Interview de Mme Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense, à Europe 1 le 23 décembre 2003, sur la position de la France vis à vis de la situation en Côte d'Ivoire, les relations franco-américaines, notamment à propos des dossiers libyen et irakien, le projet européen de réacteur à fusion nucléaire ITER et les perspectives de défense européenne (extraits). | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense, à Europe 1 le 23 décembre 2003, sur la position de la France vis à vis de la situation en Côte d'Ivoire, les relations franco-américaines, notamment à propos des dossiers libyen et irakien, le projet européen de réacteur à fusion nucléaire ITER et les perspectives de défense européenne (extraits).

Personnalité, fonction : ALLIOT MARIE Michèle, DURAND Guillaume.

FRANCE. Ministre de la défense

ti :
Q - Michèle Alliot-Marie, bonsoir. Les sujets à aborder ce soir : la Libye, la Côte d'Ivoire, l'Irak, l'Afghanistan, ITER, la défense européenne, l'éventuel remaniement, la situation politique, mais d'abord, parlons un petit peu de ces fêtes avec une mission particulière pour le ministre de la Défense, puisqu'il s'agit, ou la ministre de la Défense, puisqu'il s'agit d'aller réveillonner avec les troupes¿

R - Oui.

Q - En Côte d'Ivoire ?

R - Oui. C'est effectivement quelque chose d'important pour les militaires français qui sont loin de chez eux, loin de leur famille, et souvent dans des conditions difficiles. C'est important aussi pour le ministre, parce que c'est une occasion chaleureuse de leur montrer la confiance que leur fait la Nation toute entière. L'année dernière, j'étais à Kaboul, en Afghanistan. Cette année, je serai en¿

Q - Côte d'Ivoire¿

R - Le 31 décembre, je serai en effet dans la zone de confiance en Côte d'Ivoire.

Q - Donc, celle qui a connu le plus de déboires finalement, puisqu'il y a eu deux morts ?

R - Oui, exactement, là où deux de nos militaires avaient été tués, au cours du mois d'août dernier.

Q - Alors ils vont rester jusqu'à quand, c'est-à-dire politiquement dans cette crise ivoirienne, jusqu'aux prochaines élections, qui auront lieu en 2005 ?

R - Oui, jusqu'aux prochaines élections, en 2005. Nous pensons qu'il est important d'aider ce pays à sauvegarder son unité, d'aider aussi à la réconciliation, et de faire en sorte que ce soit dans un climat apaisé, serein et totalement démocratique que puissent se dérouler les élections de 2005.

Q - Et d'après les informations qu'ils vous ramènent du terrain, la situation est en train de s'apaiser ou pas ?

R - Oui, la situation est en train de s'apaiser. D'abord, il y a eu beaucoup de progrès, en particulier grâce à l'intervention des militaires français. On a évité les massacres qui commençaient et qui risquaient de se généraliser. Nous avons aussi protégé des populations étrangères qui se trouvaient dans les zones de combat. Puis, notamment grâce à la diplomatie française, à Marcoussis, nous avons réussi à lancer un processus de réconciliation qui est encore en cours. Ces derniers jours, nous voyons qu'ont été démantelés un certain nombre de points de contrôle qui existaient dans différentes zones. La zone de confiance est en train de s'étendre. Il semble que les ministres des Forces Nouvelles reviennent au gouvernement, ce qui est un élément important pour pouvoir progresser. Le président Gbagbo envisage, avant la fin de l'année, de prononcer la fin des hostilités. Tout ceci va dans le bon sens. Il faut néanmoins être prudent puisque de temps en temps, nous avons vu des pics de violences, dus probablement au fait que les accords de Marcoussis se mettaient trop lentement en place, et que cela créait un certain nombre d'impatiences ou de frustrations.

Q - Alors y a-t-il eu un couac sur l'affaire de la Libye ? La France, pas informée d'une négociation sur l'abandon des armes de destruction massive, vous aviez dit chez nos confrères de RTL, il y a quelques jours, que la France avait été informée, Dominique de Villepin a dit le contraire, il y a un communiqué de l'Elysée, en fait, si on essaie de faire un bilan, ce soir, c'est quoi ? Informée, pas informée ?

R - Ecoutez, Guillaume Durand, nous sommes vraiment dans des domaines extrêmement sensibles, où il ne saurait y avoir de polémique. Je vous ferais d'ailleurs remarquer que depuis 19 mois, nous travaillons avec Dominique de Villepin.

Q - Oui, mais il y a plusieurs versions.

R - J'ai vu se développer une polémique. Et je dis : elle est tout à fait inutile. Avec Dominique de Villepin, depuis 19 mois, dans les sujets sensibles où nous sommes, personne n'a réussi à mettre une feuille de papier à cigarette entre nous. Là, il a pu y avoir une interprétation différente, non pas sur le fond, car sur le fond, l'un et l'autre, nous nous sommes réjouis de la déclaration libyenne, mais sur des circonstances. S'agissant d'une question qui intéresse principalement la diplomatie, c'est, bien entendu, la déclaration du ministre des Affaires étrangères qui fait foi, et il n'y a rien d'autre à dire.

