Interview de Mme Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense, à I -TV le 14 novembre 2003, sur la position de la France vis à vis de la situation actuelle en Irak, le dossier concernant le désamiantage de l'ancien porte-avions Clémenceau, l'effort budgétaire en faveur de la défense et la dissuasion nucléaire. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense, à I -TV le 14 novembre 2003, sur la position de la France vis à vis de la situation actuelle en Irak, le dossier concernant le désamiantage de l'ancien porte-avions Clémenceau, l'effort budgétaire en faveur de la défense et la dissuasion nucléaire.

Personnalité, fonction : ALLIOT MARIE Michèle, ASTRUC Valérie.

FRANCE. Ministre de la défense

ti :
Q - 40 morts américains en Irak, 18 carabiniers italiens tués dans un attentat et George Bush qui semble prêt à changer radicalement de stratégie. Est-ce que les Français avaient finalement raison, pour reprendre le titre du journal américain.. ?

R - Depuis le départ, nous avons essayé d'alerter sur les risques que présentait la situation en Irak. Nous avons redit, avec beaucoup de constance et depuis plusieurs mois, qu'il fallait absolument que ce soit la communauté internationale, par l'intermédiaire des Nations Unies, qui prenne en main cette situation transitoire, qui devait être la plus brève possible, et permettre de conduire à confier les responsabilités de la reconstruction de leur pays, et de leurs institutions, aux Irakiens.

Q - Mais puisque les Américains semblent prêts à un transfert rapide de souveraineté aux Irakiens, est-ce que la France est prête à tendre la main ?

R - Oui bien sûr. Depuis le début, nous avons dit que dès lors que ce serait la communauté internationale - l'ONU - qui serait responsable, nous participerions à la reconstruction de l'Irak. Nous y sommes prêts, notamment dans nos domaines d'expertise, et dans lesquels nous sommes reconnus, c'est-à-dire par exemple la formation de la nouvelle armée irakienne et de la nouvelle police irakienne, puisque les problèmes de sécurité demeurent, dans ce pays, primordiaux.

Q - Les Américains ont eu tort de démanteler l'armée irakienne lorsqu'ils sont arrivés en Irak ?

R - Le problème n'est pas de regarder quels ont été les torts. Aujourd'hui, il faut prendre en compte la situation telle qu'elle est, et surtout trouver des solutions qui permettent d'en sortir.

Q - Mais vous pensez que les Américains sont prêts à finalement passer le relais à l'ONU ?

R - Nous allons voir ce qu'il en sera. Je ne suis pas dans la tête de monsieur Bush. Je pense qu'aujourd'hui, il y a effectivement de la part des Américains une prise de conscience de la complexité de la situation et de la nécessité de créer une césure très nette entre la période passée et une période future. Aujourd'hui, les Irakiens semblent avoir de plus en plus le sentiment que leur pays est " occupé ", qu'il y a là une armée d'occupation, d'où certainement les réactions très vives, venant de certains groupes opposés et qui relèvent du terrorisme. Mais il y a également, nous le voyons bien, une réaction négative de la part d'un nombre de plus en plus grand d'Irakiens, qui ressentent très mal le fait d'avoir des armées étrangères présentes et qui ne paraissent pas prêtes à transférer le pouvoir aux Irakiens eux-mêmes. Donc s'il y a une rupture, elle est essentielle pour montrer que ce sont vraiment les Irakiens qui vont prendre en main leur destin et que nous, la communauté internationale, nous sommes là, non pas pour les en empêcher, mais au contraire pour les aider.

Q - Alors si les Irakiens justement, reprennent le pouvoir de leur propre pays, et si surtout l'ONU monte en puissance " aux dépens " des Américains, est-ce que la France peut envoyer des troupes ?

R - La France, je vous l'ai dit, est prête à contribuer dans certains domaines, c'est-à-dire notamment la formation de l'armée irakienne. Parce que ce qui est important, c'est que ce soit les Irakiens eux-mêmes qui prennent en charge la sécurité dans leur pays.

Q - Il faudra quand même bien des troupes internationales pour assurer un minimum de sécurité le temps que les troupes irakiennes se forment.

R - Pendant un certain temps. Je crois qu'il faut là-aussi faire ce transfert de responsabilités aux Irakiens le plus rapidement possible. Et nous pouvons y contribuer en formant les Irakiens qui auront à prendre cela en charge.

Q - Alors sinon, le porte-avions CLEMENCEAU, qui fait des ronds dans l'eau, enfin qui n'en fait plus d'ailleurs..

R - Qui n'en fait plus, absolument.

Q - Vous confirmez qu'il fait bien route vers Toulon, son port d'origine ?

