Interview de M. Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, dans "Le Journal du dimanche" du 25 janvier 2004, sur le projet de loi interdisant le port de signes religieux "ostensibles", la conduite de la politique gouvernementale et le rapport du Haut Conseil sur l'avenir de l'assurance maladie. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, dans "Le Journal du dimanche" du 25 janvier 2004, sur le projet de loi interdisant le port de signes religieux "ostensibles", la conduite de la politique gouvernementale et le rapport du Haut Conseil sur l'avenir de l'assurance maladie.

Personnalité, fonction : RAFFARIN Jean-Pierre.

FRANCE. Premier ministre

ti : Q - Le projet de loi interdisant le signes religieux "ostensibles" à l'école suscite de nombreuses réserves, y compris au sein du gouvernement: lors du séminaire gouvernemental, jeudi dernier à Matignon, plusieurs ministres dont Dominique de Villepin, le ministre des Affaires étrangères auraient exprimé leurs craintes que ce texte soit mal interprété, sur la scène intérieure comme à l'étranger.

R - Les mauvaises interprétations sont courantes en période pré-électorales : on sort des phrases de leur contexte, on crée des ambiguïtés... Sur un sujet très complexe, il n'est pas illégitime qu'il y ait des interrogations. Dominique de Villepin était parfaitement dans son rôle quand il a appelé l'ensemble du gouvernement à la pédagogie vis à vis des pays étrangers. Mais ses propos ont été interprétés, malicieusement, comme des réserves ! C'est regrettable et¿ invraisemblable quand on sait que le ministre des Affaires étrangères n'est pas connu pour être un opposant du chef de l'Etat à l'origine de cette loi...

Q - Ces polémiques entament-elles votre détermination ?

R - Non - Le gouvernement est dirigé et il n'a qu'un seul engagement. Sur la laïcité, il y aura une loi. Luc Ferry a été chargé de la phase préparatoire mais c'est moi qui la présenterai à l'Assemblée, le 3 février, afin qu'il soit clair qu'il n'y a qu'une voix du gouvernement sur le sujet.

Q - Et que dira cette loi claire ?

R - Nous dirons clairement qu'à l'école, tout signe qui manifeste ostensiblement une appartenance religieuse est interdit. Cette loi sera précédée d'un préambule qui fera appel à l'esprit de médiation et de pédagogie. Il n'y a pas d'ambiguïté. La commission Stasi a écouté et délibéré, le président de la République a fait part de ses orientations, l'UMP a conduit sa propre réflexion, les différentes forces représentatives se sont exprimées et le gouvernement a tranché après avis du Conseil d'Etat.. Il est important de montrer que la République si elle autorise les défilés et favorise la diversité des opinions, elle ne peut accepter de se laisser ronger de l'intérieur. La République est ouverte et tolérante mais elle sait aussi être ferme et faire respecter ses valeurs.

Q - Certains vous reprocheront de porter atteinte à l'expression religieuse !

R - Que les observateurs se rassurent, il na jamais été dans nos intentions d'interdire le fait religieux dans la société, mais seulement de protéger l'éducation nationale de toute manifestation d'affirmation religieuse ostensible. La laïcité en France est une valeur fondamentale, notamment dans l'espace premier de la République qu'est l'école où tout jeune est en construction de citoyenneté, d'universalité, et où il doit bénéficier des principes d'égalité et de liberté, expressions de la neutralité du service public. Les jeunes filles doivent être particulièrement protégées.

Q - Le qualificatif "ostensible", préféré à "visible" vous paraît-il le meilleur ? Il induit une marge d'interprétation.

R - L'adverbe ostensiblement est un choix que j'assume pleinement. Notre vision de la laïcité n'est pas anti-religieuse mais celle de la neutralité de l'Etat et de l'esprit de la tolérance. Interdire un signe religieux visible, qui n'est pas une manifestation de militantisme apparaîtrait comme un combat contre les Religions. Notre société a besoin de l'Espérance, c'est pourquoi je ne veux pas d'une laïcité agressive. Mais, la République a ses règles et elle ne doit pas tolérer de dérives : aux intégristes et aux fondamentalistes qui voudraient attaquer les bases de notre République, je dis qu'il n'en est pas question. La République doit se défendre, et prendre les moyens pour se faire respecter. Y compris par la loi.

Je suis croyant, mais j'affirme que dans l'espace républicain, la loi de la République s'impose à la règle religieuse.

Q - Un projet de loi contre lequel s'est élevé récemment le cardinal Lustiger¿

R - Le Cardinal Lustiger, avec lequel je me suis entretenu à plusieurs reprises, a été préoccupé par certaines attitudes. Je crois avoir répondu à ses interrogations et rassuré sur nos intentions.

Q - Combien d'articles compte ce texte présenté mercredi en conseil des ministres et débattu à l'Assemblée nationale à partir du 3 février ?