Q - Mais cela veut dire, pas associé ou cela veut dire que¿ pardonnez-moi, mais je ne sais pas¿ cela veut dire pas associé ou cela veut dire que les services secrets français étaient au courant ?

R - Je vous dis simplement une chose : référez-vous à la déclaration du ministre des Affaires étrangères.

Q - Alors est-ce que vous n'avez pas l'impression, Michèle Alliot-Marie, qu'actuellement, sur tous les dossiers, les Américains, que ce soit l'affaire ITER, que ce soit cette affaire là, que ce soit la reconstruction en Irak, les entreprises françaises sont a priori mises de côté. Est-ce que vous n'avez pas l'impression qu'ils nous font payer finalement, ce matin, LIBERATION disait : " le hamburger se mange froid ", la position française ?

R - Non. C'est vrai, nous avons eu des tensions avec les Américains sur l'affaire irakienne. Ceci dit, ce que je constate, c'est que cela ne nous a pas empêché dans le domaine que je connais bien et qui est celui de la défense, de continuer à travailler ensemble, notamment dans la lutte contre le terrorisme, ou sur un certain nombre de théâtres extérieurs. Il y a toujours eu des liens, quoique l'on en dise. Ce qui est vrai, en revanche, c'est que vous avez une très forte pression, un très fort lobbying américain, chaque fois que des intérêts économiques et financiers sont en jeu.

Q - Oui, mais là, c'est contre nous, parce que ITER, c'est contre nous, les entreprises françaises en Irak, c'est contre nous¿

R - Je dirais que c'est simplement peut-être parce que la France est aussi l'un de leurs concurrents les plus sérieux. Sur ITER, nous présentons le projet qui est certainement le meilleur technologiquement, et qui en plus est un projet européen.

Q - Il faut préciser pour les gens qui nous écoutent, c'est donc le futur réacteur à fusion nucléaire, et qu'il y a donc deux sites qui sont candidats¿

R - En effet, l'un se trouve en France, à Cadarache, et l'autre au Japon. C'est vrai que les Américains, qui sont très proches des Japonais, notamment dans le domaine économique et financier et dans le domaine stratégique, essaient de pousser le Japon. Nous avons de bons atouts. Nous avons également de bons alliés, et j'espère bien que nous gagnerons.

Q - Sur l'affaire¿, je reviens un instant sur l'affaire de l'Irak et les entreprises françaises, car il y a une pression pour que les Français n'appartiennent pas à l'opération de reconstruction, mais en fait, comme vous l'avez dit récemment, tout cela est quand même relativement contraire aux déclarations, en tout cas à la position de l'Organisation mondiale du commerce, donc, est-ce qu'on ne va pas au clash ?

R - Je crois qu'il faut d'abord bien mesurer. Des déclarations anti-françaises, vous savez, il y en a eu beaucoup dans toute cette période. En dehors même des aspects de lobbying dont je parlais tout à l'heure, il y a eu également toutes les représailles sur les produits français, dont on a parlé à un moment donné, et qui en fait n'ont pas eu lieu ou ont été extrêmement marginales. Il faut donc voir aussi si ces déclarations-là sont le fait de quelques-uns ou si elles sont le fait de l'ensemble de l'administration. Il serait pour le moins paradoxal qu'un envoyé du président Bush vienne demander à la France de faire un effort pour remettre la dette de l'Irak, et que par ailleurs, on dise : on veut que la France soit éliminée de toutes perspectives et de toutes analyses économiques en Irak.

Q - Mais avec le recul, pardonnez-moi d'insister encore sur cette question, finalement, la Syrie, les Anglais font une pression considérable, Kadhafi, et d'une certaine manière, il fait amende honorable sur la scène internationale, Saddam Hussein, quelle que soit la manière dont on interprète la manière dont ils l'ont arrêté, il a été capturé ; est-ce qu'ils ne vont pas aller jusqu'au bout de ce qu'ils avaient promis qu'ils feraient au début ? Est-ce que les Français ne lui ont pas posé la question de savoir s'ils ne vont pas réussir, même si l'entreprise est contestable ?

