croire que nous allons en sortir ? Une Pentecôte soudaine, une raison qui habiterait désormais les gouvernements de nos partenaires ?

R - D'abord, il n'y a pas de vide juridique à la suite de l'échec du Sommet de Bruxelles, cela a été très bien rappelé dans votre reportage. Le système prévu par le Traité de Nice va s'appliquer et de toute façon, je rappelle qu'il s'appliquait jusqu'en 2009, - nous avions prévu une transition avant le changement qui intervenait en 2009 -, selon les règles de la constitution si nous avions pu nous accorder sur ce texte.

Q - Six ans à tirer cahin-caha avec un système dont tout le monde sait qu'il est paralysant. Qu'est-ce qui vous fait croire que les divisions auxquelles nous avons goûté depuis Nice et qui sèment le trouble, qui bloquent la dynamique, vont se résorber ?

R - Il arrive qu'un certain nombre de personnes disent et annoncent des catastrophes, ils ne convainquent pas toujours. Là, nous sommes devant l'apprentissage de la rugueuse réalité, nous allons faire l'expérience du système de Nice dont nous disons qu'il fonctionnera mal car il ne pose pas les garanties indispensables. A partir de là, je pense que ce principe de réalité va apparaître et qu'en conséquence, les trois points sur lesquels nous discutons, les trois difficultés auxquelles nous avons été confrontées à Bruxelles devront se voir appliqué un principe d'efficacité : la taille de la Commission, le système du vote au Conseil, le principe de la double majorité. Pour nous, il est important de prendre en compte le principe démocratique, union d'Etats et de peuples, cela doit avoir des conséquences sur le système de vote. Et enfin, le champ de la majorité qualifiée pour que cette Europe puisse justement avoir une volonté, que l'on ne soit pas en permanence à solliciter l'unanimité des Etats, chacun ayant le pouvoir de blocage dès lors qu'on veut agir. Nous voulons donc donner cette ambition à l'Europe. C'est pour cela, c'est parce que nous étions ambitieux que les choses ont été difficiles à Bruxelles, nous aurions pu nous entendre sur un texte de compromis, une Constitution au rabais.

Q - Ce que vous avez fait à Nice il y a trois ans ?

R - Eh bien là, nous n'avons pas voulu poursuivre ce jeu-là.

Q - On met toujours en avant l'opposition entre les grands et les petits, entre les vétérans et les nouveaux venus, entre les riches et les pauvres. N'y a-t-il pas une raison plus simple, un effet de seuil, à vingt-cinq, l'Europe n'est-elle pas devenue obèse, impotente ?

R - Non, elle n'a pas aujourd'hui le système institutionnel qui peut lui permettre de fonctionner efficacement à vingt-cinq. En une phrase, vous avez dit ce qui justifie notre combat. Nous voulons une Europe et des institutions plus efficaces, c'est pour cela que nous voulons une Commission resserrée. Nous voulons une Europe plus démocratique et c'est pour cela que nous considérons que le système de vote à la double majorité au Conseil permettra de s'engager alors que l'Europe de Nice est construite autour d'un pouvoir donné à ceux qui veulent avoir une minorité de blocage. C'est dire que nous aurons une minorité de blocage, là où nous voulons, nous, une Europe de la décision, de la démocratie et de l'ambition.

Q - Les insidieux, les malveillants, ceux qui ne vous aiment pas, ceux qui contestent la France disent que vous avez choisi délibérément la rupture et que, finalement, cela arrange tout le monde car il n'y aura pas de référendum et que l'on repousse à plus tard, ce qui est une vieille tactique européenne.

R - A Bruxelles, nous avons choisi l'ambition et cette ambition n'a pas pu être au rendez-vous de tous les Européens. Un certain nombre de pays ne disposaient pas à Bruxelles ce jour-là de la flexibilité indispensable. C'est pour cela que nous devons très rapidement remettre sur la table l'ensemble de ce projet, à partir de l'acquit, c'est-à-dire de ce que nous a offert la Convention - et c'est un bel acquit - et faire en sorte que dans le calendrier 2004, nous puissions trouver l'élan indispensable pour répondre, justement, à ces difficultés ; et nous avons des rendez-vous importants.

Q - Quand même, sur l'échec, si on regarde la Pologne, on peut s'étonner car c'est un pays dont on est très proche, depuis longtemps, beaucoup de francophones en Pologne, une foi commune, des racines paysannes, beaucoup de points en commun et maintenant, il y a cette rupture.

Est-ce la conséquence de la guerre d'Irak, comment expliquez-vous ce désamour, est-ce la faute aux Américains ?

R - Je crois que ce serait tout à fait hypocrite et malvenu de rejeter la responsabilité sur d'autres. De la même façon, nous nous refusons à stigmatiser qui que ce soit dans l'échec de Bruxelles. Nous devons, je dis bien, nous devons relever le défi ensemble.

Qu'il y ait des Etats qui, aujourd'hui, pour des raisons de principes, pour des engagements électoraux se retrouvent dans une position qui ne leur permet pas d'avancer, ma conviction c'est que l'intérêt de la Pologne aujourd'hui serait bien sûr d'avancer vers un système comme celui de la double majorité qui permettrait véritablement à cette Europe de décider. La Pologne attend un certain ombre de propositions de la part de l'Europe.

Q - Ce que vous nous dites, c'est que les Polonais n'ont pas compris.

