Interview de Mme Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense, à France inter le 28 décembre 2003, sur les relations franco-américaines à propos du conflit en Irak, la lutte contre le terrorisme et la position de la France vis à vis de la situation actuelle en Côte d'Ivoire. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense, à France inter le 28 décembre 2003, sur les relations franco-américaines à propos du conflit en Irak, la lutte contre le terrorisme et la position de la France vis à vis de la situation actuelle en Côte d'Ivoire.

Personnalité, fonction : ALLIOT MARIE Michèle, MIHAIL Roland.

FRANCE. Ministre de la défense

ti :
Q - Guerre en Irak, menace terroriste, conflit en Côte d'Ivoire, s'il y a bien un ministre qui n'a pas chômé en 2003, c'est bien vous Michèle Alliot-Marie, vous qui êtes la première femme ministre de la Défense et qui vous êtes retrouvée cette année sur de très nombreux fronts. Alors d'abord une question Michèle Alliot-Marie : 8 mois après la chute de Bagdad, c'était le 7 avril dernier, et 15 jours tout juste après l'arrestation de Saddam Hussein, c'était le 13 décembre, rétrospectivement pensez-vous toujours que la France a eu raison de s'opposer à la guerre en Irak ?

R - La France se réjouit bien évidemment de l'arrestation de Saddam Hussein; c'est un développement majeur et c'est aussi une voie de sortie de la crise irakienne qui était au coeur des préoccupations de la communauté internationale depuis plusieurs mois. Depuis le début, nous avons dit qu'il y avait d'autres solutions : une guerre devrait toujours être la dernière des solutions, compte tenu de ce qu'une guerre fait peser notamment sur les populations civiles. Nous avons en effet vu que les populations civiles étaient les premières victimes de cette guerre, une guerre qui n'avait de surcroît pas été décidée par la communauté internationale. Or il nous semble qu'une intervention militaire doit être soumise à la légalité internationale, et donc résulter d'une décision de la communauté internationale. Cela n'était pas le cas. De plus, nous avions également dit que si la communauté internationale ne légitimait pas cette action par sa décision, il y avait des risques de dégradation de la situation en Irak. Ce qui risquait d'entraîner des actions terroristes non seulement en Irak mais également à l'extérieur de l'Irak, et d'être également un risque de déstabilisation de la région. Donc notre analyse est toujours la même, et je dirais que malheureusement, un certain nombre de faits viennent conforter cette idée qu'il vaut toujours mieux chercher d'autres solutions que celle de la guerre.

Q - Et à supposer que les Américains laissent l'ONU revenir un jour dans le jeu irakien, rien n'est moins sûr, la France est-elle alors prête, oui ou non, à envoyer ses soldats ou au moins participer à la reconstruction de l'Irak, en formant par exemple sur place des militaires ou des policiers irakiens ?

R - Les Américains semblent aujourd'hui avoir enfin pris conscience de la complexité de la situation en Irak, et de la nécessité de créer une vraie césure entre la période passée et la période future, avec d'une part une décision nouvelle de la communauté internationale, et surtout une décision qui tende à transférer directement aux Irakiens la souveraineté de l'Irak dans les plus brefs délais. Dès que cela sera fait, la France a marqué sa disponibilité à aider à la reconstruction de l'Irak. Dans les domaines qui sont les miens, c'est-à-dire la Défense, il y a en effet deux secteurs dans lesquels nous avons une expertise particulière : la formation des militaires d'une future armée irakienne et également celle de la formation d'une gendarmerie ou d'une police. C'est effectivement très concret. Nous le faisons déjà en Afghanistan pour aider à la reconstruction de l'Etat afghan et nous sommes bien entendu également prêts à le faire en Irak.

Q - Et qu'aujourd'hui les Américains nous fassent manifestement payer au prix fort notre non-participation à ce conflit, puisque pour ne prendre qu'un exemple, un seul, les entreprises françaises sont totalement écartées de la reconstruction en Irak, franchement ce climat de méfiance qui s'est installé entre les Etats Unis et la France, est-ce que cela ne vous interpelle pas quand même ?

R - Il y a plusieurs choses. D'abord il ne faut pas oublier que les Américains sont toujours soucieux de leurs propres intérêts économiques ; nous le voyons les actions de lobbying économique dans le monde entier, et ceci depuis des années. En ce qui concerne plus particulièrement l'opération en Irak, je dirais qu'il y a un certain paradoxe à voir d'une part l'administration américaine venir nous demander d'annuler une partie de la dette irakienne, et d'un autre côté dire effectivement que la France, et un certain nombre de ses partenaires, notamment européens, seraient écartés de la reconstruction de l'Irak. Nous sommes en train d'examiner cela, à la fois pour juger de ce qu'est la réalité derrière les déclarations de l'administration américaine. Souvenez-vous il y a quelques mois, il y a déjà eu des déclarations de ce type sur des embargos vis-à-vis de la France, et qui en fait n'ont pas eu lieu. Il faut donc regarder quelle est la réalité et puis regarder également, si c'était vrai, si ces décisions sont conformes aux règles de l'OMC - l'Organisation Mondiale du Commerce - qui reposent sur une grande liberté.

