Interviews de M. François Fillon, ministre des affaires sociales, du travail et de la solidarité à France-Inter le 6 janvier 2004 et à France 2 le 22, sur la situation économique, le climat social, le chômage, les propositions du gouvernement de réforme du droit du travail par la création de contrats de missions et la réforme de l'assurance maladie. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interviews de M. François Fillon, ministre des affaires sociales, du travail et de la solidarité à France-Inter le 6 janvier 2004 et à France 2 le 22, sur la situation économique, le climat social, le chômage, les propositions du gouvernement de réforme du droit du travail par la création de contrats de missions et la réforme de l'assurance maladie.

Personnalité, fonction : FILLON François, WEILL Pierre, LECLERC Gérard.

FRANCE. Ministre des affaires sociales, du travail et de la solidarité

ti : P. Weill-. La préoccupation numéro 1 des Français, tous les sondages le démontrent, ce n'est plus l'insécurité mais le chômage qui touche aujourd'hui 9,6 % de la population active. Le 31 décembre, J. Chirac l'annonce : il veut, en 2004, une grande loi de mobilisation pour l'emploi. Cette loi devrait être présentée au printemps. Ainsi donc, pour lutter contre le fléau du chômage, il fallait y penser : il suffit d'une loi ! J. Chirac a exigé en 2004 des résultats et une action solidaire du Gouvernement. Si je résume, c'est un peu : au boulot et silence dans les rangs ! Et l'homme qui doit réussir ce pari sur l'emploi, c'est le ministre des Affaires sociales, F. Fillon, invité de Questions Directes ce matin.

Comme par hasard, trois mois avant les élections régionales, on pense au chômage, un fléau dont on ne vient pas à bout depuis des dizaines d'années. Ce n'est pas un peu surprenant comme rencontre dans le calendrier ?

- "Non, pas du tout. Le chômage augmente dans notre pays depuis 2001, de manière continue, jusqu'à ces derniers mois où il s'est stabilisé puis a très légèrement baissé au mois de novembre. La cause principale de l'augmentation du chômage, c'est la baisse de la croissance, la perte de croissance sur l'ensemble de l'économie européenne. Donc la priorité du Gouvernement, quand nous sommes arrivés, a été de prendre des mesures pour relancer la croissance dans les meilleurs délais : allégements de charges, baisses d'impôts, augmentation du Smic, pour essayer de favoriser la consommation. Nous sommes maintenant dans cette phase de reprise de la croissance. Et ce que nous voulons maintenant, c'est que les emplois que la croissance va générer en Europe, se créent bien en France. Or il se trouve que nous avons un vrai déficit par rapport aux autres pays européens : quelle que soit la croissance en Europe, depuis pratiquement vingt ans, la France a 2 points de chômage de plus que tous les autres. Il faut donc s'attaquer maintenant à des freins à l'emploi, qui sont des freins structurels, qui nécessitent, parce que notre pays est comme cela, une intervention législative. Mais vous savez, cette loi n'est pas sortie d'un chapeau à la veille des élections, elle correspond à un travail qui est engagé depuis plusieurs mois. J'avais demandé au mois de juillet deux rapports : un sur l'assouplissement du Code du Travail, un sur la modernisation du service public de l'emploi. Ces rapports vont m'être remis dans quelques jours. Et c'est à partir de ces rapports que l'on va préparer la loi."

Vous évoquez des "freins", des phénomènes qui rendent cette lutte contre le chômage extrêmement difficile. Le chef de l'Etat a parlé de suppression de contraintes inutiles. Pouvez-vous être un peu plus précis ce matin ?

- "Il y a plusieurs choses. Il y a d'abord, le fait que, dans notre pays il y a beaucoup de jeunes qui restent sur le carreau parce qu'ils n'ont aucune formation. Il y en a 120.000 qui, tous les ans, sortent du système éducatif sans aucune formation. Ceux-là, il faut qu'on leur donne une deuxième chance, il faut qu'on mette en place un système pour leur apporter une formation qu'ils n'ont pas eue lors de leur scolarité. Deuxièmement, il y a dans notre pays des rigidités du Code du Travail, qui font qu'il est difficile d'embaucher, qu'il est difficile d'adapter les entreprises aux évolutions économiques qui sont, aujourd'hui, on le sait, extrêmement rapides. Et puis enfin, nous pensons que notre système, notre service public de l'emploi, peut être amélioré. Et, là encore, quand je dis cela, c'est en comparaison avec ce qui se passe dans les pays voisins, que sont, par exemple l'Allemagne, le Danemark ou l'Angleterre, où des réformes ont été conduites qui ont permis de baisser le taux de chômage de façon très importante, jusqu'à 5 %, par exemple en Angleterre, en améliorant l'efficacité du service public de l'emploi et en rendant le marché du travail plus fluide."

