Débat sous la présidence de M. Luc Ferry, ministre de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche, sur la laïcité, la démocratie lycéenne, la violence et la sécurité dans les établissements scolaires, l'entrée à l'université et le budget de l'éducation pour 2004. | vie-publique.fr | Discours publics

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Débat sous la présidence de M. Luc Ferry, ministre de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche, sur la laïcité, la démocratie lycéenne, la violence et la sécurité dans les établissements scolaires, l'entrée à l'université et le budget de l'éducation pour 2004.

Personnalité, fonction : FERRY Luc.

FRANCE. Ministre de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche

Circonstances : Conseil national de la vie lycéenne à Paris le 22 novembre 2003

ti : M. Luc FERRY.- Je propose qu'on ouvre la séance par le débat préalable. Je crois que vous avez quelques questions sur la laïcité. Je voudrais aussi vous dire quelques mots sur les universités, parce que c'est d'actualité et que cela vous concernera directement à un moment ou un autre.

Qui commence ?

M. Armel MULLER (Strasbourg).- Bonjour, Monsieur le Ministre. Je suis Armel Muller, représentant de l'académie de Strasbourg, mais c'est aujourd'hui au nom du Conseil National de la Vie Lycéenne que je m'adresse à vous pour vous remercier de votre présence. C'est également à ce titre que nous vous remercions d'avoir concrétisé l'un des tout premiers v¿ux du CNVL, à savoir la remise en place du délégué national à la vie lycéenne, M. Cédric Vial, depuis le mois d'octobre. Nous avons également pu noter une appréciation unanime quant à l'invitation de l'ensemble des membres de notre Conseil à l'Elysée à l'occasion du discours de M. le Président de la République sur le grand débat national sur l'avenir de l'école. En lien avec cette conversation, nous apprécions la présence du responsable de la commission organisant ce débat, M. Claude Thélot, car nous, élus nationaux, avons encore quelques interrogations quant au déroulement du dispositif.

Durant la journée d'hier, nous avons eu la possibilité d'ouvrir le débat sur les modalités d'élection dans l'ensemble de la démocratie lycéenne, débat que nous souhaitons voir reconduit au prochain CNVL afin de pouvoir nous préparer et préparer réellement la représentation lycéenne à travers nos CAVL respectifs.

Nous avons pu, grâce à la diversité des situations, des opinions, des expériences de chacun, débattre de manière plus interactive, plus longue et plus passionnée surtout sur les thèmes figurant à l'ordre du jour, à savoir ici la violence et la laïcité au sein de l'école. Ainsi, par le débat, un lien s'est tracé entre ces deux thèmes, puisque selon nous, représentants de chacune des académies de France, la violence est la conséquence du communautarisme entre autres. Ce dernier est bien souvent descendant de l'application de la religion, de la religion en elle-même, enfin et surtout nous avons pu constater que c'est malheureusement cette même application qui vient mettre parfois en porte-à-faux la laïcité à l'école.

Ainsi, MM. Pierre-Antoine Fourny, représentant de l'académie de Nantes et Mathieu Valet de l'académie de Lille, vous présenteront les aboutissements des deux commissions portant sur la violence à l'école et sa prévention, mais nous écoutons tout de suite notre camarade Eugénie Abed-Lardennois, conseillère nationale à la vie lycéenne de l'académie d'Orléans-Tours, qui vous présente les réflexions sur la laïcité à l'école.

Merci.

Mlle Eugénie ABED-LARDENNOIS (Orléans-Tours).- Bonjour, Monsieur le Ministre.

Depuis quelque temps, un des fondements de la République française est remis en cause, bien entendu la laïcité dans les établissements publics. En premier lieu, le débat fut porté sur le port du voile islamique au lycée, mais nous pensons qu'il ne faut pas se focaliser sur ce signe. En effet, il nous paraît utile de parler de signes ostentatoires en règle générale. Le débat d'hier a permis d'évaluer la situation et d'arriver au constat suivant : le résultat de ce débat nous amène à dire que nos opinions sont mitigées, ainsi une assez forte majorité s'est dégagée pour réaffirmer le principe de laïcité dans les lycées publics. Mais les avis étaient beaucoup plus partagés en ce qui concerne les modalités d'application de cette laïcité.

Faut-il créer une loi interdisant le port de signes religieux ou politiques ? Tout d'abord, nous avons décelé des arguments contre la création d'une telle loi. En effet, nous nous accordons à dire que la France est un pays pluriculturel et multireligieux. Ainsi, en créant cette loi, nous risquerions de briser une force majeure qui fait une des richesses de notre pays. D'autre part, nous avons pensé qu'une sensibilisation à chaque religion représentée dans chaque établissement pourrait nous conduire à une plus grande tolérance face à notre différence.

A contrario, un certain nombre d'éléments nous ont amenés à répondre positivement à la création de cette loi. Tout d'abord, le port de signes peut enfermer certains élèves sous le joug de leur famille qui les oblige à les porter. Par ailleurs, une loi leur permettrait de se libérer d'une certaine pression religieuse. De plus, on constate que ces signes peuvent être un moyen de provocation.

Pour tous, respecter les autres, c'est respecter toute opinion quelle qu'elle soit, en nous mettant sur le même pied d'égalité et en interdisant tout port de ces signes.

En conclusion, si nous ne pouvons donner d'avis précis sur l'opportunité d'une telle loi, nous pensons en revanche que s'adapter aux règles de la laïcité est une entrave nécessaire à la liberté d'expression de chacun.

Enfin, nous voulions vous faire part de notre inquiétude concernant le non-respect de la laïcité qui pourrait engendrer ou favoriser l'augmentation du communautarisme, source de violence au sein de nos lycées.

(Applaudissements.)

M. Luc FERRY.- Merci beaucoup pour cet exposé très intéressant et très juste, qui pose bien les questions. Nous allons y revenir dans un instant. Nous écoutons les deux autres intervenants ? Je ne sais pas si c'est ce qui est prévu.

M. Armel MULLER (Strasbourg).- C'est vous qui voyez.

M. Luc FERRY.- Je vous écoute.

M. Armel MULLER (Strasbourg).- Merci, Monsieur le Ministre, merci, Eugénie. Je passe la parole à Pierre-Antoine Fourny de l'académie de Nantes, qui vous présente le rapport de notre réflexion sur la prévention de la violence à l'école.

