Interview de Mme Noëlle Lenoir, ministre déléguée aux affaires européennes, à France inter le 31 décembre 2003, sur la construction européenne, notamment l'élargissement, les débats autour de la future Constitution européenne, les élections européennes de 2004, les mesures gouvernementales en faveur de la mobilité des jeunes en Europe. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Noëlle Lenoir, ministre déléguée aux affaires européennes, à France inter le 31 décembre 2003, sur la construction européenne, notamment l'élargissement, les débats autour de la future Constitution européenne, les élections européennes de 2004, les mesures gouvernementales en faveur de la mobilité des jeunes en Europe.

Personnalité, fonction : LENOIR Noelle.

FRANCE. Ministre délégué aux affaires européennes

ti : Q - D'abord, cette série de colis piégés adressée d'Italie aux institutions européennes. Qu'est-ce que c'est ? Avez-vous des indications, des indices ?

R - C'est effectivement assez inquiétant. Certains ont été revendiqués par une association qui s'intitule "anarchiste ". Je ne crois pas que ce soit en lien avec le terrorisme international, mais les enquêtes se poursuivent. En tous les cas, cela montre bien que face aux enjeux politiques européens, nous ne sommes pas à l'abri de mouvements de violence. L'Europe doit être consciente que les démocraties sont fragiles. Cela renforce la nécessité de construire et de consolider l'Europe.

Q - Revenons à ce qui sera la grande affaire de 2004, c'est à dire l'élargissement. Est-ce que vous avez des indications quant à la façon dont les Français perçoivent cet élargissement ? Avez-vous quelques éléments sur la base des eurobaromètres ?

R - Les eurobaromètres les plus récents sont nuancés quant à leurs résultats. Ils montrent qu'il y a certaines craintes face à la perspective de l'élargissement - qui apparaissent notamment à cause de la crise de l'emploi et du chômage. Mais on constate également chez les Français une augmentation très importante de la demande d'Europe. Les Français sont parmi ceux qui considèrent que la vitesse des progrès de l'Europe n'est pas assez rapide. Ils demandent par ailleurs plus d'Europe politique : l'Europe de la défense, l'Europe de la politique étrangère, l'Europe de la justice. C'est une indication très précieuse sur la prise de conscience dans notre pays des transformations, des mutations que connaît l'Europe, qui n'est plus seulement une Europe économique, mais de plus en plus politique.

Q - Dans la graduation entre les eurosceptiques d'un coté et les euro-enthousiastes de l'autre, où se situent les Français ?

R - Les Français sont profondément européens. Ils ont de plus en plus conscience que leurs problèmes quotidiens sont liés à des enjeux européens, non seulement le développement de l'agriculture mais aussi la lutte contre la désindustrialisation et la lutte contre le chômage. Par ailleurs, il est vrai que parce que nous sommes face à une nécessité d'évolution, voire de réforme, il y a certaines appréhensions qui se projettent sur l'Europe. C'est pourquoi les Français et les Allemands semblent être aujourd'hui un peu plus tièdes face à l'Europe que certains de nos voisins comme les Italiens, les Belges ou les Irlandais.

Q - Nous avons vu dimanche dernier la victoire des ultra-nationalistes en Serbie et l'élection de Slobodan Milosevic comme député alors qu'il est jugé pour crime de guerre à La Haye. N'est-ce pas un camouflet pour l'Europe alors que les pays de l'ex-Yougoslavie ont vocation un jour à intégrer l'Union ?

R - La Serbie est une démocratie très fragile. Les blessures de la guerre n'ont pas été encore pansées. C'est le pays d'un peuple humilié qui a connu la violence, qui ne s'est pas encore guéri de son passé. Aussi, le retour du nationalisme ne m'étonne pas du tout. Mais une coalition des partis démocrates pro-européens va vraisemblablement se former et l'accompagnement que l'Europe peut apporter à ce pays sur la voie de la démocratisation, de la consolidation de sa démocratie, est un impératif absolu pour nous si l'on veut éviter le retour des guerres. Il ne faut jamais oublier que c'est le nationalisme qui a tué l'esprit et la culture européens et que c'est le nationalisme contre lequel il faut lutter. Le meilleur antidote, c'est la construction de l'Europe.

