Interview de M. Alain Juppé, président de l'UMP, dans "Les Echos" du 19 janvier 2004, sur le débat national sur l'école destiné à préparer un nouvelle loi d'orientation et sur la réforme du système scolaire. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Alain Juppé, président de l'UMP, dans "Les Echos" du 19 janvier 2004, sur le débat national sur l'école destiné à préparer un nouvelle loi d'orientation et sur la réforme du système scolaire.

Personnalité, fonction : JUPPE Alain, ALBERT Laurence, FRESSOZ François.

FRANCE. UMP, président

ti : QUESTION.- Pourquoi une nouvelle loi sur l'école s'impose-t-elle ?

A. JUPPE.- Nous avons un système scolaire de qualité, qui est envié à l'étranger, et qui est servi par des personnels dont la compétence et l'enthousiasme sont souvent remarquables. C'est ce système qui a su s'adapter aux formidables mutations de l'après-guerre et amener des générations d'élèves toujours plus nombreuses à un niveau de connaissances plus élevé. Mais à côté de ces succès, il y a les difficultés que nous connaissons tous : l'arrivée au collège d'élèves qui ne maîtrisent pas les savoirs fondamentaux, les 158.000 jeunes qui quittent le système scolaire sans avoir acquis de qualification, la violence, le malaise enseignant. Il se répand peu à peu l'idée que l'école, qui est un des piliers de la République, n'assure plus ses missions essentielles. Il est donc urgent de rétablir la confiance entre les Français et leur système d'éducation, en affirmant sa place au sein du service public, son rôle au coeur de l'exigence républicaine, et en dessinant des perspectives claires pour son évolution dans les années à venir.

QUESTION.- La méthode retenue est-elle la bonne ?

A. JUPPE.- Tous les Français sont concernés par l'école, tous ont été élèves, et la plupart sont parents. L'initiative du gouvernement de mener un grand débat national mérite d'être saluée, et l'UMP y a pris toute sa part. Nous aurons, à la fin du mois de février, organisé plus de 100 forums départementaux, adressé plus de 3 millions de questionnaires et distribué 2 millions de tracts. Une fois le diagnostic établi, il reviendra au gouvernement de présenter un texte. Je crois que des priorités s'imposent. Ce sont celles que nous défendrons : recentrer l'enseignement primaire sur l'apprentissage de la lecture, de l'écriture et du calcul, créer les conditions de meilleures relations entre parents et enseignants, assurer la transmission des valeurs républicaines et l'apprentissage de la tolérance, permettre à chaque élève de trouver sa voie et de se préparer à un métier grâce à une école ouverte sur le monde, réhabiliter la fonction enseignante.

QUESTION.- La dernière loi d'orientation fixait comme objectif d'amener 80 % d'une classe d'âge au bac. Faut-il le conserver ?

A. JUPPE.- 62 % seulement d'une classe d'âge obtiennent actuellement un baccalauréat. Cela nous met assez loin d'un objectif fixé dès 1984 - et constamment réaffirmé depuis -, même s'il s'agissait plus exactement d'amener 80 % des élèves au niveau du bac, c'est-à-dire à l'entrée en terminale, plutôt qu'au diplôme lui-même. De fait, le pourcentage de nouveaux bacheliers a connu une croissance assez spectaculaire pendant une dizaine d'années, avant de stagner depuis. L'explication tient en partie à la situation de l'emploi, qui entraîne une certaine méfiance à l'égard de formations qui ne sont pas immédiatement qualifiantes. Il ne faudrait pas pour autant délégitimer cet objectif : il y a une tendance historique, dans tous les grands pays industrialisés, à une augmentation constante du niveau de formation, tout simplement parce que nos sociétés sont de plus en plus complexes. Il ne faut pas forcément avoir la " religion " de ce seuil symbolique de 80 %, mais je crois fermement qu'il faut faire en sorte, tout en diversifiant les filières, de garder le système suffisamment souple pour que la combinaison des diplômes, de la formation tout au long de la vie et des acquis professionnels permette à chacun de l'atteindre pendant sa scolarité ou après.

QUESTION.- Faut-il maintenir le collège unique ?