R - Ce que je dis, c'est qu'il est normal, que pour des Etats qui entrent dans l'Europe, la tentation soit celle aujourd'hui du statu quo, de la peur devant l'avenir. Nous voulons faire avancer cette Europe et c'est pour cela que nous choisissons le dialogue que nous allons reprendre. Il faut que nous parlions avec nos amis polonais, nous avons beaucoup de rendez-vous en perspective en particulier avec la Troïka, avec les Allemands et les Polonais.

Q - Justement, notre alliance avec les Russes et les Allemands n'aurait-elle pas réveillé de très vieux souvenirs, de très mauvais souvenirs chez les Polonais, cela n'aurait-il pas eu un effet repoussoir cette alliance sur les Polonais et sur tous les autres d'ailleurs ?

R - La tentation est grande de tout mélanger. Vous avez évoqué les perspectives financières et bien sûr il nous faut traiter aussi ce problème du budget européen sur le plan financier.

Q - Ce ne sont donc pas des représailles ?

R - Mais en aucun cas. Une fois de plus, je l'ai clairement montré, nous avons une ambition pour l'Europe et pour être ambitieux, il nous faut une Constitution ambitieuse qui prévoie des organes et des mécanismes permettant à l'Europe de décider. Je crois que la cohérence de l'objectif est parfaitement claire. Une fois de plus, qu'il faille un peu de temps à certains Etats pour avancer, nous le comprenons très bien et nous pensons que par le dialogue, par le travail, nous parviendrons à surmonter ces difficultés.

Nous avons le rendez-vous du Conseil européen du mois de mars, nous avons l'adhésion en mai.

Q - Et il y aura les Néerlandais après les Irlandais, l'Europe continue, le président l'a dit.

Mais la France, qui s'était fait le champion de cette Constitution ne paie-t-elle pas le prix de son engagement sur l'Irak, cela n'a-t-il pas accru à tel point les divisions en Europe qu'aujourd'hui, on a du mal à faire suivre à nos partenaires, à nos voisins le chemin que trace le tandem franco-allemand ?

R - Je crois que, vraiment, vouloir considérer que la France porte la responsabilité de la division sur l'Irak, c'est vraiment un curieux regard porté sur les événements des derniers mois. Nous avons voulu, au contraire, en permanence essayer de maintenir et de faire vivre cette solidarité européenne. C'est une question qui a divisé l'Europe, je crois qu'il faut que chacun prenne sa part de responsabilité devant les événements.

La réalité c'est que nous avons maintenant un défi à relever ensemble, il faut se donner les moyens de le relever.

Q - L'autre défi, c'est l'Irak. En quelques mots, on sait que vous êtes inquiets. L'arrestation de Saddam Hussein le week-end dernier est-elle une chance que les Américains vont saisir d'accélérer le transfert du pouvoir aux Irakiens, ou craignez-vous que le cercle vicieux dans lequel ils se sont installés ne continue et ne s'aggrave ?

R - Il y a eu deux échéances au cours des derniers mois. La fin de la guerre et la possibilité de réconcilier la communauté internationale pour reconstruire l'Irak. Cette chance a été insuffisamment saisie à mon sens et il y a une nouvelle page qui se tourne aujourd'hui, celle de la dictature avec l'arrestation de Saddam Hussein.

Il faut que la communauté internationale se retrouve, il faut qu'à travers le jugement qui sera fait de cet homme, à travers un procès qui doit être conforme aux règles du droit international, les Irakiens puissent eux aussi faire leur deuil de cette époque terrible. Il est donc très important d'être soucieux de ce travail de mémoire, d'identité, de responsabilité du peuple irakien. Parce que, quel est l'objectif qui est maintenant clairement fixé par la communauté internationale ? C'est qu'au 30 juin, - c'est le sens de la résolution 1511 et de l'accord du 15 novembre -, la souveraineté irakienne sera réaffirmée et un gouvernement irakien s'installera. Il faut que ce gouvernement irakien puisse maintenir l'unité de l'Irak, réconcilier l'ensemble des Irakiens et nous connaissons la fragilité aujourd'hui qui existe en Irak, c'est donc un grand défi. Pour cela, l'unité de la communauté internationale, est la clef.

Q - Lorsque vous avez vu Saddam Hussein dimanche dernier, en revenant de Bruxelles, justement hirsute, barbu et enfin arrêté, avez-vous éprouvé une joie sans mélange ?

R - Nous avons salué l'arrestation de Saddam Hussein mais une fois de plus, le procès de Saddam Hussein doit être d'abord la responsabilité des Irakiens, dans un procès qui doit obéir aux règles du droit international.

Q - A l'échelle de l'international, c'est une question tellement subalterne que l'on ose à peine vous la poser. Ici même ce matin, votre collègue, le ministre du Budget disait que les ambassadeurs en grève pouvaient révéler leur salaire et que le Quai d'Orsay avait tous les moyens pour mener son action, il parlait de la grève menée hier pour la seconde fois par les agents du ministère.

Que lui répondez-vous ?

R - Je réponds avec beaucoup d'amitié à Alain Lambert qu'il connaît mieux que quiconque la situation budgétaire de notre pays. Nous vivons une période de difficultés. Chacun prend sa part de responsabilité pour essayer de passer ce cap difficile. Je crois que le Quai d'Orsay prend toute sa part et il le fait avec, en même temps, l'ambition de réformer ce ministère pour lui permettre de mieux répondre aux besoins des Français et aux aspirations que nous avons sur la scène internationale. Nous sommes désireux de la plus grande transparence, du principe de justice entre toutes les administrations et en ce qui me concerne, je ne verrai que des avantages à ce que ce principe de transparence, de justice et d'équité entre les administrations s'applique pleinement.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 24 décembre 2003)

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