Q - Il y a peu, le sommet des chefs d'Etats et de gouvernement à Bruxelles se soldait par un échec s'agissant du texte du futur traité constitutionnel. Sur le fond d'abord, est-ce que selon vous, ce texte est bien mort, faudra-t-il repartir sur d'autres bases plus modestes et dans la forme ensuite, que peut-on répondre à ceux qui reprochent à Jacques Chirac il y a 3 ans d'avoir fait accoucher au forceps du traité de Nice et à Silvio Berlusconi ces jours-ci le contraire, d'avoir abandonné trop tôt la partie ?

R - Le texte de la Convention n'est pas abandonné. Dans notre esprit, il reste la base de travail. Plutôt qu'un échec, il faut parler de déception. A la suite des travaux très fructueux de la Convention, il y avait une sorte d'enthousiasme généralisé dans toute l'Europe chez les citoyens européens et chez les dirigeants politiques européens. Il laissait à penser que les esprits étaient mûrs, que les pays allaient franchir cette nouvelle étape vers l'adoption, pour la première fois, d'une Constitution européenne. Finalement, nous ne l'avons pas franchie parce que nous avons refusé un compromis bancal, qui aurait édulcoré le texte de la Convention. Celui-ci reste notre objectif et l'objectif d'autres Etats. Pour le reste, le traité de Nice a également été une déception car il n'a pas permis de répondre à tous les impératifs de construction d'une Europe élargie à l'échelle du continent. Nous avions en fait laissé de côté à Nice la question du calcul de la majorité, en adoptant un système de pondération des voix assez savant, assez subtil et sans doute assez peu commode. Et bien une troisième fois sera nécessaire pour pouvoir parvenir à un accord. Cela n'a pas été possible les 12 et 13 décembre. Mais ce que nous avons voulu avant tout ménager, c'est l'avenir, c'est la chance d'avoir une vraie Constitution avec une Europe véritablement capable de décider à 25.

Q - En ligne avec nous le vice-ministre des Affaires étrangères polonais (¿). Avez-vous une question à lui poser Mme Lenoir ?

R - Nous sommes confrontés à la même difficulté, c'est-à-dire que nous avons le même objectif, celui de construire aujourd'hui une Europe politique, parce que le monde est à la fois vaste, mais aussi plus exigu et que l'Europe est une des réponses à cette mondialisation. Il faut que l'Europe ne soit pas impuissante, mais puisse au contraire décider dans toute une série de domaines très importants pour nos concitoyens : la justice, la sécurité dans tous les domaines, alimentaire et autres. Il nous faut un système de majorité qui facilite la prise de décisions. Il y avait sur la table le système de Nice, mais il ne facilite la prise de décision, car les possibilités de blocage sont assez importantes. En revanche, le système de la double majorité, 50% des Etats, 60 % de la population, facilite davantage sans doute cette prise de décision. Mais comme il n'y a pas eu d'accord, je suis heureuse que mon collègue fasse montre de cet esprit de compromis qui est aussi le nôtre.

Je voudrais lui demander comment la population polonaise a réagi à la suite de la panne des travaux de la CIG à Bruxelles et comment il envisage la reprise des travaux de cette CIG ?

(¿)

Comme l'a très bien souligné mon collègue, en réalité on ne peut pas opposer des groupes de pays les uns aux autres. Cela ne se passe pas comme cela en Europe. Il arrive, on l'a vu à Bruxelles, que les pays ne soient pas d'accord entre eux et qu'ils remettent à plus tard la conclusion d'un compromis. En revanche je voudrais souligner que trois jours après la fin du sommet de Bruxelles, le 16 décembre, j'ai réuni à Paris ma collègue polonaise Danuta Hübner et mon collègue allemand Hans Martin Bury. Nous avons discuté de tous les sujets, du bilan du sommet de Bruxelles, mais aussi de notre objectif commun de relance de la croissance, la modernisation de toute une série d'activités dans nos différents pays. Donc l'Europe continue, elle est en marche. Le propre de l'Europe est qu'on ne coupe jamais les ponts car l'on sait que l'on a toujours des décisions à prendre ensemble.

Q - De mémoire d'eurocrate, on n'avait pas vu une année s'annoncer avec un tel volume d'incertitudes : 2004 sera le millésime de l'élargissement de 15 à 25, des élections au Parlement européen, du renouvellement des membres de la Commission européenne, de la fixation des perspectives financières 2007-2015, sans compter des élections importantes dans plusieurs Etats membres. Compte tenu de la mécanique institutionnelle particulièrement complexe mise en place pour gérer l'élargissement au sein de la Commission européenne, compte tenu aussi que celle-ci et le Parlement européen seront envahis par un grand nombre de fonctionnaires et de députés sans aucune expérience concrète de la vie communautaire, ne craignez-vous pas que 2004 sera aussi l'année de la paralysie ou du moins du sur place ?

