Interview de M. François Fillon, ministre des affaires sociales, du travail et de la solidarité à Europe 1 le 26 janvier 2004, sur la situation sociale et économique, le chômage et les propositions de contrats de mission évoquées dans le rapport de M. Michel de Virville. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Fillon, ministre des affaires sociales, du travail et de la solidarité à Europe 1 le 26 janvier 2004, sur la situation sociale et économique, le chômage et les propositions de contrats de mission évoquées dans le rapport de M. Michel de Virville.

Personnalité, fonction : FILLON François, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. Ministre des affaires sociales, du travail et de la solidarité

ti : J.-P. Elkabbach-. La journée commence bien, d'abord parce que vous êtes là et qu'il y a beaucoup de choses à dire...

- "Elle commence bien parce que je suis avec vous."

...On va parler de la laïcité, de l'emploi. Et puis, Sanofi qui lance, ce matin, son OPA hostile sur Aventis. Le ministre des Affaires sociales souhaite-t-il le succès de cette OPA ?

- "Le ministre des Affaires sociales n'a pas de commentaires à faire sur une OPA, surtout au moment où elle se déclenche. Ce que je souhaite simplement, c'est que nous ayons des géants européens dans tous les domaines industriels, qui soient capables de damer le pion, en tout cas, au moins de résister aux Etats-Unis ou aux grandes entreprises asiatiques. Est-ce que la meilleure façon de le faire c'est une OPA hostile ? Ce n'est évidemment pas celle que je préfèrerais."

Vous préférerais qu'ils s'entendent ici avant de porter leur conflit ...

- "Il faut ... évidemment, pour définir une stratégie européenne (sic). Mais si le résultat c'est de créer un géant européen, je pense que nous devons le regarder avec beaucoup d'attention."

Vous voulez dire que vous souhaiteriez que d'autres entreprises en fassent autant ?

- "Oui, et surtout qu'il y ait une stratégie européenne en matière industrielle. Nous avons vu au moment de l'affaire Alstom, par exemple, que le gouvernement français s'est engagé dans une stratégie pour défendre un géant industriel mondial, et qu'il a eu beaucoup de difficultés à en convaincre les Européens."

Craignez-vous une réaction hostile, attentive, critique de Bruxelles ?

- "Je crois qu'il est vraiment trop tôt pour le dire."

"Quand il y a conflit, disait, hier soir, à Europe 1, F. Chérèque, c'est l'emploi qui en subit les conséquences. 100 000 emplois vont donc être joués à la Bourse".

- "Oui, bon... C'est une expression qui est un peu forte..."

Pas fausse.

- "... Je ne crois pas que le fait de construire un géant européen soit dangereux pour l'emploi à terme. Je crois qu'au contraire, ce qui est dangereux pour l'emploi c'est de laisser l'industrie européenne divisée, parcellisée, et sous la menace des Etats-Unis, comme on vient de le voir, sur d'autres dossiers. Naturellement, il faudrait qu'il y ait dans ces stratégies financières, peut-être un peu plus d'information des salariés. C'est d'ailleurs un des buts que poursuit le Gouvernement."

Mais dites-vous à la CGT, à la CFDT, à tous les syndicats que vous ferez tout votre possible pour éviter la casse sociale qui peut découler de telles OPA hostiles ?

- "Je crois que c'est vraiment excessif de commencer à parler de casse sociale, avant même de savoir quelles sont les stratégies, les objectifs de cette opération."

Alors les conséquences sociales, soyons plus neutres.

- "Les conséquences sociales, elles peuvent être favorables. Si l'on a affaire à un groupe qui se développe et qui assure un vrai leadership sur le marché mondial, les conséquences sociales peuvent être bonnes."

Vous avez entendu L. Fabius, ce matin, à Europe 1, il a renouvelé, comme F. Hollande, hier, ses accusations contre votre Gouvernement, qui mène, dit-il, "la plus forte régression sociale depuis la Libération". Et il cite des exemples.