M. Pierre-Antoine FOURNY (Nantes).- Bonjour, Monsieur le Ministre.

Hier, nous avons travaillé sur deux ateliers, un sujet commun : la violence. Aujourd'hui encore, trop d'élèves et de lycéens sont confrontés au quotidien avec cette violence, à savoir qu'elle prend différentes formes, qui tiennent de l'agression verbale mais aussi de l'agression physique. Elles sont issues à la fois du corps enseignant et des élèves. Le danger est que si on ne lutte pas contre les embryons de violence, les excès vont très vite arriver. On note par exemple l'exclusion d'un élève d'un groupe classe, on peut remarquer des suicides ou des graves blessures, ainsi que des préjudices moraux. Tous ces exemples d'excès de violence nous ont conduits à travailler sur une stratégie à adopter en matière de violence et de prévention.

Le terme fort qui ressort de nos travaux, c'est avant tout de briser la loi du silence afin d'établir un dialogue. Ce dialogue, c'est avant tout être à l'écoute, ne pas opter pour une position trop arbitraire, et surtout donner de l'importance à la parole des lycéens, car ils sont certainement mieux placés pour comprendre le malaise de certains de leurs camarades étant donné qu'ils vivent au quotidien avec eux, tout cela en restant dans une seule optique, ne pas dépasser ses compétences, c'est-à-dire qu'on est là pour établir un dialogue et non pas pour résoudre les problèmes, on n'est pas compétent. Des spécialistes sont là pour cela.

Pour revenir sur le rôle des lycéens, des élèves, dans cette prévention de la violence, ce sont avant tout des acteurs de prévention qui, selon la situation, peuvent agir seuls ou avec d'autres camarades et régler les problèmes entre eux, mais bien sûr, si le cas est beaucoup plus grave, ils peuvent avertir les autorités, l'administration notamment, ou des médecins spécialistes, sans pour autant être pris pour des délateurs. Les élèves peuvent aussi continuer cette prévention de la violence en allant à l'encontre du communautarisme, c'est-à-dire s'ouvrir vers les autres, connaître un peu mieux les élèves qu'ils croisent tous les jours dans l'établissement sans pour autant les connaître.

Il nous a semblé intéressant de vous proposer des exemples concrets qui peuvent être pris pour modèles et qui fonctionnent déjà en France, pour éventuellement les proposer aux différentes académies, c'est le but du CNVL. On a noté l'installation de commissions violence dans certains CAVL ou CVL, commissions de réflexion qui peuvent être suivies d'un partenariat avec un lycée, ce qui donne de la réalité à la réflexion et le projet prend forme. On peut aussi utiliser le projet pluridisciplinaire à caractère professionnel dans le même objectif : lutter contre la violence avec encore faire de la prévention. Les CVL peuvent contacter différents organismes proches de l'école, compétents en matière de lutte contre la violence, pour faire des interventions.

Je laisse la parole à Mathieu qui va vous présenter les différents points que nous avons retenus.

M. Mathieu VALET (Lille).- Bonjour, Monsieur le Ministre, je représente l'académie de Lille.

Nous avons souhaité la mise en place de médiateurs dans l'enceinte des établissements scolaires, qui exerceraient le rôle de pédagogues et non pas de policiers. Ils seraient à l'écoute des jeunes et de leurs problèmes, ils serviraient d'interlocuteurs entre les spécialistes et eux.

Par ailleurs, nous avons également émis le souhait de consacrer une heure appelée " vie citoyenne ", afin de dialoguer sur différents problèmes survenus en début d'année.

De plus, il nous semble plus judicieux de mettre des professeurs expérimentés à des postes difficiles au lieu de pourvoir ces postes avec des professeurs débutants.

En outre, nous avons constaté que la MDL et le FSE permettaient de responsabiliser les élèves. C'est pourquoi il est important de les développer. Entre autres, nous vous proposons de maintenir et/ou de développer les campagnes d'affichage, ainsi que les dépliants informatifs.

Enfin, nous pensons que la place des spécialistes est d'être à l'écoute des problèmes des jeunes, notamment dans des situations difficiles, dans les établissements scolaires.

M. Luc FERRY.- Merci beaucoup.

(Applaudissements.)

Y a-t-il d'autres interventions sur ces sujets ou préférez-vous que je réagisse maintenant ?

(Pas d'autres interventions.)

D'abord merci beaucoup pour ces contributions que je trouve tout à fait intéressantes, avec des propositions sur lesquelles nous allons réfléchir avec vous.

Premier point, sur la laïcité, pour vous tenir un peu au courant des hypothèses de travail qui sont aujourd'hui en débat et qui rejoignent d'ailleurs les vôtres, mais il me semble que c'est une bonne chose que vous ayez bien identifié le problème et que vous ayez conscience que la solution est difficile, si la solution était facile, cela se saurait !

Trois hypothèses sont envisageables :

- une première hypothèse qui consisterait à interdire à l'école les signes ostentatoires, c'est un peu ce que vous avez dit d'ailleurs. Le problème est que la définition des signes ostentatoires est impossible à faire au niveau législatif. Je veux dire par là qu'on ne peut pas vraiment définir ce qu'est un signe ostentatoire et ce qu'est un signe religieux qui ne l'est pas indépendamment du contexte. On peut très bien dire qu'on va supprimer les voiles par exemple, mais bon... Quid du bandana ? Est-ce un signe ostentatoire ou pas ? Que va-t-on dire à propos d'une barbe taillée à l'imam ? (Rires.) J'en vois qui se sentent visés ! (Rires.) Est-ce que ce sera un signe ostentatoire ou pas ? A partir de quelle taille un petit bijou autour du cou ou à la main va-t-il devenir un signe ostentatoire ou pas, par exemple une croix, une main de Fatima ou une étoile de David ? Est-ce que la kippa est un signe ostentatoire ou pas ? On peut discuter, mais au niveau d'une loi c'est très difficile à dire. Le problème, c'est qu'on reviendra - si on fait cela - inévitablement à la situation actuelle, c'est-à-dire que c'est aux chefs d'établissement et aux conseils de discipline de définir ce qu'ils estiment ostentatoire ou pas avec les avantages mais aussi les inconvénients sur le terrain.