R - Pas du tout. Au contraire, je pense que 2004 sera l'année de la relance d'une dynamique européenne. Pourquoi ? D'abord parce qu'à l'occasion du renouvellement du Parlement européen, le 13 juin prochain, tous les peuples de l'Europe, les 453 millions d'habitants, ou plutôt les 332 millions d'électeurs, vont se diriger vers les urnes pour désigner leurs représentants élus. Cela va être un jour historique. J'attends de ce nouveau Parlement qui sera enrichi par du sang neuf, une nouvelle dynamique pour aider les Etats à faire ce pas qualitatif qu'on leur demande avec l'adoption de la future Constitution européenne. Depuis un an et demi, j'ai réalisé une centaine de visites en Europe, à l'Est ou à l'Ouest, et je puis vous dire que les dirigeants politiques de ces pays entrants qui seront les futurs parlementaires européens ou les futurs Commissaires de ces pays sont de grands experts. Ils ont une habitude de la négociation à nulle autre pareil. Depuis des années, ils sont en contact avec les Etats membres, avec la Commission, avec le Parlement européen. Ils connaissent parfaitement les arcanes de la Commission et même du Parlement européen. Ils connaissent parfaitement nos habitudes diplomatiques. Ils vont certainement, si nous n'y prenons garde, nous damer le pion dans quelques années car ils savent que l'Europe est leur salut, que leur adhésion à l'Europe est pour eux une renaissance et ils vont s'y impliquer pleinement.

Q - Leurs députés européens vont-ils être meilleurs que les nôtres ?

R - Aussi bon que les nôtres, c'est en tout cas ce que je leur souhaite.

Q - L'arrivée de dix nouveaux pays, pour la plupart plus pauvres que nous, suscite un certain nombre de craintes : peur des délocalisations, et donc du chômage, peur de l'immigration, surtout en Allemagne et en Autriche, peur de voir les aides agricoles partir à l'Est, on pense à la Pologne et à ses 38 millions d'habitants. Qu'est-ce qui a été fait pour endiguer ces risques ? Commençons par l'agriculture¿

R - Grâce à l'élargissement, nous avons pu pérenniser la politique agricole commune. Elle convient à certains pays, moins à d'autres mais pour nous, Français, elle est absolument essentielle pour permettre à l'Europe d'avoir le pouvoir vert, de maintenir une activité agricole qui pèse non seulement en Europe mais dans le commerce international. Car l'autosuffisance alimentaire et la capacité, pour nous, d'avoir des industries agro-alimentaires fortes, sont absolument indispensables à notre croissance et à notre sécurité économique. S'il n'y avait pas eu l'alliance des pays agricoles entrants comme la Pologne, la Lituanie et d'autres, nous n'aurions peut-être pas eu la même possibilité d'établir ce compromis avec l'Allemagne qui a permis la pérennisation de la Politique agricole commune.

Q - Et en même temps ils ne recevront pas les même aides que les pays occidentaux¿

R - Nous avons évidemment avantage à ce qu'ils modernisent leur agriculture et qu'ils se centrent sur la production de produits alimentaires de très haute qualité respectant les exigences de sécurité sanitaire européenne qui sont les plus élevées au monde. Cela était indispensable. C'est la raison pour laquelle nous allons les faire bénéficier des aides agricoles mais de manière progressive. La première année, ils n'en percevront que 25 % avec une progression de 5 % ou 10 % supplémentaires chaque année. Ils pourront néanmoins, pour éviter la faillite de leur secteur agricole, compléter ces aides européennes par certaines aides nationales. Je voudrais simplement rappeler un exemple : celui de l'Espagne. Souvenez-vous combien les agriculteurs français étaient craintifs à l'idée que l'Espagne allait rejoindre l'Europe. Finalement, sauf dans certains cas, il s'est avéré que nous avons exporté beaucoup de nos produits alimentaires en Espagne, que notre balance commerciale a été bénéficiaire. Finalement, dans l'ensemble, cela nous a beaucoup profité.

Q - Dans les discours officiels, on est intarissable quant aux aspects symboliques et historiques de l'élargissement mais personne ou presque ne se risque à prévoir concrètement ce que cela signifiera au quotidien pour les Français. Que répondez-vous, vous Noëlle Lenoir qui voyagez beaucoup, qui rencontrez beaucoup de monde dans les régions et ailleurs, qu'est-ce que vous leur répondez dans le domaine par exemple des craintes d'une immigration massive venue de l'Est, dans le domaine des délocalisations d'entreprises vers ces pays où malgré tout la main d'oeuvre est moins chère que chez nous ?

