Entretien de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francopohonie, avec France inter le 22 décembre 2003, sur les divergences de vues entre Américains et Français sur la conduite de la politique étrangère et la place du droit international, le poids diplomatique des Etats-Unis dans les négociations avec la Libye, avec le Proche-Orient face à la France et l'Europe. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francopohonie, avec France inter le 22 décembre 2003, sur les divergences de vues entre Américains et Français sur la conduite de la politique étrangère et la place du droit international, le poids diplomatique des Etats-Unis dans les négociations avec la Libye, avec le Proche-Orient face à la France et l'Europe.

Personnalité, fonction : GALOUZEAU DE VILLEPIN Dominique.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie

ti : Q - C'est toujours cette même question qui revient : est-ce que la fin justifie les moyens ? Est-ce que, en ayant été, à un moment donné en tout cas important de la guerre en Irak, hors du droit, les Américains finiraient par avoir raison aujourd'hui ?

R - Je crois qu'il convient de distinguer soigneusement les choses. La situation de l'Irak, où l'on voit que l'on peut gagner la guerre rapidement mais qu'il est très difficile de gagner la paix, et la situation très particulière de la négociation avec la Libye, dont il ne faut pas tirer des conclusions hâtives. Quelle est la grande leçon, à mon sens ? C'est que l'approche politique peut payer.

Q - D'ailleurs, Tony Blair l'a dit...

R - Absolument. Et elle peut payer, pourquoi ? Parce que le principe même de la négociation, menée par un groupe d'Etats, ceux qui sont le mieux placés à un moment donné sur la scène internationale. C'est exactement ce que nous avons fait avec l'Iran, quand la France, la Grande-Bretagne et l'Allemagne se sont mobilisées pour engager ce processus de renoncement à la prolifération. Avec la Libye, ce sont les Etats-Unis et la Grande-Bretagne qui sont là les mieux placés, ce sont eux qui agissent et ils arrivent à convaincre la Libye de s'engager dans ce processus. Il y a donc là véritablement utilisation par la communauté internationale du principe d'efficacité. Mais ils le font dans le cadre de la négociation, c'est à dire qu'ils satisfont à une exigence de légitimité et, par ailleurs, ils redonnent le témoin à la communauté internationale, puisque c'est l'Agence internationale de l'Energie atomique, l'ensemble des organismes responsables de la lutte contre la prolifération, qui reprennent le dossier. Vous voyez bien qu'on maximise les capacités diplomatiques et de négociation de la communauté internationale, mais on reste dans le cadre du droit. Je crois que vouloir, à partir de cette double situation télescopée, l'Irak et la Libye, imaginer que la fin justifie les moyens, ce serait profondément se tromper.

Nous voyons à quel point il est difficile de stabiliser les choses en Irak, tout simplement parce que nous nous rendons compte dans le monde d'aujourd'hui, qui est un monde vulnérable, fragile, où les identités sont blessées, que la moindre plaie est susceptible de dégénérer. Et c'est bien la difficulté aujourd'hui de la stabilisation des choses en Irak. C'est pour cela que nous disons qu'en fait, le vrai élément miracle, ce qui peut vraiment permettre à la communauté internationale de se ressaisir, c'est son unité. Nous devons être capables de faire preuve de notre unité en Irak - et nous espérions à l'époque, dans le cadre des Nations unies, que cette unité permettrait de faire évoluer les choses en matière de prolifération dans ce pays - aujourd'hui encore, la clé, c'est l'unité ! C'est pour cela que nous disons à nos amis américains : accroissons la concertation internationale, retrouvons le moyen de travailler ensemble, dans le cadre des Nations unies partout où c'est possible, de façon à ce qu'alors, véritablement, la communauté internationale - qui possède des atouts exceptionnels depuis la chute du mur de Berlin qui a un nombre exceptionnel d'Etats soit démocratiques, soit marchant vers la démocratie - maximise ses atouts. Mais il ne faut pas se tromper de remède. Le vrai remède aujourd'hui, c'est l'unité de la communauté internationale, ce qui suppose une action légitime, qui nous rendra tous plus efficaces.