- une deuxième hypothèse, défendue par certains aujourd'hui à droite comme à gauche, d'ailleurs il est intéressant de voir que sur ce sujet des parlementaires de droite ou de gauche défendent toutes ces positions. Vous avez une deuxième proposition qui consiste à interdire tous les signes religieux. Je ne parle pas des signes politiques, de toute façon les signes politiques sont déjà interdits. Mais restons-en aux signes religieux qui font problème et puis soyons francs¿ ce n'est pas la peine d'être malhonnête, si on a ce débat, c'est à cause du foulard islamique, ce n'est pas la peine de tourner autour du pot, sinon nous n'aurions jamais ce débat et c'est malhonnête de dire le contraire. Je ne veux pas de discrimination entre les religions, mais il est évident que l'origine de ce débat est bien le foulard islamique, ce n'est pas la croix, l'étoile de David ni même la kippa dont on n'a jamais parlé jusqu'à il y a dix ans lorsqu'on a lancé cette discussion au lycée de Creil. La deuxième hypothèse est donc d'interdire tous les signes visibles, plus de croix, plus de kippa, plus d'étoile de David, plus de main de Fatima, plus de voile, plus de bandana, plus rien. On interdit tout. Cela a le mérite d'être d'une grande simplicité, c'est ferme, c'est clair, c'est net, on a simplement un petit problème, on en aura plusieurs, c'est que c'est contraire au droit français c'est-à-dire que non seulement il faut une nouvelle loi, ce qui n'est pas gênant, on peut toujours en faire une, mais c'est contraire aux principes généraux du droit français, comme le rappelle l'avis du Conseil d'Etat de 1989. Le droit français n'interdit pas, même à l'école, le droit européen non plus, les signes religieux non ostentatoires. Là, on va tout interdire, c'est une possibilité, je ne l'écarte pas, mais cela a l'inconvénient d'être contraire à la tradition du droit français, c'est contraire à la tradition républicaine à la française, qui n'a jamais interdit tous les signes visibles. Elle n'interdit que les signes ostentatoires et les signes qui font du prosélytisme. Pourquoi les interdit-elle ? Une très bonne argumentation est déjà développée par un ancien ministre de 1936, du Front populaire, Jean Zay, qui disait qu'un signe ostentatoire est une manifestation - d'appartenance en l'occurrence - qui va susciter une contre-manifestation, manifestation non pas au sens de défilé dans la rue mais c'est au fond quelque chose qui provoque une réponse polémique. Si j'affiche que je suis au PC ou à l'UMP dans un établissement, celui qui est adversaire politique est invité en quelque sorte à répondre. De la même façon, un signe ostentatoire religieux, c'est un signe qui appellerait une réponse polémique au sein de l'établissement. Par exemple, si un jeune juif affiche qu'il est pro-Sharon, sioniste militant, ou qu'un jeune beur affiche qu'il est membre sympathisant d'Al Qaïda, pour prendre des exemples clairs, cela appelle une réponse polémique.

- Il existe une troisième hypothèse, que je souhaiterais personnellement, mais je me rangerai aux deux autres si le Président de la République les choisit parce qu'il y a des arguments pour et contre de tous les côtés, qui est de faire dans la loi d'orientation sur l'école, que le grand débat prépare comme vous le savez, un certain nombre d'articles qui indiqueraient clairement ce qui est permis, ce qui est interdit d'abord, et qui ensuite rappelleraient les valeurs de la laïcité et de la République. Quel sens elles ont aujourd'hui, qu'est-ce qui est permis et qu'est-ce qui est interdit ? Par exemple, il est interdit de contester le contenu des programmes. On n'a pas le droit de dire : ma religion m'interdit de suivre le cours d'éducation physique, un cours sur la Shoah, un cours de biologie sur la reproduction, ceci ou cela touchant le contenu des programmes. On peut être très fermes, on a la loi pour nous. On peut rappeler qu'en effet les signes ostentatoires sont interdits, les signes politiques comme les signes religieux ostentatoires sont interdits, mais on laisse aux chefs d'établissement et aux conseils de discipline le soin de définir sur le terrain ce qui apparaît ostentatoire ou de nature à troubler l'ordre public. Enfin, on peut rappeler un certain nombre de valeurs de la laïcité et de la République, car ces valeurs se sont obscurcies.

Qu'est-ce que c'est que la laïcité ? En deux mots, sans vous faire un cours de philo, la laïcité n'a rien à voir avec la question du voile. La laïcité en France, qui a fondé l'école républicaine, c'est deux choses et pas cinquante : c'est, premièrement, l'idée que la source de la loi n'est pas religieuse, ce ne sont pas des textes religieux, ce n'est pas l'Evangile, le Coran, la Thora, mais le Parlement, c'est-à-dire des êtres humains et non pas des dieux. La source de la loi, ce sont des parlementaires, des représentants du peuple. La source de la loi, c'est la raison et la volonté des humains, qui sont censés viser l'intérêt général quand ils sont réunis dans l'Assemblée Nationale. Deuxièmement, la laïcité a été fondée par la Déclaration française des droits de l'homme, je dis bien française parce que les autres ne lui ressemblent pas sur ce point. La Déclaration des droits de l'homme à la française dit très clairement : nous tous, les petits humains, nous méritons d'être respectés, nous sommes respectables, nous avons des droits indépendamment ou abstraction faite de notre appartenance à quelque communauté que ce soit. Quelle que soit l'appartenance communautaire - on a parfaitement le droit d'appartenir à des communautés, ce n'est pas interdit - on a des droits. Autrement dit, l'être humain est respectable indépendamment du fait qu'il appartienne à une communauté religieuse, nationale, linguistique, culturelle, ethnique, géographique ou ce que vous voudrez d'autre. Abstraction faite de toutes ces appartenances, l'être humain est respectable. C'est ce qu'on a appelé " l'humanisme abstrait ", parce que c'est abstraction faite des communautés qui protègent les gens. Cela s'oppose à une grande tradition issue de l'Ancien Régime dans laquelle on considérait que ce qui protégeait les gens, c'était la communauté, ils avaient des droits parce qu'ils appartenaient à une communauté, à un village, à une couleur de peau, à une langue, à une culture, et ils étaient protégés par la communauté. Les grands contre-révolutionnaires disaient : non, il n'y a pas de droits de l'homme, il y a le droit des anglais, le droit des italiens, le droit des allemands, le droit des russes, le droit des français, mais les droits de l'homme n'existent pas. Non, la Déclaration des droits de l'homme dit que nous avons des droits quelle que soit la couleur de notre peau, quelle que soit notre langue et quelle que soit notre nation, quelle que soit notre appartenance à une communauté, quelle qu'elle soit. Ce sont les deux piliers de la laïcité à la française, sur lesquels l'école publique s'est fondée.

On a vu apparaître des idées nouvelles : le droit des minorités, la parité homme / femme, des communautarismes, avec notamment aujourd'hui la guerre au Moyen-Orient qui fait que les communautarismes en France sont exacerbés pour la raison simple que la France a la communauté juive la plus importante du monde après celles des Etats-Unis et d'Israël, 700 000 juifs en France... Nous avons la communauté musulmane la plus importante d'Europe. Il est donc parfaitement compréhensible, étant donné les événements du Moyen-Orient, qu'il y ait une petite réfraction de ce conflit du Moyen-Orient chez nous et que des jeunes juifs ou des jeunes beurs se sentent interpellés par ce qui se passe au Moyen-Orient. Les communautarismes en France ne sont pas ceux de 1848, 1871 ou 1789. Les choses ont changé. La République a des défis nouveaux à relever.