R - L'immigration massive non, parce qu'il y a de l'emploi dans ces pays. Ce sont des pays qui ont des taux de croissance deux fois plus élevés que les nôtres, 4 % l'an prochain vraisemblablement, 3 % en moyenne cette année parce qu'il y a eu un certain ralentissement économique dans quelques pays comme la Pologne. Mais dans certains autres pays, les taux de croissance sont de 6-7 %. Par conséquent, c'est sur place qu'on trouve de l'emploi. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle nos entreprises n'ont pas délocalisé, mais investi sans fermer leurs établissements en France. Il n'y a pas de craintes d'immigration. Peut-être y aura-t-il un appel à des travailleurs venant en Allemagne et en Autriche. En France, nous avons fait appel à des infirmières polonaises parce que nous avions besoin de personnel dans les hôpitaux. Par ailleurs, dans notre pays le marché de l'emploi ne sera pas ouvert pendant plusieurs années après l'élargissement. Nous avons décidé de ne pas ouvrir notre marché du travail pendant au moins 5 ans et peut-être davantage si les difficultés économiques subsistent. J'indique que les investissements de nos entreprises sont très importants. Nous sommes très présents dans ces pays : nous sommes les premiers investisseurs en Pologne, en Hongrie et en Roumanie, et globalement nous avons multiplié par deux nos échanges avec ces pays. Ces pays ont augmenté leur productivité d'une manière considérable, ce qui leur permet de répondre aux besoins de consommation qu'ils connaissent aujourd'hui. Or, ce sont notamment nos entreprises qui sont appelées à distribuer des produits dans ces pays.

Q - Ce cinquième élargissement nous fait gagner un peu plus de 74 millions d'habitants formant un ensemble de 453 millions de personnes, les Américains sont 278 millions, mais l'Europe vieillit, l'Europe se dépeuple alors est-ce que ces nouveaux adhérents corrigent la donne ?

R - Non hélas, le vieillissement démographique est un handicap que toute l'Europe connaît aujourd'hui et qui pose problème face à la montée des pays comme la Chine ou l'Inde. Pour répondre à ce défi, le Conseil européen a lancé des initiatives de croissance qui visent à renforcer la compétitivité de l'Europe, à donner plus d'aisance à nos concitoyens, et ainsi à les rassurer, car chacun sait que les difficultés économiques peuvent dissuader les couples d'avoir des enfants. Nous avons par ailleurs engagé de profondes réformes structurelles dans le domaine des retraites ou de la santé pour permettre de maintenir un système social viable, c'est à dire réellement financé. L'Europe doit aussi développer une politique familiale beaucoup plus active. La France à cet égard est bien dotée. Elle est la première de la classe en Europe, car sa politique familiale est performante et permet en tout cas plus facilement qu'ailleurs aux femmes de concilier leur vie familiale et leur vie professionnelle. Ce n'est pas parfait mais c'est mieux que dans d'autres pays. Il faudra certainement enfin que nous réfléchissions de façon beaucoup plus approfondie à une politique maîtrisée de l'immigration qui réponde à ce défi du déclin démographique européen.

Q - Maintenant que notre hôte polonais a raccroché ; parmi les dix pays qui nous rejoignent quel est celui en qui vous avez le plus confiance, dont vous pensez qu'il va apporter le plus de dynamisme ? On a vu dans les récentes vagues d'élargissement, par exemple, que les Finlandais étaient quelquefois beaucoup plus européens que d'autres qui l'étaient depuis plus longtemps. Parmi les nouveaux, quels sont ceux que vous sentez le mieux en quelque sorte?

R - Je ne vais pas répondre directement à cette question parce que je me sens très proche de tous ces pays. Ils sont tous très différents. Par exemple, la Hongrie qui a vécu sous un régime moins autoritaire que d'autres, a pu progresser plus facilement de même que la République tchèque par exemple. Mais la Pologne est un pays absolument fascinant ; il y a un nombre d'intellectuels et d'artistes extraordinaire. Et puis c'est un pays qui a été effacé de la carte pendant très longtemps et dont le peuple n'a cessé de vouloir se réveiller et de constituer une nation. Tous ces pays, les pays baltes et les autres, sont très attachants. Ils ont chacun une forte personnalité. Il faut avoir confiance en eux. La confiance et la solidarité, au-delà même de la volonté politique, sont les deux valeurs qui permettent de construire l'Europe ensemble. On ne construira l'Europe que si nous sommes tous convaincus que c'est bon pour nous et pour nos concitoyens, et nous le ferons ensemble, et non pas entre certains Etats seulement.