Vous allez donc modifier le droit du travail et les syndicats sont déjà extrêmement inquiets, puisqu'ils s'imaginent que vous allez peut-être rendre les salariés plus vulnérables ; on parle d'une instauration de la précarité. Que répondez-vous ?

- "D'abord, la pire des précarités, c'est le chômage. Et quand on a un taux de chômage qui est nettement plus élevé que tous les pays européens, on ne peut pas ne pas se poser de questions sur notre système. On a essayé toute une série des chimères qui n'ont pas réussi - la réduction du temps de travail, la multiplication des emplois dans le secteur public. Aujourd'hui, tous ces remèdes sont abandonnés par tout le monde dans tous les pays européens. Il y a eu encore récemment une réunion du G8 des ministres de l'Emploi à Stuttgart, sous la présidence des Allemands, qui a montré à quel point toutes ces recettes, qui avaient été utilisées par la France, étaient inefficaces et étaient rejetées. Alors, avec les organisations syndicales, on va commencer à discuter. On va discuter sur la base des rapports que j'ai commandés sur les deux sujets que j'évoquais tout à l'heure. Mais on va aussi discuter sur la base d'un travail que les partenaires sociaux sont en train de faire en ce moment. J'avais suspendu, le Parlement avait suspendu un certain nombre d'articles de la loi de modernisation sociale. Et j'avais demandé aux partenaires sociaux d'essayer de réécrire ces articles, notamment en matière de gestion des restructurations industrielles. Ils sont au travail, ils ont déjà des propositions à faire. On va donc mettre ces propositions sur la table de la négociation."

On a quand même l'impression dans vos propos que vous n'aimez pas beaucoup les chômeurs, que vous avez tendance à dire que, finalement, il y aurait, en France, "des chômeurs professionnels", des gens qui "choisiraient" le chômage...

- "Vous ne m'avez jamais entendu dire cela."

Quand le Président dit : "Il faut remettre les gens au travail" ?

- "Oui, cela veut dire que nous avons un système qui, par son inefficacité, écarte les gens de l'emploi. Quand vous êtes au chômage depuis quatre ans, et que vous essayez de trouver un travail, et que vous vous présentez devant un employeur, après avoir été pendant quatre ans complètement en-dehors des circuits du travail, c'est extrêmement difficile de retrouver un emploi. C'est pour cela que le débat que nous avons en France sur la question de la durée de l'indemnisation du chômage, est un mauvais débat, c'est un faux débat. Ce n'est pas l'allongement de la durée d'indemnisation du chômage qui permet de trouver des emplois aux gens. Lorsque vous êtes au chômage depuis une longue durée, vous avez besoin de dispositifs de réinsertion, spécifiques, qui, aujourd'hui, n'existent pas. Je pense qu'on a trop privilégié en France l'assistance, on a trop confondu le social et le laxisme. Nous sommes obligés, aujourd'hui, de revenir sur ces positions."

Cela veut-il dire que vous envisagez peut-être des systèmes contraignants pour les chômeurs. Cela existe, par exemple, en Grande-Bretagne où un chômeur qui refuse une offre d'emploi et puis une deuxième fois, une troisième fois, finalement peut perdre ses indemnités ?

- "Cela existe dans notre pays, c'est aujourd'hui la règle. C'est-à-dire que quelqu'un qui refuserait un nombre d'emplois important et des emplois qui correspondent à ses qualifications, peut être sorti des indemnisations du chômage. L'objectif, ce n'est pas de sanctionner, ce n'est pas de faire planer une menace. L'objectif, c'est d'offrir à tout le monde une solution adaptée à ses besoins, plutôt à chacun une solution adaptée à ses besoins. Pour ceux qui sont près de l'emploi, c'est un emploi, et pour cela, il faut de la croissance, il faut que les emplois se créent en France et pas dans les pays voisins. Pour ceux qui éloignés de l'emploi, c'est une formation ou c'est un mécanisme d'insertion. Ce que je voudrais, c'est qu'à l'issue de cette loi, on puisse prendre l'engagement de proposer à chaque personne au chômage, une solution adaptée à ses besoins. Il faut reconnaître que ça n'est pas encore le cas aujourd'hui."