Ce qui va se passer, c'est la chose suivante : le Président de la République va attendre les résultats de la commission présidée par Bernard Stasi et de la commission Debré à l'Assemblée Nationale. Il n'a pas décidé. Comme je l'ai vu hier, nous en avons parlé. Je peux vous dire en toute certitude qu'il n'a pas décidé, ni sur papier, ni dans son c¿ur si je puis dire, il n'a pas encore arrêté sa décision parce que, comme nous tous, il pense que la décision est difficile à prendre et qu'il y a des arguments pour et contre toutes les solutions envisagées. Cependant, il rendra certainement sa décision avant la fin de l'année ; une fois qu'il l'aura rendue, on s'inscrira dedans le mieux qu'on pourra en essayant de faire vivre le plus intelligemment possible la décision qui aura été prise, étant entendu que la politique ne consiste pas à choisir entre une bonne et une mauvaise solution - si c'était cela, il n'y aurait que des bons politiques et ce serait très facile -, la politique consiste, comme le disait un grand sociologue du nom de Max Weber, toujours à choisir entre une pléiade de solutions qui sont toutes mauvaises. C'est pour cela que c'est difficile. Il n'y a jamais de solution parfaite.

Je voudrais vous dire encore un mot sur les universités. Je sais que parmi vous certains sont à l'UNL. Je crois même que son Président est présent. Je voudrais vous dire un mot sur les universités et vous donner la parole sur ce sujet.

Nous avons un mouvement dans les universités qui repose sur un certain nombre de mots d'ordre, comme tous les mouvements, tout cela fait partie du jeu, il ne faut pas s'alarmer de la chose, mais il faut voir ce qu'il y a derrière. Je voudrais vous dire ce qu'il y a derrière, en tout cas de mon côté et du côté du Ministère, pour que vous puissiez vous repérer dans ce débat.

D'abord, sur les mots d'ordre et ce qui peut inquiéter les étudiants, ce qui peut les mobiliser, je voudrais être très clair : je ne veux pas de sélection à l'entrée de l'université, il n'y en aura, moi vivant dans ce ministère, jamais ! Le ticket d'entrée, c'est le Bac, je l'ai toujours dit, cela fait quinze ans que je le dis, je l'ai dit dans ce ministère, je ne changerai pas d'avis et si jamais quelqu'un décidait de mettre une sélection à l'entrée de l'université, je démissionnerais de mon poste de Ministre. Je ne peux pas être plus clair.

Deuxièmement, il n'y aura pas d'augmentation des droits d'inscription. Je m'y suis engagé, hors l'augmentation mécanique de 3 % annuelle inévitable pour les universités. 3 % cette année, c'est la plus faible augmentation depuis vingt ans. Il n'y aura pas d'autre augmentation des droits d'inscription à l'université. Cela n'a rien à voir avec le LMD, avec l'harmonisation des diplômes européens, c'est un autre sujet et je ne veux pas qu'il y ait d'augmentation des droits d'inscription. Donc le modèle de Sciences-Po qu'on agite, ce n'est pas le modèle pour les universités, et ce qui vaut éventuellement pour Sciences-Po ne vaut pas pour les universités.

Troisièmement, il n'y aura pas de suppression des diplômes français, pas de suppression des diplômes intermédiaires, pas de suppression du DEUG. Je suis allé hier à Valenciennes. A tous les étudiants qui demandent le DEUG à Valenciennes pour aller dans une autre université où il n'y a pas le LMD, on donne le DEUG. Il n'y aura donc pas de suppression du DEUG. Il n'y aura pas non plus de suppression de la maîtrise et je voudrais vous dire pourquoi et pourquoi il ne peut pas y en avoir. Même si je le voulais, il n'y en aurait pas. En plus, je ne le veux pas, donc je ne vois pas pourquoi cela se ferait¿

On a besoin des diplômes Bac+2 pour maintenir la cohérence de la voie professionnelle supérieure. Plusieurs directeurs d'IUT demandent qu'on fasse un LUT, une licence universitaire de technologie, un Bac+3, dans les IUT, je ne le veux pas et je ne le ferai pas, parce que cela décrocherait les IUT des BTS, c'est-à-dire que vous auriez une filière technologique noble, les IUT, qui va jusqu'à Bac+3 et qui s'inscrit dans le LMD, et puis vous auriez une filière prolétarisée qui serait les BTS et je ne le veux pas. Je garde donc les diplômes Bac+2 pour cette raison, je garderai aussi les DEUG pour tous ceux qui le souhaitent. Au demeurant, le DEUG n'a jamais été un diplôme de sortie d'université, il ne faut pas plaisanter. On affole les étudiants pour rien, c'est grotesque.

Je ne supprimerai pas les maîtrises pour une raison évidente, c'est qu'on a besoin de la maîtrise pour faire la différence entre le CAPES et l'agrégation. En effet, pour se présenter au CAPES, on a besoin de la licence, tandis que pour se présenter à l'agrégation, on a besoin de la maîtrise. Je souhaite bonne chance au Ministre de l'Education Nationale qui voudra supprimer la différenciation entre le CAPES et l'agrégation, il sera laminé. Je garderai la maîtrise.

Tout cela, c'est de la désinformation.

Il n'y aura pas, quatrième point, de concurrence entre les universités françaises. La concurrence n'est pas là, je vais vous dire dans un instant où elle est. Je ne veux pas de concurrence entre les universités françaises et il n'y en aura pas. Je veux au contraire que les diplômes nationaux soient plus nationaux et plus service public qu'ils ne l'ont jamais été dans notre histoire. Voilà pourquoi j'ai mis enfin en place une commission nationale d'habilitation des diplômes qui les habilite sérieusement, ce qui fait qu'un étudiant qui commencera ses études à Rennes, Toulouse ou Bordeaux pourra enfin, sans difficulté, en tout cas avec moins de difficultés qu'avant, les continuer à Paris I ou Paris IV. Les diplômes seront donc plus nationaux que jamais. Par conséquent, pour vous, étudiants ou futurs étudiants, la mobilité entre universités françaises sera mieux assurée qu'elle ne l'a jamais été dans notre histoire.

Cinquième point, il n'y aura pas de désengagement de l'Etat, 3 % d'augmentation du budget cette année, 10 % d'augmentation du budget de fonctionnement et d'investissement des universités. Cela n'a jamais été fait depuis dix ans. Je pèse mes mots et vous pouvez le vérifier au Journal Officiel si vous le voulez, c'est vérifiable, je ne peux pas mentir là-dessus, c'est public.

