Interview de M. Luc Ferry, ministre de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche, à La Chaîne Info LCI du 18 novembre 2003, sur le débat public sur l'école et la réunion d'un comité interministériel de lutte contre l'antisémitisme. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Luc Ferry, ministre de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche, à La Chaîne Info LCI du 18 novembre 2003, sur le débat public sur l'école et la réunion d'un comité interministériel de lutte contre l'antisémitisme.

Personnalité, fonction : FERRY Luc, HAUSSER Anita.

FRANCE. Ministre de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche

ti : (Question de Mme Anita Hausser) - Il y a eu deux réunions symboliques hier : le lancement du grand débat sur l'école et, à l'Elysée, une convocation d'un comité interministériel de lutte contre l'antisémitisme. L'école a-t-elle failli dans ce domaine ?

(Réponse) Luc Ferry : Non, on ne peut pas dire cela, parce que l'on a une école qui est très peu antisémite ou raciste, c'est quand même extrêmement marginal. Et chez les professeurs, on n'a pas du tout cette idéologie-là. Mais ce qui est vrai, c'est que nous avons vu une montée des actes antisémites en France en général, et à l'école en particulier, en même temps que l'on voit monter le conflit du Moyen-Orient, c'est-à-dire la deuxième Intifada et qu'on a vu apparaître les événement du 11 septembre. On a donc affaire à un antisémitisme d'un type nouveau, puisque ce n'est pas - ou ce n'est plus - l'antisémitisme d'extrême droite qui, pratiquement, dans les établissements, n'existe pas, c'est totalement infinitésimal et résiduel, mais on a affaire à une espèce de crispation de certains jeunes, dans certaines communautés et avec la guerre en Israël. Et c'est vrai que l'on a une montée des actes antisémites en 2001-2002 notamment, qui était très inquiétante. Il faut dire les choses clairement, ce n'est pas la peine de tourner autour du pot : il faut que les gens, qu'ils soient élèves ou pas élèves, sachent que si on les attrape sur ce genre de cas, ils vont le payer très cher. C'est le premier message à faire passer. Pendant trop longtemps, on a essayé de comprendre, on a dit qu'il fallait faire de la prévention, de la pédagogie. Oui, sûrement, il faut faire de la pédagogie et de la prévention, mais d'abord et avant tout, il faut que les gens qui commettent des actes racistes ou antisémites sachent que si on les attrape - on n'attrape peut-être pas tout le monde, quoi que la police fasse très bien son travail -, ils vont en prendre pour leur grade et cela va coûter très cher.


Question : Mais la prévention aussi passe par l'école...

(Réponse) Luc Ferry : La prévention, c'est compliqué. Je vais lancer le 24 novembre prochain un livret républicain. Les gens vont dire qu'un livret républicain, c'est bien peu par rapport au problème, mais ce n'est pas vrai, parce qu'il faut en effet bien voir une chose : c'est qu'on n'est plus dans le cadre des leçons de morale ou des cours d'instruction civique. Quand vous avez affaire à un enfant ou un adolescent qui est raciste ou antisémite, honnêtement, les leçons de morale sont le cautère sur une jambe de bois, cela ne sert absolument à rien, on est bien au-delà de cela. En revanche, en terme de prévention, il faut passer non pas par le rappel des grands principes de la IIIème République, si beaux soient-ils, mais il faut faire découvrir le problème par le documentaire, le film, la littérature. Quand vous lisez Le choix de Sophie, quand vous voyez Nuit et brouillard, quand vous voyez un film comme La liste de Schindler, si vous êtes antisémite après, c'est vraiment que vous voulez être antisémite, ce n'est pas par ignorance... C'est beaucoup plus par le détour d'une pédagogie, qui passerait par la fiction, par des exemples réels, par des récits, que par le rappel de grands principes qui ne sert à rien, qu'on va y arriver...


Question : Ce débat sur la laïcité qui a cours en ce moment est un débat un peu théorique, puisqu'il porte sur le foulard, englobe plus que le foulard...

(Réponse) Luc Ferry : Il faudrait se demander pourquoi ce débat monte si haut en France. Il faut quand même rappeler que dans les établissements, nous avons dix contentieux par an sur la question du foulard, et une centaine de médiations - c'est-à-dire qu'on envoie des médiateurs pour essayer de régler le problème. S'il y a une telle effervescence en France autour de cette question, c'est probablement parce que l'on a la rencontre de deux mouvements de fond : un certain affaiblissement de l'idée républicaine - et les professeurs, en particulier, sont très sensibles à cet affaiblissement, qu'ils vivent très mal, avec une montée des communautarismes, et puis, de l'autre côté, une radicalisation de certaines communautés qui, parfois, c'est vrai, défient la République, il faut bien le dire. Donc la rencontre d'un affaiblissement de l'idée républicaine d'un côté, et puis de communautarismes qui se radicalisent de l'autre, fait une situation qui, en France, est un peu explosive mais qui est quand même excessive par rapport à la réalité des faits.


Question : Et on ne légifère pas pour remédier à ses situations ?