Q - Nous allons aborder aussi quelques sujets de politique française mais qui nous ramènent à l'Europe. Jacques Chirac a annoncé une loi sur les signes religieux à l'école et dans les services publics ; est-ce qu'on ne va pas vers une nouvelle exception française puisque dans d'autres pays européens, le communautarisme est accepté et même institué, par exemple en Belgique et aux Pays-Bas ?

R - C'est vrai, nous avons une très grande spécificité culturelle. Nous avons une conception de la laïcité qui nous est propre, fondée sur le sentiment que le citoyen est une valeur essentielle pour construire une société véritablement solidaire où l'on ne distingue pas ceux qui appartiennent à telle ou telle communauté, sont d'une certaine origine ou se réclament de telle ou telle religion. C'est notre spécificité. Quant aux manifestations liées au port de signes religieux ostensibles ou très visibles, c'est un sujet qui est mondial. A l'heure actuelle, aux Etats-Unis, il y a une affaire qui est pendante devant la Cour suprême des Etats-Unis concernant la question du voile. Il y a eu un arrêt retentissant sur le crucifix à l'école en Allemagne. Le tribunal constitutionnel allemand a indiqué qu'on ne pouvait pas, dans les écoles publiques, imposer d'accrocher des crucifix sur les murs des classes. C'est un sujet qui se pose aujourd'hui partout. Mais il est vrai que nous avons notre réponse française. Nous avons en effet le sentiment, nous Français, que l'arbitrage de l'Etat, qui s'exprime par la loi, donne une indication de ce que sont les valeurs de la société. Mais nous ne prétendons pas transposer notre solution à toute l'Europe. C'est simplement celle qui nous paraît la meilleure en l'état et c'est la raison pour laquelle le discours du président de la République a été si bien ressenti chez nous.

Q - Avant des rendez-vous électoraux de l'année 2004, plusieurs de vos collègues au gouvernement seront candidats notamment aux régionales, est-ce que vous serez tête de liste d'une région aux élections européennes de juin ?

R - Rien n'est décidé comme vous le savez. La tâche qui est celle du ministre des Affaires européennes qui m'est confiée est une tâche de terrain à laquelle je me consacre pleinement. Donc nous verrons les choses en leur temps.

Q - Pour l'instant, vous n'avez pas pris votre décision ?

R - Aucune décision n'a été prise où que ce soit je puis vous le dire.

Q - Mais est-ce que vous en avez envie ?

R - J'ai envie d'exercer ma mission de ministre pleinement et par conséquent c'est mon cap actuel.

Q - Justement vous voulez continuer à exercer vos fonctions actuelles, il y a des rumeurs persistantes et régulières de remaniement activé ces derniers jours par le fait que Pierre Bédier soit convoqué devant un juge, est-ce que vous avez eu des rumeurs, des échos ou est-ce que les ministres sont les derniers informés dans ces cas-là ?

R - Ecoutez, les rumeurs sont les rumeurs. Je suis frappée dans ce pays de voir que dès qu'un gouvernement est nommé, au bout de quelques mois, on parle de remaniement. On parle régulièrement de remaniement depuis plusieurs mois et cela n'entame pas la détermination des ministres de continuer à faire leur métier.

Q - Pourtant, le remaniement sera sans doute d'actualité après les régionales en tout cas ?

R - Je n'en sais rien, et par ailleurs, cela ne change rien à la situation présente à savoir que les ministres font leur métier le plus convenablement possible et dans la ligne qui est tracée par le Premier ministre et le président de la République.

Q - Je vous entendais tout à l'heure à propos de la Pologne parler de réunion avec vos homologues allemands et polonais. Je sais que vous avez de très bons rapports avec les ministres des pays baltes ; curieusement, j'ai remarqué que beaucoup de ministres des Affaires européennes ou de ministres délégués étaient des femmes, vous avez une explication à cela ?

R - Je n'avais jamais réfléchi à cette question. Je la trouve intéressante parce que l'Europe est quelque chose de tout à fait particulier. Etre ministre des Affaires européennes, c'est aussi beaucoup écouter. Les femmes ont peut-être cette qualité d'écoute.