De quoi s'agit-il dans ce débat, maintenant sur le fond ? Je vous ai fait part des rumeurs que chacun agite auprès des étudiants et bientôt les lycéens pour leur faire peur et les mettre dans la rue. Ne vous laissez pas faire, ce n'est pas vrai, je vous le dis clairement. Même si vous ne me faisiez pas confiance, je vous donne les raisons pour lesquelles je ne peux pas faire autrement que de tenir la promesse que je vous fais solennellement aujourd'hui sur ces sujets.

Quel est l'enjeu ? On parle de marchandisation des services, de privatisation des universités, d'universités Médef. De quoi s'agit-il ? Il s'agit exactement de l'inverse et je voudrais vous expliquer pourquoi. La marchandisation des services, de l'éducation, c'est un fait, cela existe. Ce sont les universités américaines, qui ont des droits d'inscription qui vont jusqu'à 20 000 et parfois même 25 000 dollars pour un étudiant, c'est-à-dire à peu près l'équivalent en euros. Les universités américaines vendent donc les services de l'Education Nationale, éducation qui d'ailleurs chez eux n'est pas toujours nationale parce qu'il y a des universités privées et que ce sont les plus grandes. Peu importe le système américain, elles compensent cela par des systèmes de bourses, mon sujet n'est pas l'université américaine¿ Je pourrais vous en parler, elle n'est pas si inégalitaire qu'on le croit mais peu importe.

Ces universités américaines installent sur le territoire européen des antennes dans toutes les grandes villes. Vous avez rue de Chevreuse à Paris, dans le Vième arrondissement, vous avez une antenne de l'université Columbia de New York, où j'ai enseigné, et vous avez des antennes des universités américaines dans toutes les grandes villes d'Europe. C'est la marchandisation des services. Le problème que nous avons en France, c'est que ces universités américaines, qui sont extraordinairement riches¿ Il faut savoir qu'une université comme Harvard a comme arrière-fond, grâce à des puits de pétrole qui lui ont été légués par d'anciens étudiants d'Harvard, tenez-vous bien, 100 milliards lui permettant d'avoir la plus belle bibliothèque du monde, les plus belles salles de classe du monde, c'est hallucinant ! Harvard est un palais de milliardaire ! Vous vous baladez sur les pelouses, vous voyez des écureuils, des biches, des cerfs, vous avez 25 courts de tennis mieux entretenus que Roland Garros, c'est hallucinant, mais ce sont des fonds privés. Le problème que nous avons aujourd'hui, c'est que ces universités nous font concurrence. Je vous donne les chiffres.

Parmi les étudiants étrangers qui vont faire leurs études ailleurs que dans leur pays, (l'étudiant sénégalais, chinois, chilien qui va étudier ailleurs qu'au Sénégal, en Chine ou au Chili), 28 % vont aux Etats-Unis, 15 % vont en Grande-Bretagne, à cause de la langue, 12 % vont en Allemagne, 9 % vont en France. Autrement dit, les Etats-Unis raflent le marché des étudiants étrangers. Ces universités américaines très riches nous font concurrence.

Le problème que j'ai comme Ministre de l'Education Nationale et du service public, comme tous mes collègues européens, est le suivant : comment résister à la mondialisation américaine ? comment défendre le service public contre la concurrence américaine ? Notre idée est que le seul moyen d'y arriver, il n'y en a pas d'autre, si on vous raconte le contraire, ce n'est pas vrai, c'est de construire un espace européen de l'enseignement supérieur, un espace dans lequel les étudiants pourront commencer leurs études à Rennes ou Toulouse, les continuer à Madrid ou à Berlin et revenir à Paris pour les terminer, par exemple, ou ailleurs si vous le voulez. C'est une formidable chance pour vous, c'est une formidable chance aussi pour les étudiants étrangers qui vont pouvoir venir chez nous. C'est le seul moyen de résister à la concurrence américaine. Quand on parle de privatisation de l'université, déconstruction du service public, etc., on vous dit exactement le contraire de ce que je veux faire et de ce que je suis en train de faire. Nous construisons l'espace européen du service public.

J'ai emmené les quatre organisations étudiantes à Berlin avec moi il y a un mois et demi lors du sommet des ministres européens à 38 puisqu'on avait invité la Russie et les pays de l'Est. Par le communiqué de Berlin, nous avons dit que l'enseignement supérieur est un bien public, une responsabilité publique, cela veut dire que c'est un enseignement d'Etat, ce n'est pas comme dans les universités américaines privées, c'est l'Etat qui en a la charge. J'ai fait passer un amendement au nom de la France en convainquant mes collègues ministres et en leur disant : en cas de conflit entre des intérêts commerciaux et universitaires, les intérêts universitaires doivent prévaloir. Quand par exemple vous créez un petit département d'histoire de l'art ou de recherche, dont les retombées commerciales ne sont pas évidentes à court terme, eh bien, en termes de rentabilité, cela ne vaut rien mais en termes de culture et d'éducation, cela doit être maintenu. C'est ce que j'ai dit mot pour mot et j'ai convaincu mes collègues ministres. J'ai eu beaucoup de mal parce que l'Angleterre était contre moi, mais nous avons réussi à nous mettre d'accord.

Quand j'entends parler aujourd'hui dans les universités de privatisation et de marchandisation des services, cela me rend fou. Je me demande ce qu'il faut que je fasse pour expliquer et faire comprendre les choses. Si cette réforme du LMD, l'harmonisation des diplômes européens ne passe pas, ce n'est pas moi qui vais en pâtir, c'est vous et ce sera dramatique pour vous, ce sera dramatique pour l'université française et pour le service public.

Je m'arrête en vous donnant l'exemple de mon cas personnel et je vous rends la parole.

J'ai fait deux années d'études en Allemagne, quand j'étais au niveau de la licence, je suis parti en Allemagne, j'ai fait deux années d'étude à Heidelberg, j'ai obtenu des diplômes allemands, donc j'ai tout un paquet dans mes tiroirs de ce qu'on appelle des Seminarschein, c'est-à-dire des diplômes allemands, puisque c'est validé par unité de valeurs et par séminaire. Quand je suis rentré en France, ces diplômes ne valaient rien. Je n'ai pas pu les faire habiliter par une université française. D'une certaine façon, j'ai perdu deux ans en Allemagne par rapport à mon cursus français. Je n'ai pas perdu mon temps parce que j'ai fait de l'allemand et que j'ai fait plein d'autres choses qui m'intéressaient, mais sur le plan de mes études, j'ai perdu deux ans. Si on fait passer la réforme du LMD, vous pourrez faire exactement ce que j'ai fait dans le pays de votre choix en Europe, mais quand vous rentrerez à Rennes, Toulouse, Bordeaux ou Paris, vos diplômes allemands ou italiens ou suédois vous seront comptés et vous n'aurez pas perdu votre temps. C'est de cela qu'il s'agit et c'est cela qu'on veut empêcher aujourd'hui. C'est à tomber sur la tête !