R - Deux articles, précédés du préambule. Dès que le Parlement aura adopté le texte, nous consulterons nos partenaires avant l'envoi de la circulaire d'application qui permettra une mise en oeuvre de la loi à la rentrée prochaine.

Q - Etes-vous favorable à l'interdiction du Parti des Musulmans de France après les propos anti-juifs tenus par son leader Monamed Latrèche lors de la manifestation de samedi à Paris ?

R - Je ne veux pas qu'on fasse de confusion. Il ne faut pas envoyer de signaux laissant penser qu'une religion particulière est visée par le texte. En revanche, tous les comportements et propos racistes, antisémites et discriminatoires, doivent être sévèrement condamnés. Le Garde des Sceaux a pris des initiatives en ce sens, et je les approuve.

Q - Certains membres de la majorité n'hésitent pas à tenir des propos critiques contre la politique gouvernementale. La phrase de Jean-Louis Debré, président de l'Assemblée ("on gère la France comme un boutiquier gère sa boutique et pas avec de grandes ambitions") a suscité votre colère.

R - Je n'aime pas l'autoritarisme car je suis naturellement porté à l'écoute mais quand je dois exprimer mon autorité, je le fais sans déplaisir. J'ai eu, vous vous en doutez, des échanges avec Jean-Louis Debré depuis ces déclarations¿ qu'il a d'ailleurs démenties. Le président de l'Assemblée nationale doit porter un message d'union et de rassemblement et je veux croire qu'il s'agit là d'une mauvaise interprétation de ses propos. La page doit se tourner mais " les mauvaises interprétations " ne doivent pas se renouveler. Nous n'avons qu'un seul adversaire: la division. Et si j'accepte parfaitement d'avoir des désaccords ponctuels avec l'un ou l'autre de mes ministres sur des dossiers techniques - après tout, c'est ma fonction d'arbitrer et je procède par jour à une dizaine d'arbitrages importants -, il n'est pas question que nos discussions prennent une tournure partisane ou polémique.. Cette règle est globalement bien respectée ; ma force est que je suis suffisamment désintéressé pour dénoncer les jeux personnels.

Q - Quel jugement portez-vous sur le rapport du Haut Conseil sur l'avenir de l'assurance maladie, remis vendredi au gouvernement ?

R - C'est le rapport de la lucidité. Il confirme ma confiance dans le dialogue social, que les socialistes ont malmené, mésestimé, et que nous avons réenclenché et soutenu depuis deux ans. Lors de la mise en place du Haut Conseil, nous avons fait appel à toute la diversité de la société. Nous prenions le risque de la rupture. Ce n'est pas ce qui s'est produit. Tous les acteurs ont prouvé leur volonté de donner un avenir à notre bien commun : la Sécurité sociale, héritée de 1945. Il faut la protéger, il faut préserver l'accès à la santé pour tous. En même temps, tout le monde reconnaît qu'il y a un besoin de réforme.

Q - Le consensus paraît bien fragile, en témoigne la réaction du Medef qui refuse toute hausse de la CSG, une solution pourtant évoquée dans la synthèse...

R - Chacun peut, après coup, commenter le diagnostic, mais il y a aujourd'hui un texte sur la table, qui va constituer un élément majeur pour préparer les décisions gouvernementales.

Q - Engage-t-il le gouvernement ?

R - Sa philosophie générale nous engage. Le Pacte de 1945 reste vivant. Maintenant, nous allons approfondir la réflexion, en réunissant des groupes de travail en février et mars, afin de faire émerger des propositions concrètes. Le gouvernement fera connaître sa position courant avril. Cette position sera alors soumise à la négociation avec tous les partenaires sociaux, les professionnels de santé, les mutuelles ¿

Q - Y aura-t-il une grande marge de manoeuvre ?

R - Oui. Je suis ouvert au dialogue sincère, nous faisons une réforme de long terme. Il y aura des discussions approfondies. Mais il va de soit que ces discussions devront engager les uns et les autres. Chaque acteur du système devra se prononcer sur son rôle d'avenir. Trop souvent, les personnes que je reçois ont des idées de réforme pour les autres.

Q - Le rapport du Haut conseil indique qu'il faudra jouer sur tous les leviers pour sauver la Sécu : mieux gérer, cotiser plus et moins rembourser. Partagez-vous cette analyse ?

R - Il est trop tôt pour rentrer dans le détail des mesures, mais, comme le Haut Conseil, je ne crois pas à une solution unique. Il faudra faire appel à tous les outils : gouvernance du système, gestion et organisation des soins, couvertures complémentaires, etc. Pour que les efforts à consentir soient acceptés, ils devront être justes. On dit que les Français sont conservateurs, qu'ils refusent les réformes. Je ne le crois pas. Si nous agissons dans l'esprit de justice défini par le Haut Conseil, nous pourrons avancer. J'ai confiance. Tout le monde est conscient de la gravité de l'enjeu et qu'il ne peut être traité avec légèreté, de façon partisane.