Q - Mais vous pensez que ce succès de la diplomatie, et en effet Tony Blair a insisté là dessus, en direction de la Libye, est de nature à modifier la doctrine américaine, théorisée par des faucons, qui était en effet la loi du plus fort : "nous intervenons quand nous considérons que le bien ou le mal sont en cause". Est-ce que là, aujourd'hui, la vision de Bush peut changer, alors qu'il accumule en effet les succès ?

R - Je crois que l'incitation à avancer pour l'ensemble des Etats est très grande dans le monde de l'après mur de Berlin et après l'effondrement de l'Union soviétique. Nous le voyons pour un pays comme l'Iran, qui aspire à intégrer la communauté internationale. Nous le voyons pour un pays comme la Libye, qui a bien compris que pour se réinsérer pleinement dans la communauté internationale, pour obtenir que les sanctions américaines puissent être levées - c'est une profonde incitation -, il fallait faire des gestes et respecter les normes internationales. Nous voyons d'ailleurs que ces négociations avec la Libye ont été engagées à sa demande, avant l'intervention militaire en Irak. Je crois donc qu'il faut bien distinguer les choses, ne pas mélanger les genres. Une fois de plus, que l'usage de la force puisse être nécessaire dans certains cas, oui, certes, nous l'avons fait tous ensemble en Afghanistan, mais en dernier recours, appuyés sur le droit, et avec le soutien unanime de la communauté internationale. Cela pose le cadre, permet de minimiser - je ne dis pas d'éliminer - les risques collatéraux liés à l'usage de la force, lequel accroît le sentiment d'humiliation, le ressentiment et provoque des effets pervers très difficiles à gérer. Nous voyons aujourd'hui une recrudescence du terrorisme en Irak et dans la vie internationale. Tout ceci montre bien à quel point il est difficile de gérer ces rapports de force. C'est pour cela que nous devons privilégier les moyens de l'unité, de l'action collective. Je crois que de ce point de vue là, une solide réflexion sur ce qui se passe en ce moment est nécessaire : ne pas se tromper de diagnostic.

Q - Mais où en sommes nous, nous-mêmes, de nos relations avec les Libyens ? D'abord, est-il exact, comme le disait Mme Alliot-Marie hier que la France ait été au courant des négociations pratiquement depuis le début ?

R - Je crois qu'il faut distinguer les choses. Il y a d'un côté une coopération extrêmement active et féconde entre la France, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et de nombreux membres de la communauté internationale, sur les menaces, l'évaluation des menaces à la fois terroristes et de prolifération. Dans ce cadre là, en matière de renseignement notamment, nous avons une excellente coopération avec l'ensemble de nos partenaires. Il faut distinguer cela de la négociation elle-même qui s'est nouée avec la Libye, et là nous n'avons pas été informés, cela a été dit par les uns et par les autres. Ce sont des négociations qui ont été menées en grand secret et qui ont donc abouti récemment. C'est une négociation secrète qui a été menée.

Q - On ne peut pas risquer ou craindre, sans rentrer dans la paranoïa, que les Américains fassent pression, notamment sur les Libyens aujourd'hui, justement pour que n'aboutissent pas nos négociations pour l'indemnisation des victimes du DC-10 d'UTA ?