Q - Les Français connaissent assez peu votre "boulot". Il y a un ministre des Affaires étrangères, le ministre des Affaires européennes, il est géographiquement au Quai d'Orsay, et il est dans la politique française puisque l'application des directives européennes, c'est la politique française. Alors, c'est quoi votre "job" ?

R - Le "job" consiste à négocier, à parler et à entretenir des liens constants avec tous nos partenaires européens. Cela a été le cas à l'occasion des travaux de la Convention. Il fallait discuter de tous les sujets tenant à l'élaboration de la future Constitution européenne. Cela a été le cas pendant toute la phase de pré-adhésion des pays qui vont nous rejoindre le 1er mai, et cette phase va continuer à exister pour la Bulgarie et la Roumanie qui ne nous rejoindront qu'en 2007. La France les accompagne dans leurs démarches et elle doit négocier avec eux les conditions de leur adaptation, de leur intégration dans l'Europe. C'est donc un travail de dialogue et de négociation. Ma seconde responsabilité concerne les discussions à Bruxelles sur toute une série de textes qui sont des lois européennes - des directives et des règlements - qui vont s'appliquer à la France : TVA dans la restauration, sécurité maritime sont parmi les sujets que j'ai traités. Il y a donc toute une série de négociations qui se déroulent à Bruxelles et auxquelles sont bien entendu associés les ministres des Affaires européennes. Enfin, il y a, pour moi, l'Europe concrète. L'Europe concrète sera mon grand chantier des mois à venir. Il faut que les Français se sentent aussi européens que Français. Il faut que les jeunes s'insèrent dans l'Europe, comme leur seconde patrie, et connaissent aussi bien la géographie de l'Europe que celle de leur pays.

Q - Dans vos fonctions, quels sont les liens que vous entretenez avec Dominique de Villepin, ministre des Affaires étrangères ?

R - Je suis déléguée auprès de lui. Donc je suis ses instructions et nous avons des liens à la fois amicaux et qui tendent à promouvoir la France autant que faire ce peut à l'extérieur.

Q - Cette prise de conscience dont vous parliez à l'instant des Français et notamment des jeunes, qu'ils soient avant tout européens, il y a encore du travail parce que pour l'instant, ils se sentent européens secondairement, voire en troisième ou quatrième position. Comment concrètement, pensez-vous y arriver ?

R - J'ai lancé une série d'actions autour de l'idée que le sentiment d'appartenance à l'Europe doit naître chez les jeunes le plus tôt possible. Ces actions s'articulent autour de trois thèmes : la pédagogie, la mobilité et les symboles. La pédagogie d'abord doit se développer au niveau de l'école et surtout de l'école primaire. Il faut renforcer le sentiment d'appartenance à l'Europe par l'enseignement de l'histoire, de la géographie et le développement de l'apprentissage des langues. Il est important que les enfants apprennent une langue européenne autre que la leur dès le plus jeune âge - ce qui n'a pas été fait pendant des années - et développer les sections européennes. La mobilité ensuite : il faut que les jeunes s'approprient l'espace européen qui est le leur. C'est un marché domestique pour les entreprises, ce doit être l'espace domestique des futurs citoyens européens. Pour cela, il faut développer les échanges scolaires et les stages. J'ai monté une opération intitulée "10 000 stages en Europe", accessible dans ses modalités sur un site Internet www.10000stages.com - qui met en rapport des entreprises et des jeunes Français ou européens. Le but est de permettre à des jeunes d'aller effectuer, en entreprise, des stages dans d'autres pays que le leur.


Q - Des stages de fin d'étude ?

R - Des stages de fin d'études ou de pré-emploi : toutes sortes de stages. Les jeunes Européens non français pourront aussi saisir des opportunités de stages pour venir chez nous, en France, s'acclimater à notre culture.

Q - Et où doit-on s'adresser ?

R - On s'adresse à ce site Internet. Le jeune est appelé à envoyer son curriculum vitae et, s'il est retenu, il bénéficie d'un entretien avec l'entreprise ou la filiale de l'entreprise qui va le recruter. Ce sont des stages dont les entreprises ont véritablement besoin. Il s'agit, d'une certaine manière, de démocratiser les programmes qui existent déjà, comme Erasmus ou Leonardo, mais qui sont circonscrits à un nombre assez limité, soit d'étudiants très qualifiés, soit de jeunes en formation professionnelle.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 8 janvier 2004)

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