Ce n'est pas le système : "vous devez accepter n'importe quoi" ?

- "Certainement pas. Personne ne pense à imposer aux personnes qui sont à la recherche d'un emploi, un emploi qui ne correspond pas à leur qualification, qui ne correspond pas à leurs aspirations. Mais en même temps, je pense que tout le monde doit bien comprendre que, non seulement la société ne peut pas indemniser indéfiniment des personnes qui sont au chômage si elles sont en mesure de reprendre un emploi, mais surtout, c'est pour elles une vraie catastrophe que de rester longtemps éloignées de l'emploi. Je pense que la plupart des gens qui sont au chômage n'ont évidemment pas d'autre objectif que de retrouver un boulot".

Autre grand dossier pour 2004 : la réforme de l'assurance maladie. 11 milliards d'euros de déficit prévu en 2004. J. Chirac a dit : "L'assurance maladie sera consolidée dans les six mois" ; il n'a pas parlé de réforme. Comment allez-vous faire ? Est-ce que le principe de "chacun paie selon ses moyens et reçoit des soins selon ses besoins", vous le garantissez ?

- "Ce que nous voulons, c'est conserver la Sécurité sociale telle que nous l'avons créée et consolidée tout au long des années depuis la Libération."

Vous allez ouvrir les secteurs de la santé à la concurrence ?

- "Pour cela, il faut la réformer. On est dans la même problématique que pour les retraites, on est dans la même problématique que pour l'emploi. Si on veut conserver un modèle social qui est l'un des plus généreux au monde - par exemple, en matière d'indemnisation du chômage, vous ne trouverez pas un pays plus généreux que la France -, il faut pratiquer un certain nombre d'adaptations, sinon ce système va voler en éclats. On est en train d'y travailler, avec J.-F. Mattei. L'objectif, c'est bien de faire en sorte que tout le monde puisse avoir accès à des soins de qualité et à des soins qui doivent pouvoir suivre l'évolution des techniques en matière médicale."

Oui, mais ce sont des mots. Je voudrais que l'on soit un peu plus concrets. Cela veut-il dire que vous allez peut-être laisser une plus grande part aux mutuelles, aux assurances ? Est-ce que vous voulez responsabiliser le patient ?

- "Vous ne me ferez pas dire autre chose que ce que j'ai dit sur ce sujet, pour une raison simple, c'est que nous sommes dans une phase d'élaboration d'un projet."

Mais vous avez des idées...

- "Bien sûr qu'on a des idées. Mais on va entrer en concertation avec les organisations syndicales sur ce sujet. Vous avez vu qu'il y a toute une série d'options qui sont possibles. L'important pour nous, c'est de faire en sorte que l'accès aux soins soit le plus large possible, et en même temps, que la France puisse profiter des progrès médicaux. Car il y a souvent une attitude par rapport à ces question de santé qui consiste à dire : il faut dépenser moins. Je ne crois pas qu'il faille dépenser moins en matière de santé. Je pense que tous les pays développés, à l'avenir, dépenseront plus en matière de santé. Il faut simplement repenser la répartition des dépenses en matière de santé, pour qu'elles soient supportables par la collectivité."

C'est-à-dire que, par exemple, certains risques - J.-P. Raffarin en avait parlé -, des accidents liés, par exemple, liés à la pratique du sport, pourraient être laissés à la charge des assurés, parce que cela pèse très lourd dans le budget de la Sécu ?

- "Ce sont des options qui sont ouvertes et sur lesquelles on discute, mais comme on va rentrer dans une concertation avec les partenaires sociaux dans quelques semaines, je ne dirai rien d'autre."

Une augmentation de la CSG ?

- "Pareil !"

Vous y pensez ?

- "Ce n'est pas pour nous la solution que nous privilégions, parce que vous avez remarqué que nous avons fait beaucoup d'efforts depuis dix-huit mois pour essayer de baisser les prélèvements obligatoires. Et donc tout ce qui pourra permettre d'éviter de les augmenter à l'avenir, sera saisi par le Gouvernement."

Grande prudence, F. Fillon. Les élections approchent...

- "Non. Sur ce sujet-là, je pense qu'il faut avancer avec le temps que nous avons nous-mêmes fixé. C'est un débat qui aura lieu au sortir du printemps. Une concertation doit s'amorcer. Quand on arrive devant les partenaires sociaux en ayant répondu à toutes les questions des journalistes sur tous les sujets, la concertation semble une concertation pour la forme. Donc il ne faut pas que ce soit une concertation pour la forme."

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 6 janvier 2004)

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