Q - Un mot aussi à propos des menaces terroristes dont on parle beaucoup en ce moment, on vient encore de le voir cette semaine avec l'annulation de 6 vols d'AIR FRANCE entre Paris et Los Angeles, à la demande expresse d'ailleurs des Américains, une question en fonction des renseignements dont vous disposez : diriez-vous que pour la France, la menace terroriste est en ce moment en cette fin d'année assez élevée, élevée, très élevée ?

R - La France n'est pas parmi les premiers pays directement visés par le terrorisme. Ceci dit, la France lutte de façon forte contre le terrorisme depuis des années, et comme il s'agit d'un pays occidental, il ne peut être exclu d'avoir des actions terroristes sur notre territoire ou touchant les intérêts français. C'est la raison pour laquelle, particulièrement dans des périodes sensibles comme les périodes de fête où il y a beaucoup de gens dans la rue, beaucoup de mouvement, nous avons relevé l'alerte de façon à être prêt à faire face à toute éventualité.

Q - Vous pensez donc que la menace terroriste est quand même élevée ?

R - Je le dis depuis des mois, la menace terroriste existe à l'égard de tous les pays, à tout endroit et à tout moment. Il y a des moments où c'est plus important, il y en a d'autres où c'est moins important. Nous considérons que les périodes de fête sont toujours des moments sensibles. C'est la raison pour laquelle le gouvernement a relevé le niveau de VIGIPIRATE il y a maintenant 3 semaines. C'est la raison pour laquelle nous sommes également en alerte permanente, et pour des militaires par exemple de l'armée de l'Air ou de la Marine, l'activité est plus importante en ces périodes.

Q - Et autre front, autre sujet, autre question, la Côte d'Ivoire où la France est là aussi engagée, et là engagée avec 4 000 de nos militaires présents là-bas. 15 mois après le début du conflit, on a aujourd'hui l'impression que l'on entrevoit un certain retour à la paix. Alors est-ce aussi votre avis, va-t-on vers la fin de la guerre civile, est-ce que vous êtes raisonnablement optimiste ?

R - Oui. Je crois que, tout en étant extrêmement prudent, parce que nous avons vu des poussées de violence, y compris au cours de ces dernières semaines, les choses peuvent parfois aller très vite, mais on a effectivement l'impression qu'il y a des progrès sensibles, et que l'on peut être optimiste. Il y a eu une réunion à Yamoussoukro le 4 décembre, qui a vraiment permis de relancer le processus de paix. Mon analyse, c'est que ces poussées de violence et ces incidents, c'est aussi parce que le processus de réconciliation que la France avait initié, notamment à Marcoussis, a un peu stagné. Cela a donc créé un certain nombre d'impatiences, et également des frustrations. Aujourd'hui, les choses semblent remises en route ; il y a eu démantèlement et désengagement de la zone de confiance, libération de prisonniers, regroupement des armes lourdes. Ceci est une bonne chose. On a enfin reconnu, de part et d'autres, l'impartialité totale du dispositif " Licorne " avec les militaires français et également avec les militaires africains. On a convaincu les ministres des forces nouvelles de rejoindre Abidjan. Nous avons d'ailleurs étendu notre dispositif militaire d'impartialité à la zone de Bouaké et au Nord de cette zone. Tout ceci montre qu'effectivement, nous sommes dans un processus de pacification et de normalisation.

Q - On m'a dit Madame que vous alliez réveillonner mercredi en Côte d'Ivoire avec les militaires français, c'est exact ?

R - C'est exact. C'est ce que je fais d'ailleurs tous les ans.

Q - Où cela, à Abidjan ou ailleurs ?

R - J'essaie effectivement d'aller avec les militaires dans ces périodes de fête. Ils sont loin de chez eux depuis longtemps et dans des conditions un peu difficiles. Nos militaires en Côte d'Ivoire ont fait un formidable travail. Ils ont été agressés, et ils ont su faire preuve d'un grand sang-froid et d'un grand professionnalisme. C'est une façon pour moi de les remercier de la part du président de la République, du gouvernement, et de l'ensemble des Français.

(source http://www.defense.gouv.fr, le 2 janvier 2004)

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