Inteview de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie, au Figaro le 22 décembre 2003, sur le succès des pressions diplomatiques américano-britanniques sur la Libye pour l'abandon de son programme nucléaire et la poursuite de la concertation avec la Corée du Nord. | vie-publique.fr | Discours publics

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Inteview de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie, au Figaro le 22 décembre 2003, sur le succès des pressions diplomatiques américano-britanniques sur la Libye pour l'abandon de son programme nucléaire et la poursuite de la concertation avec la Corée du Nord.

Personnalité, fonction : GALOUZEAU DE VILLEPIN Dominique.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie

ti : Q - Le succès de la stratégie adoptée par les Etats-Unis et le Royaume-Uni pour convaincre la Libye de se plier aux règles internationales pour ce qui concerne la prolifération nucléaire marque-t-il un tournant diplomatique ?

R - Je me félicite d'abord des annonces qui ont été faites tard dans la nuit de vendredi. C'est un succès pour les diplomaties américaine et britannique comme pour toute la communauté internationale. Il témoigne de la pertinence de la démarche politique. Nous avions nous-mêmes, avec nos partenaires britanniques et allemands, engagé un processus semblable avec l'Iran pour éviter le risque de prolifération. Si ces deux cas de figure sont bien sûr différents, on y retrouve néanmoins une même inspiration qui permet de définir une nouvelle démarche pour résoudre les crises de prolifération. Cette approche se fonde d'abord sur le respect du droit et de principes universellement reconnus : c'est la clef de la légitimité du processus. Elle repose ensuite sur le choix du format le plus adapté à chaque cas, ce qui est la clef de l'efficacité : pour l'Iran, c'étaient les trois européens (France, Allemagne, Royaume-Uni) ; pour la Corée du Nord, c'est le processus mené par six pays (Etats-Unis, Russie, Japon, Chine, les deux Corées) ; dans le cas de la Libye, ce sont les Etats-Unis et la Grande-Bretagne qui ont conduit tout au long des derniers mois cette négociation. Cette démarche confie enfin aux organisations internationales compétentes, à commencer par l'AIEA, la charge du contrôle des règles : c'est la clef d'une mise en oeuvre dans la durée. Nous voyons donc se dessiner, après ce qui a été fait en Iran et en Libye, une approche internationale cohérente et volontaire face au problème de la prolifération qui est essentielle pour la sécurité de nos sociétés.

Q - justement, est-ce que vous ne regrettez pas que le problème libyen n'ait pas été réglé que par deux pays qui ont mis les autres, dont la France, devant le fait accompli ?

R - Il est normal que ceux qui sont le mieux placés à un moment pour utiliser leurs capacités au bénéfice de tous le fassent, dès lors que leur action s'inscrit dans un cadre multilatéral incontestable. La communauté internationale doit être en mouvement dans un esprit d'unité et certainement pas de rivalité. Ce doit être le nouvel esprit face à l'accumulation des crises. C'est ce que nous avons fait en Iran avec les Allemands et les Britanniques. En Libye, ce sont les Américains et à nouveau les Britanniques, nous nous en félicitons. Il y a là la manifestation d'un travail diplomatique sérieux dans le respect des règles de droit et des organisations internationales.

Q - Aux- Etats Unis, le protocole signé par l'Iran jeudi dernier semble pourtant avoir été jugé insuffisant...

R - L'Administration a salué ce progrès. De la même manière, l'accord a été salué par l'ensemble de la communauté internationale et approuvé par consensus au sein de l'agence de Vienne. Nous avons d'ailleurs obtenu des Iraniens un engagement de transparence vis-à-vis de l'AIEA, à qui ils se sont engagés à transmettre toutes les informations disponibles. Téhéran a également accepté de suspendre l'ensemble de ses activités d'enrichissement et de traitement de l'uranium.

Q - Pour en revenir à la Libye, est-ce que vous pensez que cette nouvelle attitude aura une traduction positive dans le règlement du contentieux sur les dédommagements des victimes de l'attentat contre l'avion d'UTA ?

R - Avec cet accord, la Libye fait un nouveau pas vers la communauté internationale. Quel changement quand on se souvient de ses positions au cours des dernières décennies ! C'est dire que les évolutions sont possibles et d'autant plus intéressantes que les négociations avec Tripoli se sont engagées, comme l'ont indiqué Washington et Londres, à la demande des autorités libyennes et avant même l'intervention militaire en Irak. Nous attendront de la communauté internationale un soutien dans l'affaire UTA pour que les victimes françaises ou étrangères, puisqu'il y avait une majorité d'Africains parmi les passagers de l'avion, soient indemnisées. L'accord intervenu samedi crée un nouveau contexte. Les discussions en cours ont permis des progrès significatifs, y compris ces derniers jours. Nous espérons donc qu'un règlement définitif pourra intervenir dans les prochaines semaines.

Q - La Libye n'est pas le seul Etat à développer un programme nucléaire dans la région. Pensez-vous que l'accord intervenu hier pourra être étendu ?

R - Il faut souhaiter que cette démarche exemplaire, puisse s'étendre à d'autres. Cela nécessite un investissement de la communauté internationale pour régler les crises et d'abord pour trouver une solution politique au Proche-Orient où il est important de reprendre l'initiative. Il faut recherche des solutions conformes au principe de justice et éviter les reproches de "deux poids, deux mesures". Dans un monde incertain, dangereux et instable, où la fin de l'équilibre des blocs a profondément changé la donne, c'est l'action collective et l'unité de la communauté internationale qui constituent nos meilleurs atouts. Il n'y a pas de baguette magique : la force ne peut être qu'un dernier recours encadré par le droit et au service d'une véritable stratégie politique. Nous le voyons en Irak, gagner la guerre peut se faire rapidement, mais gagner la paix ne peut être que long et difficile. Dans un monde où les identités sont blessées, où la frustration et l'humiliation nourrissent le ressentiment, seule l'unité de la communauté internationale confère la légitimité et l'énergie nécessaires pour sortir durablement des cercles vicieux. Nous nous félicitons des progrès de la concertation engagée sur l'Irak au cours des dernières semaines. Il faut aller plus loin, en liaison avec tous les partenaires régionaux et internationaux comme avec les Nations unies. La vigilance s'impose d'autant plus que le terrorisme international, qui est à la fois opportuniste et très mobile, joue sur tous les tableaux, exploitant à la fois les abcès locaux et les tensions internationales et fédérant ainsi toutes les violences.

Q - Le dossier de prolifération le plus aigu est maintenant celui de la Corée du Nord, comment envisagez-vous son évolution ?

R - La Corée du Nord avait accepté des contrôles internationaux en échange d'un soutien à son programme nucléaire civil. Elle a décidé unilatéralement de rompre ses engagements, ce qui est un élément déstabilisant pour l'ensemble de la région et le régime de non-prolifération en général. Il est essentiel que la Corée du Nord accepte les règles de la communauté internationale et renonce à son programme nucléaire militaire. Un processus est engagé autour des six pays qui multiplient les contacts. La convergence des pressions et des efforts est réelle ; elle constitue notre meilleur atout. Là encore, l'unité est indispensable.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 24 décembre 2003)

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