Je sais bien qu'il faut tous les dix ans que les étudiants sortent dans la rue, que les lycéens se fassent les dents et apprennent la politique, je trouve cela formidable, mais choisissez un autre sujet, pas celui-là, parce que c'est vous que vous allez piéger. Malheureusement, ce que je vous dis est vrai. Tel est le problème. Vous le voyez bien j'espère, en plus les arguments tiennent la route ! Il n'y a rien d'autre derrière cette mise en place de l'harmonisation des diplômes européens. Il n'y a pas d'université Médef, c'est le contraire d'ailleurs, car le Médef ne soutient pas spécialement ce projet. Si j'étais membre d'ATTAC ou de la CGT, je signerais ce projet. C'est un projet qui défend le service public et les étudiants.

S'il y en a parmi vous - et j'imagine qu'il y en a - qui ont des objections à faire, je serais heureux de les entendre comme j'ai entendu hier les étudiants de l'UNEF à Valenciennes, c'était très intéressant parce que les jeunes de Valenciennes qui ont mis en place le LMD ont pu répondre, ils ont dit : mais non, le droit d'inscription n'a pas augmenté, mais non, le DEUG n'a pas disparu, mais non il n'y a pas de sélection à l'entrée... Au contraire, ils ont expliqué pourquoi c'était un formidable bénéfice pour eux. Je ne voudrais pas qu'on vous empêche de profiter de cela.

Tel est le message que je voulais vous faire passer. Je vous rends la parole sur tous les sujets que nous venons d'évoquer : laïcité, violence ou université.

Mlle Alizée SERY (Réunion).- Bonjour, Monsieur le Ministre, je voudrais vous poser une question à propos de l'université et de la conversion des diplômes européens en France. Pourquoi en resterait-on au stade européen, pourquoi pas au stade international ? A la Réunion, je suis mieux placée pour partir faire mes études en Australie.

M. Luc FERRY.- Je vais avoir le plaisir de vous répondre qu'une fois que vous avez l'harmonisation européenne, l'harmonisation internationale est là, parce que nos diplômes européens sont reconnus dans la plupart des universités du monde et notamment toutes les universités américaines ou sur le modèle américain comme les universités australiennes. Quand vous aurez le LMD en France, votre master français, donc de l'université de La Réunion, sera reconnu par une université de Sydney ou de Camberra. C'est d'ailleurs le but de l'opération. Réciproquement, les étudiants extraeuropéens, par exemple les étudiants d'Amérique latine ou de Chine, pourront enfin comprendre nos diplômes et dire : si je vais faire mes études à Rennes, Bordeaux ou Paris, j'aurai une licence ou un master qui pourra être reconnu aussi aux Etats-Unis ou en Australie. La réponse est donc intégralement positive.

Avez-vous des remarques ou des questions ?

Si vous voulez aller dans la rue, vraiment, choisissez un autre sujet parce que vous allez le prendre sur le museau !

Mlle Déborah LOPEZ (Nice).- Bonjour, Monsieur le Ministre, je voudrais élargir le sujet en parlant de la violence et d'une certaine forme de violence que sont les agressions sexuelles dans le milieu éducatif, que ce soit avec les élèves ou les professeurs. Beaucoup de jeunes sont aujourd'hui malheureusement agressés sexuellement. Je pense qu'il serait utile que les futurs professeurs, juste avant d'entrer en milieu éducatif, fassent une formation psychologique pour favoriser et améliorer la pédagogie du professeur, la meilleure écoute envers son élève, la compréhension plus approfondie. Je pense également qu'éventuellement une analyse psychologique ne serait pas inutile avant d'être introduit dans le milieu de l'éducation. L'agression est une forme de violence qui devient de plus en courante et cela en devient inquiétant. Il faut aider tous ces jeunes qui ont besoin de se confier à une personne encore plus qualifiée et expérimentée.

Merci.

M. Luc FERRY.- Vous avez raison d'attirer l'attention sur ce sujet qui est important. En même temps, la réponse que vous envisagez n'est pas encore au niveau du problème. Vous avez des agresseurs sexuels par configuration psychologique fondamentale, ce sont en gros les pédophiles par exemple. Cinq heures de formation dans un IUFM n'y feront rien, parce que vous avez là un vrai problème de fond. Quand vous discutez avec tous les biologistes et les neurologues, il apparaît que ces personnalités sont systématiquement et sans exception récidivistes. Quelqu'un qui est agresseur sexuel recommence et ne peut pas s'empêcher de recommencer. Regardez la difficulté qu'on a simplement à s'arrêter de fumer. C'est la même chose multipliée par mille. Ce sont des gens qui ne peuvent pas ne pas recommencer. La pulsion est trop forte. Dans cette configuration, le problème dépasse de très loin la question de la formation pédagogique.

Vous avez peut-être d'autres sujets, c'est-à-dire une espèce d'agression à l'égard des filles qui se développe dans certains milieux, dans certaines banlieues, dans certaines configurations. Je dirais que tous les observateurs au ministère et sur le terrain nous disent qu'on a une véritable régression des comportements filles / garçons dans certains établissements. C'est un vrai problème que la coordination " Ni putes ni soumises " a d'ailleurs parfaitement bien pointé.

Vous disiez tout à l'heure que les jeunes entre eux pouvaient souvent s'apporter beaucoup parce qu'ils savaient les choses. C'est entre vous que vous pouvez faire le plus, c'est-à-dire qu'il faut vraiment vous organiser pour ne pas laisser faire ce genre de choses. Evidemment, quand cela va plus loin, la justice intervient, vous déposez une plainte et vous faites appel aux adultes, vous l'avez très bien dit, mais je pense que c'est vraiment entre vous que vous devez faire régner le respect dans les établissements sur ce type de sujets, vous êtes les mieux placés pour le faire, il faut vraiment vous serrer les coudes pour répondre à ce genre d'agression. Cela dit, vous avez raison, on vit dans certains cas une régression des rapports filles / garçons et c'est très inquiétant. Si vous avez des propositions à nous faire à ce sujet, nous sommes preneurs, mais ce n'est pas encore une fois six heures de formation en IUFM qui vont suffire.