R - Il faut être sérieux ! Je crois que les relations que nous avons avec nos amis américains montrent bien que nous avons de ce point de vue le même intérêt. Il s'agit de réintégrer la Libye dans la communauté internationale. Vous savez, la France, comme les Etats-Unis, sont des pays qui sont dotés de fortes mémoires. N'oublions rien ! Nous souhaitons qu'une solution puisse être trouvée à ce très douloureux problème de l'avion d'UTA et pour cela des négociations ont été engagées, elles ont été réactivées à partir de la fin du mois d'août, il y a seulement quelques mois. Il faut leur donner du temps pour aboutir. Nous avons fait des progrès, encore récemment au cours des dernières semaines. Vous savez que ces négociations sont nouées entre la fondation du fils du colonel Qaddafi et les représentants des victimes françaises et étrangères de cet avion, puisqu'une majorité de passagers était d'origine africaine, et nous avons bon espoir qu'elles puissent aboutir dans les prochaines semaines.

Q - Et on ne peut pas craindre non plus que dans un autre domaine, ce rapport de forces qui a existé, qui peut être continue d'exister, entre l'Europe et les Etats-Unis, singulièrement la France et les Etats-Unis, se retrouve aussi pris dans l'enjeu ITER, c'est-à-dire le lobbying des Etats-Unis, roulant plutôt pour le Japon ?

R - Je ne suis pas sûr que nous puissions faire de tels amalgames. Il y a, c'est vrai, des positions différentes sur ITER. D'un côté des pays qui soutiennent le Japon, de l'autre côté les pays européens, la Chine, la Russie, qui soutiennent la candidature européenne, c'est-à-dire la candidature française de Cadarache. Je crois qu'il y a là des intérêts divergents. Nous souhaitons bien évidemment que Cadarache puisse l'emporter, d'autant plus que le dossier, sur le plan scientifique, il faut le dire, est excellent : nous disposons de tous les atouts qui justifient que Cadarache soit choisi.

En ce qui concerne la relations avec les Etats-Unis, tout ce que nous voyons depuis quelques jours doit nous conduire à insister sur un point : plus que jamais, l'unité de la communauté internationale est nécessaire. La grande leçon que je tire moi-même, c'est qu'il est impératif que Français, Américains, l'ensemble des membres de la communauté internationale, se retrouvent autour d'un même objectif : stabiliser l'ordre international, y contribuer activement. C'est le défi que nous devons relever en Irak, c'est le défi que nous devons relever au Proche-Orient. Et là encore, se tromper de diagnostic, croire que quelques-uns peuvent contribuer à façonner un nouvel ordre mondial pacifique, ce serait une immense erreur, une méconnaissance, une mauvaise lecture des événements auxquels nous assistons. Je crois qu'il faut, une fois de plus, ne pas se tromper et bien choisir d'avancer ensemble. Seul un ordre international qui rassemble tout le monde, est susceptible, véritablement, de nous permettre de contrer aujourd'hui la menace terroriste, la menace de prolifération, dont nous voyons bien qu'elle est profondément réactivée.

Q - D'un mot, on peut imaginer que les Américains finiront par accepter le retour de l'ONU en Irak, comme le réclament d'ailleurs les Irakiens, au moment du transfert du pouvoir aux Irakiens ?

R - Je peux dire qu'aujourd'hui ils y réfléchissent activement.

Q - C'est un changement important. Ils n'en voulaient pas il y a encore quelques semaines.

R - Tout à fait. J'ai parlé hier à deux reprises avec Colin Powell. Nous avons évoqué cette question. Il y a des actions qui sont engagées, puisque le Secrétaire général des Nations unies réunit autour de lui un groupe des amis de l'Irak. Par ailleurs, une initiative a été prise pour réunir à la fois les représentants du Conseil du gouvernement, les forces de la coalition, l'administration américaine, et les Nations unies, pour justement étudier les voies et moyens qui permettraient ce retour. Il me paraît impératif de réengager les Nations unies en Irak, justement pour apporter cette légitimité. Nous voyons bien que ce qui est conçu et perçu sur place comme un régime d'occupation suscite de très fortes réactions d'opposition. Il faut donc associer l'ensemble des forces qui sont susceptibles de changer la donne.