Q - Le Medef ne semble plus vouloir participer à la gestion de l'assurance maladie. Souhaitez-vous son retour ?

R - Tous les acteurs doivent être autour de la table sur ce grand projet national. L'entreprise assume une part de l'intérêt général. L'Etat n'en a pas le monopole.

Q - Il a été évoqué l'hypothèse d'une réforme en deux temps : d'abord la mise en place d'une nouvelle organisation pour piloter l'assurance maladie, à charge ensuite à cette structure de s'attaquer aux mesures qui fâchent¿

R - Il n'y aura pas de réforme en deux temps, ou par appartements. Il s'agit d'avoir une vision globale du système.

Q - Confirmez-vous que le gouvernement privilégie la solution de recourir aux ordonnances ?

R - Ce débat est polémique. Des expériences passées ont montré que l'on pouvait procéder ainsi, mais, à ce jour, la question n'est pas fondée.

Q - Jean-François Mattei sera-t-il le pilote de la réforme ?

R - Il conduira la réforme mais c'est un travail collectif. Nous en sommes au moins à la 15e rencontre entre ministres. Pour les retraites, en réunion, j'avais François Fillon en face de moi. Cette fois, c'est Jean-François Mattei. Francis Mer reste à ma droite¿

Q - Le projet de contrat de mission a suscité une levée de boucliers. Allez-vous l'intégrer dans la loi de mobilisation pour l'emploi ?

R - Je suis un adversaire de la précarité. Si ce dispositif la renforce, si on dérive vers des "contrats kleenex", le contrat de mission ne sera pas retenu. Il faut approfondir le dialogue. Notre objectif est de développer la dimension contractuelle, mais à condition que soit crées de "nouveaux droits d'accompagnement", comme nous l'avons fait avec le droit individuel à la formation. Il s'agit alors de lutter contre les ruptures sociales. Ce qui compte c'est le parcours professionnel ; le contrat doit s'intégrer à une carrière en plusieurs étapes. Je préfère un contrat intégrant plutôt qu'un statut excluant comme l'était celui des emplois jeunes.

Q - Faut-il renforcer le contrôle de la recherche d'emploi des chômeurs ?

R - Il faut mettre de l'efficacité dans le système, en évitant d'accuser les chômeurs. Ils ne sont pas coupables mais victimes. Nous devons moderniser le service public de l'emploi afin de les aider à retrouver du travail. L'ANPE, qui doit être rapprochée de l'Unedic, est sur la bonne voie. J'ai visité à l'improviste une agence, j'ai été impressionné par le professionnalisme des agents, leur capacité d'écoute.

Nous voulons partager le travail avec ceux qui n'en n'ont pas alors que mes prédécesseurs voulaient le partager entre ceux qui ont déjà un emploi (35 h).

Q - Le dossier de la baisse de la TVA dans la restauration semble bloqué, l'Allemagne ayant mis son veto¿

R - Nous faisons vraiment le maximum. Ma déception est profonde quant à la position de notre partenaire allemand. Nous avons encore deux rendez-vous en février, ce sera les réunions de la dernière chance.

Q - Que ferez-vous en cas d'échec ?

R - Nous prendrons des mesures franco-françaises.

Q - Dans quel état d'esprit abordez-vous les élections régionales, cantonales qui s'annoncent ?

R - Il est toujours difficile de faire une lecture claire de scrutins locaux, forcément diversifiés et contradictoires. Le PS se trompe quand il tente de nationaliser ces élections. C'est une vision centralisatrice et archaïque qui ne correspond plus du tout aux attentes, sur le terrain, des Français. De plus, les électeurs n'apprécient guère qu'on parle à leur place. Leurs réactions peuvent être imprévisibles, ils l'ont déjà montré !

Q - Ne craignez-vous que les extrêmes - gauche et droite - ne se retrouvent en position d'arbitre entre la droite et la gauche parlementaire ?

R - Ce risque est lié à l'aspect partisan. Au niveau régional, l'extrémisme n'a guère de sens. Mais je ne sous-estime pas ce risque, loin de là, surtout quand j'entends des discours méprisants.

Q - L'UDF peut-elle jouer un rôle déterminant ?

R - Seulement au sein d'une stratégie d'union.

Q - Vous semblez plutôt serein ?

R - Je le suis peut-être comme je ne l'ai jamais été. Les grands choix de 2004 sont maintenant tous en place et la modernisation du pays est engagée. La France a pris le rythme européen des réformes. Vous savez, ma main ne tremble pas. Que ce soit sur la laïcité, la réforme de l'assurance maladie, la charte de l'environnement ou la levée des freins au travail, je reste décidé. Ma détermination est fondée sur ma relation de confiance avec le Chef de l'Etat.

En toutes circonstances, je garde l'esprit de mission qui est la marque initiale de mon Gouvernement.

(Source http://www.premier-ministre.gouv.fr, le 27 janvier 2004)

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