J'en profite pour répondre à un point que vous évoquiez. Vous disiez tout à l'heure qu'on ne devrait pas mettre des professeurs débutants dans des endroits difficiles, qu'il faut mettre des professeurs chevronnés¿ Oui et non, parce que parfois les jeunes professeurs sont bien pour s'occuper des jeunes. C'est difficile par ailleurs pour des gens qui ont passé vingt à trente ans dans un métier, vous savez qu'il y a un barème, on gagne des points avec l'ancienneté, donc souvent quand ils atteignent l'âge respectable de cinquante ans, ils aimeraient bien après tout avoir une gentille classe de Khâgne pour refaire un peu d'histoire et de philo à un haut niveau, vous pouvez difficilement leur dire d'aller dans une ZEP difficile. Il faut tenir compte du barème des professeurs. Surtout, CNVL vous pouvez avoir des jeunes professeurs formidables et le talent n'attend pas le nombre des années. Evidemment, ils ont encore des choses à apprendre, mais ne croyez pas qu'un professeur débutant soit forcément un mauvais professeur, je ne crois pas que ce soit forcément vrai, notamment sur ce type de questions. C'est plus compliqué que cela.

M. Ahmed FELLAH (Lyon).- Bonjour, Monsieur le Ministre, je voudrais vous poser la question suivante, en rapport avec ce que vous disiez sur le problème du Moyen-Orient : ne craignez-vous pas une augmentation du nombre d'écoles juives, musulmanes ou catholiques, ce qui entraînerait la multiplicité des religions et des actes antisémites sur les écoles, et tout le monde sait pourquoi en fait ?

M. Luc FERRY.- C'est pourquoi je pense que la bonne solution, je le dis entre nous, ce n'est pas une déclaration officielle, c'est de tolérer les signes religieux non ostentatoires. Je pense que la tradition du droit français n'est pas mauvaise. Ce qu'il faut interdire, par un biais ou un autre, ce sont les signes ostentatoires, les signes de provocation qui créent des conflits dans les établissements, mais les signes mineurs religieux personnellement ne me gênent pas et je ne souhaite pas en effet qu'une mesure de laïcité trop brutale et mal comprise entraîne la multiplication des écoles coraniques ou juives, je ne pense pas que ce soit une bonne chose ; la logique de l'intégration est quand même la bonne logique. Quand je parle d'intégration, je parle des primo-arrivants, je ne parle pas des enfants de la troisième génération qui sont intégrés et pour lesquels le mot intégration est à la limite insultant.

M. Lucas JOURDAIN, Président de l'UNL.- Je réponds à la question des universités. Je m'étonne d'abord de vos informations : " les lycéens vont bientôt être au courant, enfin être mis dans l'action des étudiants ". Je m'étonne de cela, ne serait-ce que parce que les tracts de l'Union Nationale Lycéenne ne sont pas encore sortis, donc à moins que vous ayez des micros dans les bureaux de l'UNL, ce qui m'étonnerait, nous vous faisons confiance¿

M. Luc FERRY.- J'ai des amis à l'UNEF.

M. Lucas JOURDAIN, Président de l'UNL.- J'entends bien et je l'espère pour vous, seulement cela m'étonnerait que vous soyez au courant de ce que nous mijotons.

Ensuite, entendant et ayant déjà entendu hier d'ailleurs vos déclarations à Valenciennes par l'intermédiaire de la radio, je me félicite de ces déclarations. Puisque visiblement rien n'est remis en cause de tel que ce disent les étudiants dans les lois et les projets que vous allez faire appliquer et qui sont d'ores et déjà pour certains appliqués, qu'est-ce que cela coûterait au Ministère de signer tout simplement une déclaration avec les syndicats qui, je pense, je ne peux pas parler au nom de l'UNEF, seraient ravis de le faire, dans laquelle il serait stipulé que le Ministre de l'Education, Ministre de la République française, de l'Education Nationale, déclare solennellement que ces réformes n'engageront ni de sélection, ni de concurrence, ni d'augmentation des frais d'inscription, etc. C'est une proposition qui pourrait faire avancer les choses de façon assez importante. C'est le premier point.

Ensuite, juste une clarification, et là ni les étudiants ni les lycéens, ou nous-mêmes, dans le communiqué de presse que vous avez sans doute eu, entendu ou vu sur les mobilisations étudiantes, ne remettent en cause l'opportunité et l'intérêt d'une harmonisation européenne des diplômes, que je sache, ou alors il ne s'agit ni de l'UNEF ni de l'UNL. Demandez l'avis de Yassir Fichtali, le Président de l'UNEF, je pense qu'il saura vous répondre.

Ensuite, une petite parenthèse : j'espère que ce ne sont pas les mouvements étudiants qui vous font reprendre la cigarette parce que cela va commencer à coûter cher, ce serait un peu dommage ! Passons.

(Rires.)

J'aimerais vous poser une question sur la loi de modernisation des universités qui devrait, si mes informations sont exactes, créer un budget global pour les universités et non un budget "fléché" comme on dit habituellement pour les universités. J'aimerais savoir comment ce budget va être mis en place, dans quel cadre, et là encore, dans la déclaration que je vous proposais de faire, ne serait-il pas judicieux d'intégrer cet élément d'un budget fléché pour éviter certaines inégalités et débordements qui seraient dommageables pour les étudiants autant que pour les lycéens qui deviendront étudiants dans le futur ?

Enfin, dernier point sur la question de la laïcité, donc je réponds sur des choses assez larges, je me pose juste une question très ouverte, parce que je n'ai malheureusement pas pu participer au débat du CNVL hier : la laïcité ne serait-elle pas l'apprentissage de la tolérance ? Si c'est le cas, d'abord je tiens à soutenir personnellement, en tant que président de l'UNL et élu du CSE, la proposition faite de façon plus ou moins claire d'un enseignement des religions à l'école, qui serait une véritable avancée, mais par ailleurs avec une véritable formation des professeurs parce qu'il s'agit de sujets évidemment très sensibles. Ensuite, la laïcité me semble une valeur de tolérance avant tout. Là je m'exprime un peu en dehors du CNVL, j'en suis déçu, même si par ailleurs j'entends tous les arguments et je crois que tous ceux du CNVL et ceux que vous avez donnés par ailleurs sont très vrais. Juste une question : est-ce que l'interdiction de tous les signes religieux ne serait pas une remise en cause précisément de cet apprentissage de la tolérance. Cela serait très problématique et dommageable pour l'école de la République, qui par ailleurs doit être, selon les termes consacrés, une cité scolaire, c'est un des termes utilisés. Une cité scolaire n'est-elle pas le lieu précis où doivent se débattre les questions sensibles, éventuellement religieuses, sur un terrain justement pacifié quelque part, même si je déteste ce terme, par l'institution scolaire ?