Questions des auditeurs

Q - Ma question est celle-ci. Dans le même temps de cette ratification où le monde annonçait qu'il y avait prise de terrain et construction de nouvelles colonies dans les territoires occupés, la France a cependant ratifié ces accords économiques. Est-ce que le ministre ne pense pas, alors que le droit international est violé plus que jamais dans cette région-là, que précisément, cette question de l'application légale des clauses de gel dans le cadre de ces accords ne serait pas d'actualité ?

C'est en effet une question centrale et très importante qui est la question du droit et quel est aujourd'hui l'espace qu'occupe la question du droit dans les grands enjeux internationaux ?

R - Le droit est tout à fait essentiel. Il se trouve que dans les circonstances de crise, il faut savoir comment appliquer la règle de droit et quel est l'espace qui est réservé au dialogue et à la négociation. Le point central, c'est qu'il faut tendre en permanence vers l'application du droit, et essayer de donner toutes ses chances au dialogue. Imaginez que dans une situation comme celle qui est évoquée avec Israël, l'Union européenne - puisque c'est de l'Union européenne qu'il s'agit - rentre dans une logique d'exclusion, de rupture de relations, de sanctions, vous voyez bien où cela nous emmènerait. Je ne crois pas que cela ait aucune chance de changer la donne. Je crois que le vrai rôle de la communauté internationale, c'est d'essayer d'inciter, dans un certain nombre de situations, à des évolutions. Et nous ne pouvons le faire qu'à travers le jeu du dialogue. C'est ce que les Etats-Unis et l'Angleterre ont fait avec la Libye, c'est ce que nous avons fait avec l'Iran. Alors, évidemment il y a des situations qui permettent dans certains cas d'être plus entendus que d'autres, mais ce que je crois être la clef, et de la parfaite application du droit, et de l'efficacité du dialogue engagé par la communauté internationale, c'est l'unité de la communauté internationale. Quand nous avons voté la résolution 1441 pour mettre en ¿uvre les inspections en Irak, c'était l'atout maître que nous avions, y compris les représentants des pays arabes - la Syrie, a voté cette résolution. L'atout, c'est l'unité de la communauté internationale. On ne peut pas jouer une partie du monde contre une autre. Et j'entendais certains dire "ah vous êtes isolés", mais pas du tout ! La France n'est absolument pas isolée. Les positions de la France sont comprises et partagées par une très large majorité de la communauté internationale. Que cela puisse gêner un certain nombre de gens, et en particulier que cela puisse offusquer certains néo-conservateurs aux Etats-Unis, on le voit bien, on comprend pourquoi. Parce qu'ils ont le sentiment que la doctrine même qui vise à légitimer l'emploi de la force comme élément structurant de l'ordre international, est en cause. Mais justement, nous ne pouvons pas accepter que le modèle commun de gestion des crises puisse être la référence à la force. Il faut donc trouver les éléments de la stabilité. Or la stabilité, cette baguette magique, ce n'est pas l'emploi de la force, nous en voyons les effets déstabilisants tous les jours en Irak. La baguette magique de la communauté internationale, le seul raccourci qui existe, c'est celui de l'unité de la communauté internationale où nous agissons tous ensemble, d'une même voix, pour faire progresser le droit par la négociation.

Q - Vous dîtes une chose très importante. Tous ensemble d'une même voix. Mais quand on entend le président américain, Georges Bush, dire, parce que c'est une phrase qu'il a prononcée il y a quelques heures à peine, "qu'il faut se débarrasser d'Arafat". Que dit la communauté internationale quand elle est confrontée à une phrase de cette nature ?