A. JUPPE.- Le collège est souvent considéré comme le maillon faible de notre système éducatif. Il est certainement absurde de vouloir faire entrer chaque adolescent dans le moule d'un collège unique en refusant, sans doute pour des raisons idéologiques, de reconnaître la diversité des personnalités et des capacités. Il faut, en même temps, éviter qu'il ne délivre qu'une sorte de " savoir minimum garanti " à la fois insuffisant pour poursuivre des études et inadapté pour ceux qui souhaitent acquérir rapidement une formation professionnelle. La solution est à rechercher dans la combinaison d'un tronc commun et d'enseignements complémentaires et choisis, ainsi que dans une amélioration des méthodes d'orientation.

QUESTION.- Faut-il faire de la discrimination positive pour lutter contre les inégalités entre les établissements ?

A. JUPPE.- Par conviction personnelle, je ne suis pas favorable à la discrimination positive, et s'il y a un endroit où les principes républicains de non-discrimination et d'égalité doivent s'appliquer, c'est bien l'école. Cela dit, il y a des différences évidentes entre les établissements, et la vocation du service public est de corriger les handicaps tenant à la localisation géographique ou à l'environnement social. C'est le rôle des ZEP, par exemple, où sont scolarisés 1.800.000 élèves. Leur bilan est assez mitigé : l'éducation prioritaire a certainement permis de maintenir un niveau d'exigence scolaire dans des zones défavorisées. Elle produit aussi des effets pervers par la concentration des difficultés sociales et scolaires et par l'image un peu "stigmatisante" qu'elle donne des populations scolaires concernées. La solution à long terme est très certainement à trouver à l'extérieur du système éducatif, dans une politique de la ville qui ait une volonté forte de casser les ghettos et de favoriser la mixité sociale.

QUESTION.- Faut-il ouvrir l'école sur l'entreprise alors que les craintes de marchandisation sont fortes ?

A. JUPPE.- Il faudrait d'abord une petite révolution dans les mentalités pour réhabiliter l'enseignement professionnel et en faire un véritable parcours d'excellence, à égalité avec l'enseignement général. Je crois, en fait, qu'elle est en cours et le succès des baccalauréats professionnels en témoigne. Pour le reste, je crois savoir, d'une part, que ce sont avant tout les entreprises qui créent les emplois et, d'autre part, que les parents comme les élèves attendent légitimement de l'enseignement à la fois une formation générale et une préparation à un métier. C'est dire que les réticences de certains à une ouverture de l'école sur le monde professionnel sont absurdes et plus inspirées par une certaine vision idéologique que par l'intérêt bien compris des élèves. Quand on sait qu'un des grands problèmes de l'orientation est la méconnaissance des élèves et de leurs familles sur les filières et les métiers, on saisit, au contraire, tout l'intérêt qu'ont l'école et le monde de l'entreprise à travailler ensemble et à échanger des informations. Le risque de " marchandisation " est donc un mauvais procès. Ce gouvernement et sa majorité montrent suffisamment, me semble-t-il, leur souci de la neutralité républicaine à l'école et leur refus des signes qui y porteraient atteinte ; ce n'est pas pour y laisser s'introduire les logos et les marques !

QUESTION.- Alors que près de 40 % des enseignants vont partir en retraite d'ici à 2010, comment rendre le métier plus attractif ?

A. JUPPE.- Leur malaise est réel, et je sais bien, pour en parler souvent avec les enseignants bordelais par exemple, qu'on ne peut le réduire à de simples réflexes corporatistes. Je ne pense pas qu'il vienne, comme on le dit quelquefois, d'un manque de moyens, même si des difficultés d'affectation peuvent apparaître ici ou là : je rappelle que le budget de l'Education nationale, premier poste budgétaire de l'Etat, représente 100,6 milliards d'euros, soit le quart des crédits civils votés par la loi de Finances, qu'il a augmenté de 25 % en dix ans et que les dépenses de personnels comptent pour 90 % de cette somme. Mais il y a évidemment, dans la société, un moindre respect de la fonction enseignante, une dégradation des relations d'autorité entre maîtres et élèves et des rapports avec les parents. On a, très clairement, trop demandé à l'école et trop attendu des enseignants qu'ils assument, en plus de leurs fonctions, celles d'éducateurs spécialisés, d'assistants sociaux et d'agents de sécurité. Permettons aux enseignants de se recentrer sur leur rôle, garantissons-leur de le faire en toute sécurité, ayons plus de considération pour leur fonction, qui est essentielle à la société, revoyons, avec eux, les conditions de déroulement des carrières et des affectations, et nous aurons fait un grand pas pour rendre ce métier plus attrayant.


(source http://www.u-m-p.org, le 19 janvier 2004)

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