R - D'abord, il y a des efforts diplomatiques importants en ce moment pour essayer d'éliminer notamment tout ce qui peut être " arme de destruction massive " ou " prolifération ". Et si on a beaucoup parlé de la Libye, on pourrait également parler au moins autant, sinon plus, du succès obtenu par les Européens en Iran en particulier où, là aussi, c'était une des préoccupations majeures, peut-être plus importante encore que celle de la Libye, et où nous avons obtenu un grand succès. Il y a eu par ailleurs, l'arrestation de Saddam Hussein, et tout le monde s'en réjouit, à juste titre. Passons à une phase suivante. Ceci dit, il faut bien voir aussi qu'il continue à y avoir de gros problèmes en Irak. Vous avez d'une part, à la fois le développement d'un terrorisme qui prend prétexte de la situation irakienne ou s'appuie sur celle-ci pour mener des actions en Irak, mais également à l'extérieur de l'Irak, et d'autre part, il existe des risques de déstabilisation interne, liés aussi à cette situation, dans les pays de la région.

Q - Mais moi, je me mets à la place des auditeurs d'EUROPE 1, qui interviendront tout à l'heure avec Arlette Chabot, qu'ils soient pour ou qu'ils soient contre, ils ont l'impression aujourd'hui que finalement les policiers du monde, qu'on soit pour ou contre, encore une fois, ce sont les Américains, ce n'est pas l'Europe, même si les projets de défense européenne avancent. Ce n'est pas l'ONU, ce n'est pas l'Europe, c'est l'Amérique¿

R - Il est vrai que les Américains ont une grande puissance militaire. Il faut voir aussi que la légitimité des actions qui peuvent être menées passe obligatoirement par l'ONU. Vous disiez : ce n'est pas l'ONU, je suis désolée, mais l'ONU¿

Q - Non, cela devrait être l'ONU, mais ils s'en sont passé.

R - Les Américains s'en sont passé sur la situation irakienne lorsqu'ils ont mené les opérations militaires en Irak. Ensuite, ils sont allés vers l'ONU pour avoir une première résolution, qui ne nous satisfait pas complètement, c'est vrai, mais ils ont senti le besoin de se remettre dans un cadre de légalité onusienne. Et nous, nous disons maintenant : il faut que l'ONU revienne totalement, c'est-à-dire que la légalité internationale revienne. Parce que c'est la seule façon de désamorcer le terrorisme, c'est la seule façon que l'ensemble des populations aient le sentiment que tous les pays sont d'accord pour un certain nombre de solutions. Et là, effectivement, la puissance militaire peut permettre de gagner une guerre. Elle ne suffit pas pour gagner la paix. Pour gagner la paix, il faut qu'il y ait une intervention de l'ensemble de la communauté internationale.

Q - Alors fêtes de fin d'année, on va revenir sur la défense européenne à la fin, fêtes de fin d'année, est-ce qu'il y a des protections particulières en France, vous êtes ministre de la Défense, puisqu'on parle de terrorisme ?

R - Comme c'est une période sensible, depuis le début du mois, nous avons en effet remonté la protection dans le cadre du plan Vigipirate. Cela veut effectivement dire qu'il y a des militaires, des policiers et des gendarmes dans les points sensibles. C'est aussi le cas en ce qui concerne la protection de notre espace aérien, avec une alerte permanente de nos avions de chasse. C'est également le cas dans le domaine maritime, où la marine nationale veille à la protection de nos côtes.

(¿/¿)

Q - Alors un mot sur la défense européenne, le Sommet de Bruxelles a été pour la Constitution un échec. Tout le monde l'a constaté, sauf effectivement dans le domaine de la Défense. Mais concrètement, pour les gens qui nous écoutent, il nous reste une minute, cela veut dire quoi, à l'avenir ?

R - La Défense européenne, cela veut dire que les pays européens peuvent décider, soit dans le cadre de l'OTAN, soit seuls, de défendre leurs ressortissants sur des théâtres extérieurs, de défendre leurs intérêts ou leurs idées. Et lorsque l'OTAN ne peut pas ou ne veut pas intervenir, nous voulons pouvoir le faire seuls, parce que les Européens ont un certain nombre d'idées communes et un certain nombre de principes communs. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que l'on doit être capable - et c'est ce que nous avons décidé - de mobiliser des troupes, une force d'intervention rapide, de la faire agir très rapidement sur le terrain. Pour cela, il nous faut une cellule qui préparera à l'avance ce type d'intervention. Il nous faut également avoir des armes qui soient communes, et avec lesquelles on puisse travailler. Ce sera le rôle de l'Agence européenne de l'armement. Il y a également le projet de gendarmerie européenne, qui nous permettra dans des situations qui ne sont plus tout à fait des situations militaires, mais pas encore des situations civiles, d'avoir des gendarmes qui interviennent pour terminer une situation de crise, ou l'empêcher. Il y a aussi ces deux opérations que nous avons déjà menées : en Macédoine, où c'est l'Europe de la Défense qui a pris la relève de l'OTAN, et cet été, en Ituri, en République démocratique du Congo. C'était une opération très difficile, et qui a été remarquablement menée. Dans le courant de l'année 2004, en Bosnie également, l'Europe assurera la sécurité des frontières et le retour à une situation normale.


(source http://www.defense.gouv.fr, le 2 janvier 2004)

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