R - Ce que nous disons, nous, Français et une très large majorité des Européens, c'est qu'il ne faut pas se tromper de combat. Yasser Arafat est élu par le peuple palestinien, il est le représentant légitime des Palestiniens. Nous avons aujourd'hui une situation du côté palestinien avec un Premier ministre et un gouvernement palestiniens qui nous permet de faire avancer la négociation si nous le voulons. Que la communauté internationale se donne le moyen de le faire, que nous ouvrions l'espace de négociation indispensable et nous avons beaucoup de moyens pour faire avancer les choses. La question, c'est : est-ce que la communauté internationale est prête véritablement à se mobiliser ? Est-elle prête à le faire sur la base de la Feuille de route que tout le monde se dit prêt à appliquer, sur la base de l'horizon ouvert par l'accord de Genève qui, même s'il n'est pas une référence juridique, aujourd'hui inclus dans le corpus de la négociation, montre néanmoins que quand les Palestiniens et les Israéliens sont prêts à parier ensemble sur les questions les plus difficiles, - Jérusalem, le droit au retour des Palestiniens -, on peut trouver les bases d'un accord ? Je crois donc véritablement qu'aujourd'hui, le choix est politique, pour l'ensemble des parties. Est-ce que les Palestiniens renoncent à la violence, y compris les groupes les plus radicaux ? Est-ce que les Israéliens font véritablement le choix d'avancer, c'est-à-dire de concevoir un retrait des Territoires et d'accepter la création d'un Etat palestinien ? Si ces choix sont faits, on se rendra compte que la politique de sécurité seule, qui aujourd'hui, malheureusement, s'accompagne toujours de violences, si elle est couplée avec une vraie stratégie de paix, sont seules susceptibles de renverser la logique de la violence et du terrorisme, sont seules susceptibles d'arrêter cette situation où malheureusement les terroristes dictent leur loi dans cette région.

Q - Bonjour Monsieur de Villepin. Sur l'Irak, je pense que la position française était la bonne. Il fallait continuer les inspections en Irak, cela dit, maintenant, comment le gouvernement américain pourra réunifier l'Irak qui est divisé en plusieurs ethnies, et comment pourra-t-il faire pour quitter l'Irak en laissant un pays pacifié ?

R - Vous posez parfaitement la vraie question. Il est possible de gagner une guerre rapidement, mais encore faut-il pouvoir gagner la paix et partir. Aujourd'hui, tout se cristallise sur cette présence étrangère en Irak, qui mobilise un grand nombre de groupes qui veulent effectivement la fin de ce qu'ils qualifient de régime d'occupation. Comment faire ? Je crois que la première chose est d'accélérer le processus de retour à la souveraineté en Irak. C'est ce que nous avions préconisé, à travers la résolution 1511 et l'accord du 15 novembre dernier, la communauté internationale a désormais fixé un calendrier et prévu un certain nombre de dispositions. La souveraineté sera remise aux Irakiens le 30 juin, une assemblée consultative sera créée, des lois constitutionnelles fixeront les règles. Nous avons donc aujourd'hui un schéma. Le problème est que cela fait encore six mois, et que six mois d'une situation de vide politique, entre guillemets, même s'il y a un Conseil de gouvernement qui se donne beaucoup de mal et essaye d'organiser les choses, eh bien c'est difficile à gérer. Je crois qu'un certain nombre de dispositions peuvent être prises immédiatement. D'abord, faire en sorte que le processus politique qui doit être défini en liaison avec la communauté internationale, l'ensemble des parties, soit le plus inclusif possible. Faisons en sorte de ne pas gâcher la chance de l'arrestation de Saddam Hussein, et que saisissant l'occasion de cet électrochoc, toutes les forces politiques qui, en Irak, souhaitent renoncer à la violence, puissent être incluses dans ce processus politique de retour à la souveraineté.

La deuxième chose, c'est qu'il faut associer l'ensemble des pays de la région, qui ne sont pas suffisamment mobilisés sur ce dossier. Nous avons besoin de l'ensemble des Etats : la Turquie, la Syrie, l'Iran, pour faire en sorte que l'Irak, qui est encore aujourd'hui une passoire, du fait de frontières très poreuses, puisse véritablement contrôler, limiter le nombre de gens ou de groupes qui accèdent à son territoire, qui devient véritablement un champ de bataille du terrorisme mondial. Je crois qu'il faut de ce point de vue-là que le principe de responsabilité joue à plein.