Je vous remercie.

(Applaudissements.)

M. Luc FERRY.- Sur le dernier point, comme vous le savez, j'ai été suffisamment clair ici et ailleurs, nous ne sommes pas en désaccord. Autant il faut interdire les signes ostentatoires, autant les autres doivent être tolérés, donc je ne me sens pas en désaccord avec ce que vous avez dit.

La question du budget global est totalement ouverte à la discussion, aucune décision n'est prise et ce n'est pas un motif de guerre entre nous.

Sur ce que vous disiez au début, je prends à témoin tous les jeunes qui sont là, je suis prêt à signer le texte dans le quart d'heure qui suit avec vous. Si l'UNL et l'UNEF me disent " on soutient le LMD ", je vous garantis que je signe dans les dix minutes qui suivent qu'il n'y aura pas d'augmentation des droits d'inscription autre que mécanique, que vous connaissez comme moi, les 3 % annuels, qu'il n'y aura pas de sélection à l'entrée de l'université, qu'il n'y aura pas de concurrence entre les universités, qu'il n'y aura pas de privatisation des universités, qu'il n'y aura pas de suppression des diplômes nationaux. J'ai fait le communiqué, il est paru il y a deux jours mais je veux bien le reprendre, il le dit mot pour mot et je le signe avec vous. J'en serais ravi. Avant midi c'est signé !

M. Lucas JOURDAIN, Président de l'UNL.- Je ne sais pas si c'est à moi de signer pour les étudiants.

M. Luc FERRY.- Pour l'UNL, je vous le propose.

M. Lucas JOURDAIN, Président de l'UNL.- Je tiens à ce que tous les partenaires soient présents comme il est de coutume pour l'UNL.

M. Luc FERRY.- Je vois l'UNEF mardi, nous avons un rendez-vous bientôt¿

M. Lucas JOURDAIN, Président de l'UNL.- Le 2 décembre.

M. Luc FERRY.- Eh bien, on peut le rapprocher et je vous propose qu'on signe, si l'UNL et l'UNEF s'engagent à soutenir le LMD de l'autre côté.

M. Lucas JOURDAIN, Président de l'UNL.- Si l'UNEF signe, l'UNL signera.

M. Luc FERRY.- Une dernière question et il faut que je me sauve pour aller à un entretien avec le Président.

Mlle Eugénie ABED-LARDENNOIS (Orléans-Tours).- J'ai une dernière question qui est ressortie hier dans le débat sur la laïcité. Je pense que cela peut être important par rapport à l'interdiction du port de signes ostentatoires. Y a-t-il une commission sur les manuels par rapport à la laïcité ?

M. Luc FERRY.- Nous avons mis en place une commission de " vigilance ". J'ai fait interdire la semaine dernière un manuel Delagrave particulièrement lamentable sur le sujet. Nous mettons en place une commission de vigilance sur les manuels scolaires, mais quand je dis que j'ai fait interdire, je n'ai pas le droit, j'ai simplement dit au patron de Delagrave en l'occurrence que son manuel était calamiteux, scandaleux, mais le ministère n'a rien à dire sur les manuels.

L'édition scolaire est libre en France, pour une raison que vous allez comprendre immédiatement : si c'était le ministère de l'Education Nationale qui habilitait les manuels, à la limite, à chaque changement de majorité, vous auriez des manuels d'histoire de gauche, des manuels d'histoire de droite, des manuels de français de droite, de gauche, etc. Ce n'est pas possible. L'édition scolaire est libre, mais cela n'empêche pas que nous mettions nous-mêmes en place une cellule de vigilance et que nous appelions les éditeurs quand on nous signale ou qu'on voit nous-mêmes qu'un manuel est en train de déraper, que ce soit sur les questions de sexisme, de racisme, d'antisémitisme ou de xénophobie.

Mlle Eugénie ABED-LARDENNOIS (Orléans-Tours).- Ne serait-il pas plus simple d'interdire plutôt aux chefs d'établissement de choisir ces livres-là pour éviter qu'ils soient au programme dans certains lycées ?

M. Luc FERRY.- On peut donner une recommandation forte, mais les professeurs sont libres. Prenons un cas extrême, imaginez que Le Pen soit Président de la République, vous voudriez un système comme celui-là ?

Mlle Eugénie ABED-LARDENNOIS (Orléans-Tours).- Non.

M. Luc FERRY.- Vous avez la réponse !

Sans aller jusque-là, souvenez-vous des périodes de l'histoire de France où il y avait une historiographie officielle du PC sur la Révolution française et une historiographie de la droite, auriez-vous voulu qu'en fonction des changements de majorité, on ait des manuels faits entièrement par le Parti Communiste ou par la droite ? Non ! Personne ne le veut. Malgré tout, au total, le meilleur système est de faire confiance aux équipes enseignantes et aux éditeurs, quitte à corriger le tir en cas de dérapage.

En revanche, très bonne idée, si vous faisiez dans le cadre de votre Conseil une commission manuels en disant : voilà, on fait le prix du meilleur manuel et le prix du manuel le plus nul de l'année, le prix citron et le prix orange, ce serait très intéressant ! Ce qui nous manque pour les manuels scolaires, c'est ce qui existe pour la littérature générale, c'est la critique littéraire. Il serait formidable que vous ayez vous aussi une commission de vigilance sur les manuels et que vous nous aidiez à distinguer les manuels les meilleurs ou les plus mauvais, ce serait une très bonne idée et je vous garantis que vous trouveriez un écho considérable dans la presse, parce qu'elle serait demandeuse d'une critique littéraire des manuels.

Je ne peux pas rester davantage, je vous laisse cela dit entre de bonnes mains puisque vous avez votre délégué national, Cédric VIAL, évidemment Jean-Paul de Gaudemar, Ghislaine et tous les membres du cabinet qui sont là, et surtout tout à l'heure un petit nouveau que vous allez rencontrer, notre ami Claude Thélot, qui va vous parler du grand débat et que vous allez écouter et avec qui vous allez discuter avec beaucoup de plaisir, parce que c'est quelqu'un d'épatant.

Je vous laisse, je suis désolé, c'est vraiment le devoir qui m'appelle. Merci à vous. J'ai été ravi de vous rencontrer et évidemment je reviendrai au prochain Conseil, j'espère que nous aurons davantage de temps, que je n'aurai pas un emploi du temps aussi bousculé qu'aujourd'hui. Merci à vous.


(source http://www.vie-lyceenne.education.fr, le 19 janvier 2004)

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