(Réponse) Luc Ferry : Je pense que l'on va légiférer - je dis cela, mais je m'avance un peu ! Le problème n'est pas là, le problème n'est pas de savoir si on est pour ou contre une loi... C'est pour cela que je dis que l'on va légiférer, parce que, de toute façon, on va légiférer dans le cadre de la loi d'orientation ; c'est pour cela que je me permets de le dire, ce n'est pas pour anticiper sur les conclusions de la commission Stasi. Mais le problème n'est pas là. Le problème est de savoir quelle loi. Ce n'est pas de savoir si on est pour ou contre la loi, mais de savoir quelle loi. Est-ce que l'on veut une loi qui interdise les signes ostentatoires - je dirais que c'est déjà le cas ? Une loi qui interdise tous les signes visibles ? Est-ce que l'on veut une loi, dans le cadre de la loi d'orientation, qui aille plus loin et qui précise et rappelle ce qu'est la laïcité, la République et la nécessité de combattre certaines formes de communautarismes aujourd'hui ? Je crois que c'est préférable, mais on verra ce que dira la commission Stasi. Encore une fois, le débat n'est pas tant pour ou contre une loi, mais plutôt quelle loi, qu'est-ce que l'on va mettre dedans, parce que si le problème était simple, cela se saurait pour être franc...


Question : Ce débat sur l'école qui vient d'être lancé est gigantesque. Quand on parle de 15 000 réunions publiques, on se demande comment on va tirer la substantifique moelle de tout cela ?

(Réponse) Luc Ferry : C'est une bonne question, mais on a des moyens modernes, notamment grâce à l'Internet...

Question : Et les mots clés ? Parce que l'Internet, c'est bien joli, mais après, il faut digérer...
(Réponse) Luc Ferry : On a demandé que chaque débat se conclue par un relevé de conclusions, qui devra faire en cinq et huit petites pages. Et ce relevé de conclusions se terminera par l'indication de trois priorités, c'est-à-dire que tous ceux qui participeront à un débat vont discuter ensemble pendant deux heures, sur le diagnostic, sur les propositions et après, ils se mettront d'accord pour dire qu'ils veulent trois priorités pour l'école. On aura donc 15.000 fois l'indication de trois priorités. Il faut que ceux qui participent à ces débats sachent qu'ils seront publiés à l'état brut sur le net : c'est pour cela que les moyens modernes nous aident, c'est que là, on pourra publier l'ensemble de ces débats. Il n'y aura donc pas de synthèse intermédiaire...


Question : Vous vous inscrivez en faux contre ceux qui disent que de toute façon, le Gouvernement a déjà décidé ? Attendez-vous que la lumière jaillisse de ces débats ?

(Réponse) Luc Ferry : Ma conviction est que tout ce qui a été inventé de bon dans cette maison Education nationale est d'abord parti du terrain. Il n'y a pas une seule idée, à ma connaissance, qu'un ministre ait eu, dans les quarante dernières années, qui ait d'abord été ...


Question : Par exemple ?

(Réponse) Luc Ferry : Par exemple, la belle idée de J.-P. Chevènement, l'invention des bacs pros, qui étaient déjà demandés sur le terrain par les proviseurs de lycée professionnel. Les classes en alternance, grande idée que j'ai mise en place, je l'ai découverte sur le terrain, ce n'est pas moi qui l'aie eu cette idée... Toutes les grandes idées existent d'abord dans les équipes enseignantes et chez les chefs d'établissement de talent, avant d'être prises par les ministres. Voilà pourquoi je crois beaucoup aussi à ce débat.

Question : Ce débat commence sur les foudres de votre prédécesseur, qui dit que le Gouvernement est en train de déshabiller l'école, qu'on organise la pénurie, qu'on ne s'intéresse pas à l'université...

(Réponse) Luc Ferry : Vous savez, je n'arrive même pas à le trouver antipathique ! C'est pour moi un peu comme un personnage de bandes dessinées, il fait partie du paysage français et j'ai même une certaine affection pour lui ! Alors, je le vois s'agiter comme ça, parce qu'il veut à tout prix être président de la République, donc il pense qu'il faut passer par la critique de son prédécesseur pour se faire une image d'homme de gauche radical. Mais enfin, tout cela relève un peu du cirque médiatique, cela me paraît être un peu l'écume des choses. Cela ne me trouble pas...


Question : Et par-delà le cirque médiatique, qu'espérez-vous sortir de ce débat ?

(Réponse) Luc Ferry : Il faut qu'on en sorte deux choses au moins. D'abord une indication claire sur les missions de l'école et sur le métier d'enseignant. Que veut-on ? Est-ce que l'on veut que les enseignants soient des animateurs culturels, est-ce que l'on veut qu'ils transmettent les savoirs, est-ce que l'on veut qu'ils transmettent les valeurs de la République ? Comment doit-on concevoir leur métier, quelles sont les finalités de l'école aujourd'hui ? Et on peut avoir une vraie discussion sur ce sujet. Avec aussi la question de l'élève au centre du système, des sujets comme ça... Et deuxième chose, qu'on indique clairement, concrètement, 10 ou 15 mesures programmatiques concrètes. Qu'est-ce que l'on veut faire pour le collège unique ? Qu'est-ce que l'on veut faire pour la lutte contre l'échec scolaire ? Donc qu'on indique en plus, dans la loi, une dizaine de mesures très concrètes, qui définiront le cadre politique pour les quinze ans qui viennent.

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 18 novembre 2003)

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