Troisièmement, il faut associer toute la communauté internationale à travers les Nations unies. J'ai dit tout à l'heure qu'il y avait un certain nombre de groupes qui était en formation, permettant de faire travailler les Nations unies avec le Conseil de gouvernement, la coalition et aussi les autres représentants de la communauté internationale, parce que si nous sommes tous unis, le terrorisme ne pourra pas se jouer des divisions des uns et des autres. Et c'est pour cela que je le redis : le miracle possible ce n'est pas la force, le miracle possible c'est l'unité de la communauté internationale. Ne nous trompons pas de message. Je vois un certain nombre de conclusions hâtives, y compris à travers les analyses qui sont faites aujourd'hui. On se trompe sur la réalité du diagnostic, tout simplement parce qu'on veut aller vite et jouer les uns contres les autres, on veut donner raison tantôt aux Américains, tantôt au contraire aux Français. Je crois que nous sommes dans un moment où il faut mettre de côté les questions d'amour propre, il faut se soucier de l'unité et de la stabilité de l'Irak, pour le peuple de l'Irak, pour les peuples du Moyen-Orient et pour la sécurité et la stabilité du monde. Regardons devant, sachons véritablement nous mobiliser pour l'intérêt général du monde. Et je le dis à certains qui aujourd'hui, aux Etats-Unis, veulent encore se situer dans cette bataille idéologique : l'heure n'est pas aux règlements de compte. Je le dis de la même façon à l'ensemble de nos partenaires et à ceux qui en France voudraient croire que le combat est un combat contre les Etats-Unis. En aucun cas ! Le combat, c'est un combat pour le nouvel ordre mondial, pour un autre monde, et dans ce combat, nous devons être ensemble.

Q - A votre connaissance, face à cette complexité irakienne dont on ne mesure peut-être même pas à quel point elle est complexe, les Chiites, les Kurdes. Est-il exact que les Kurdes qui auraient livré Saddam Hussein aux Américains l'auraient fait en obtenant en contrepartie des garanties politiques dans l'Irak de demain ?

R - Toutes les rumeurs y compris les plus folles courent en ce moment et chacun y va de sa version. Moi, j'en reste à la version donnée par les acteurs principaux, c'est-à-dire les Américains et ce n'est pas aujourd'hui ce qu'ils indiquent. Qu'il y ait, en Irak, beaucoup d'arrières pensées, c'est l'évidence. Il y a des stratégies des différents acteurs et c'est bien pour cela que, si nous voulons réduire le risque à un moment donné que cette boite de pandore à demi-ouverte ne s'ouvre complètement, au risque de remettre en cause l'unité de l'Irak, il est essentiel que nous fassions converger, travailler ensemble l'ensemble de ces communautés, que nous fassions en sorte que chacun comprenne que l'intérêt de l'Irak et de la communauté internationale, c'est de maintenir un Irak uni dans un Moyen-Orient stable. Cela ne veut pas dire le statu quo. Depuis le début la France a toujours dit : le statu quo est dangereux, c'est le mouvement mis au service d'une véritable stratégie politique, d'une vision du monde où chacun trouve sa place. Et c'est pour cela que nous devons considérer que toutes les actions unilatérales déstabilisent la communauté internationale, sauf quand elles se situent dans le cadre du droit, dans le cadre politique au service d'une véritable stratégie, auquel l'ensemble de la communauté internationale finalement est associée. Donc, je crois que cela demande beaucoup de précaution, c'est un monde complexe et dans ce monde complexe, il ne s'agit pas de mener, chacun de son côté, une stratégie d'échec en espérant gagner contre quelqu'un d'autre. Tout le monde gagnera ou nous perdrons tous. Et c'est aujourd'hui une course de vitesse entre les forces d'ordre qui visent à restructurer la communauté internationale et ces forces de désordre. Je crois qu'il faut bien comprendre la nature de l'enjeu. Il n'y a pas de petites batailles politiciennes à gagner, il y a une stratégie qui doit être victorieuse pour l'ensemble de la planète.