R - Il revient effectivement vers les côtes françaises. Nous verrons à ce moment-là où en seront les discussions que le ministère des Finances est en train d'avoir avec un racheteur potentiel. Le Clemenceau, qui a été un très grand navire, un très grand porte-avions, auquel est attachée l'histoire de la France, je trouvais anormal qu'il continue à être ainsi au milieu de la Méditerranée. La Marine nationale est aujourd'hui en train de le ramener vers son port d'origine en attendant que les discussions en cours soient terminées.

Q - Mais est-ce que le désamiantage peut se faire en France ?

R - Nous avons évidemment des chantiers qui sont capables de désamianter en France, et nous le faisons régulièrement. Mais pour le Clemenceau, cela dépendra bien entendu de l'acheteur. Ce que nous voulons, c'est que le désamiantage se fasse selon les règles en vigueur.

Q - Mais pourquoi cette opération n'a pas été envisagée dès le début, il y a un mois, au lieu de l'envoyer en Méditerranée ?

R - Un contrat a été passé entre le ministère des Finances, c'est lui qui en est responsable, et une société espagnole. Cette société espagnole avait racheté la coque du Clemenceau en prenant l'engagement de faire le désamiantage dans une entreprise habilitée en Espagne. Au début, tout s'est passé comme prévu. Puis, à un moment donné, nous nous sommes aperçus que l'entreprise ne dirigeait pas la coque du Clemenceau vers l'Espagne, mais vers la Turquie, ce qui voulait dire qu'il y avait une " embrouille ", disons-le très clairement. A partir de ce moment-là, le ministère des Finances a rompu ce contrat et a interdit que le Clemenceau continue de faire route vers la Turquie. Nous en étions là jusqu'à hier. Maintenant, le Clemenceau va revenir dans un port français en attendant que la conclusion des négociations entre le ministère des Finances et un autre acheteur puisse être faite.

Q - Sinon, le budget de la Défense, en hausse de 4,2 %. Est-ce que vous êtes prête à faire des économies dans les dépenses de fonctionnement comme certains membres de la majorité le réclament ?

R - Mais nous avons fait des économies très importantes. Nous sommes probablement le ministère qui a le plus fait d'économies, notamment en ne remplaçant pas un départ à la retraite sur deux en ce qui concerne le personnel civil. Nous avons aussi fait 250 millions d'euros d'économies sur notre fonctionnement, ce qui est tout à fait considérable. Ce que j'ai voulu, c'est préserver la part " militaire ", pour deux raisons essentielles. La première, c'est que nous vivons dans un monde de risques. Il est de la responsabilité de l'Etat et donc du ministère de la Défense de protéger la France contre le risque terroriste, contre les armes de destruction massive qui prolifèrent de plus en plus, de protéger également les Français qui sont à l'étranger contre des crises. Souvenez-vous, nous en avons protégé et évacué plusieurs milliers des zones de combats en Côte d'Ivoire. D'autre part, il ne faut pas oublier que le budget de la Défense dans sa partie investissements, la plus importante du ministère, est un moteur formidable pour toutes les entreprises françaises. On le sait rarement, mais le ministère de la Défense est le premier investisseur public en France, bien avant par exemple, le ministère de l'Equipement qui construit pourtant les routes, les autoroutes et un certain nombre d'immeubles. Cela représente, il ne faut pas l'oublier, 175 000 emplois directs. Et je ne parle pas des emplois indirects dans les PME et les PMI. C'est aussi notre contribution à l'économie française.

Q - Très vite, parce que l'heure tourne, les Etats-Unis travaillent à la fabrication d'armes miniaturisées, d'armes atomiques miniaturisées, censées être plus propres et plus souples. Le Congrès américain vient de voter cette décision, idem en Angleterre. La France pourrait aussi travailler ou est-elle déjà en train de travailler sur des armes atomiques miniaturisées ?

R - Pour la France, le nucléaire, c'est d'abord un élément de notre dissuasion. C'est l'ultime protection de notre pays contre une attaque nucléaire, bactériologique ou chimique.

Q - Alors justement, pour dissuader ces Etats voyous¿

R - Pour dissuader, nous avons besoin de la dissuasion. J'entends de temps en temps dire : " la dissuasion, cela coûte très cher. Pourquoi le fait-on ? " Je réponds qu'au moment où un certain nombre d'Etats dont les gouvernements qui sont incertains ou peu démocratiques, sont en train de se doter de l'armement nucléaire, il est effectivement nécessaire de pouvoir les dissuader d'en faire usage.

Q - Y compris avec des armes nucléaires miniaturisées ?

R - Notre doctrine de dissuasion qui a été rappelée par le président de la République est toujours la même. Je dirais donc simplement que nous adaptons, au fur et à mesure, nos armes autant que de besoin. Maintenant, n'attendez pas de moi que je vous dise sur quelles armes nous sommes en train de travailler !


(source http://www.defense.gouv.fr, le 2 janvier 2004)

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