Q - Un élément de réponse à la question que vous posiez à l'instant. Les Kurdes, les deux grands mouvements kurdes organisent aujourd'hui à Kirkouk, la grande ville pétrolière du nord de l'Irak, une manifestation qui promet d'être assez importante voire massive pour réclamer le rattachement de Kirkouk aux régions administratives kurdes. De là à voir dans cette manifestation, une réclamation du prix de l'arrestation de Saddam Hussein il y a un pas à faire ou ne pas faire, je ne sais pas, mais en tout cas, il y a une question qui se pose.

Je suis un nostalgique d'un très grand ministre des Affaires étrangères qu'on a un peu oublié, en tant que ministre, qui fut Alain Juppé de 1993 à 1995, et qui je crois tant pour les personnels diplomatiques que pour son action dans le monde, a vraiment mis la France au sommet. Mais est-ce qu'aujourd'hui il n'y a pas un déclin de notre politique étrangère avec des échecs en Afrique, en Côte d'Ivoire, en Irak, en Europe au sujet de la Constitution, vis-à-vis des anciens pays de l'Est, qui cherchent à se cacher derrière des postures un petit peu pompeuses et une logorrhée grandiloquente qui fait oublier que nous sommes devenus un pays moyen ?

R - Vous avez tout dit ! Votre conviction c'est que la France est devenue un pays moyen. Ma conviction c'est que la France est un grand pays et qu'elle a vocation à jouer un rôle central sur la scène internationale. Et je voudrais pour cela vous expliquer, en un mot, ce qui a changé. Nous prenons conscience aujourd'hui des vraies conséquences de la chute du mur de Berlin et de l'effondrement de l'Union soviétique. Pendant des décennies, le monde a été arc-bouté dans une logique bloc contre bloc. Cette logique est finie. Et aujourd'hui, chacun des Etats a sur la scène internationale une responsabilité comme nous n'en avons jamais connue. La France a une vision, elle a des valeurs, elle a des convictions. Et dans ce contexte, son rôle s'en trouve démultiplié. Nous avons une responsabilité immense d'autant plus qu'il y a des menaces, des forces de déstabilisation extrêmement profondes. Nous le voyons avec le terrorisme, avec la prolifération, avec la multiplication des crises régionales. Il faut donc réordonner la communauté internationale, restructurer, donner une nouvelle architecture à ce monde. Cela donne un sens à toutes les initiatives que nous devons prendre. La France a des idées, la France a des convictions et dans ce contexte, son rôle est plus que jamais important et on l'a vu à travers la crise irakienne. La vision que nous avons défendue a été très largement partagée par la communauté internationale. Alors vous avez la nostalgie d'un monde qui fut naguère plus stable, je vous comprends évidemment, c'est toujours plus agréable de vivre en dehors des tensions. Je ne peux pas vous laisser dire, que la France hésite ou que la France échoue en Côte d'Ivoire. Vous savez, quand vous êtes confronté à des situations de crise sans précédent, avec la possibilité de massacres, de morts par dizaines de milliers ou centaines de milliers, c'est l'honneur de la France d'être là, d'envoyer ses soldats, c'est l'honneur de la France d'assumer partout sa responsabilité. Nous le faisons en Côte d'Ivoire, avec des progrès. Ils sont trop lents, mais ils existent. Je crois qu'il faut savoir aussi reconnaître à son pays parfois ce qui lui revient et personnellement je tiens à dire et je crois exprimer là le sentiment d'une très large majorité française, la très grande fierté que j'ai, moi, de défendre la diplomatie française, et de servir ce que je crois être un grand pays.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 24 décembre 2003)

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