- "Il n'est vraiment pas crédible L. Fabius. Evidemment, dans la chaleur d'un congrès socialiste, il essaye de retrouver quelques accents de ses grands anciens. Mais il n'arrivera pas à faire oublier, notamment aux électeurs, qu'il a été, sans doute, de toute la Vème République, puisque maintenant il faut prendre comme référence la Libération, le ministre qui a le plus souvent privatisé. C'est le champion toutes catégories des privatisations, L. Fabius. Alors, les Français, je crois, sont lassés de ces gens qui disent le contraire quand ils sont en campagne de ce qu'ils font quand ils sont au pouvoir. Et je prendrai un seul exemple : il a, ce matin, volontairement, travesti une idée qui est au coeur du débat que nous avons sur l'emploi, qui est celle du "contrat de mission". Il a expliqué froidement, alors que c'est un homme intelligent, qui connaît les chose, qu'il s'agissait d'une manière pour faire disparaître le contrat à durée indéterminée. Il saut que c'est une imposture que de dire cela. Nous n'avons, évidemment, aucune volonté de faire disparaître le contrat à durée indéterminée, au contraire nous voulons le renforcer. Le contrat de mission est quelque chose de très marginal, qui concerne plutôt la sécurisation de métiers qui sont des métiers d'experts où, aujourd'hui, on utilise beaucoup d'intérim et beaucoup de contrats à durée indéterminée. Donc, M. Fabius ment, et il ment pour essayer de glaner quelques voix. Je pense que les Français ne seront pas dupes."

Au passage, vous n'abandonnez pas les contrats de mission, tels qu'ils ont été proposés par M. De Virville et pas tels qu'ils ont été revus par M. Seillière ?

- "Les contrats de mission, c'est une vieille idée qui était déjà dans un accord interprofessionnel de 2 000, qui avait été signé par la CFDT et par la CFTC notamment, et qui se propose de rendre moins précaire le recours aux experts. Aujourd'hui, quand des entreprises ont besoin, sur un dossier donné de recourir à des experts, à des salariés avec un très haut niveau de qualification, comme ils ne peuvent pas les embaucher sur une durée très longue, ils ont tendance à utiliser l'intérim ou les CDD. La proposition qui a été faite, c'était dire, dans des cas extrêmement contrôlés, quand il y a un accord de branche - qui désormais sera d'ailleurs majoritaire grâce à la loi que je suis en train de faire voter -, on pourra recruter ces gens sur des contrats de cinq ans, ce qui sera quand même mieux qu'un CDD."

Donc, c'est positif ?

- "Donc, c'est positif, à condition naturellement qu'on ne cherche pas à faire de ce contrat de mission un moyen de battre en brèche le CDI..."

Pas de précarité...

- "... Et donc, j'ai dit à plusieurs reprises que je n'accepterai pas de proposer ce contrat de mission si j'ai le sentiment que certains voudraient le généraliser à tous les salariés ou en tout cas à un grand nombre de salariés."

La ronde pour préparer la loi sur l'emploi commence dans moins d'une heure, chez vous. Pourquoi cette mystique ou celle manie de la loi ? Est-ce qu'on a vu quelque part, qu'une loi crée des emplois ?

- "Non, la loi ne crée pas des emplois mais, aujourd'hui, la loi empêche de créer des emplois. Il y a dans notre pays beaucoup de domaines qui sont du domaine législatif, avec des règlementations très lourdes, qui organisent soit une certaine précarité juridique et économique, soit qui, tout simplement découragent les entreprises de créer des emplois. Donc, ce que nous voulons faire, c'est, à travers un texte de loi de mobilisation pour l'emploi, lever un certain nombre de ces obstacles, nous voulons mettre en place un dispositif de deuxième chance pour tous les jeunes qui sont nombreux à sortir du système scolaire sans qualification et qui galèrent dans la vie. Nous voulons essayer de mieux préciser le droit du travail pour qu'il soit plus simple et plus clair d'application, et pour cela on a besoin de la loi."

Qu'attendez-vous des syndicats que vous allez recevoir toute la journée et jusqu'au 4 février ?

- "J'attends des syndicats qu'ils s'engagent vraiment dans une discussion positive pour améliorer les conditions sociales et économiques en France."

Que leur donnez-vous en contrepartie ?

- "Moi, je suis ouvert à toutes leurs propositions. Ce que je voudrais, et je pense qu'ils nous en ont déjà donné l'exemple à plusieurs reprises, c'est que le dialogue social dans notre pays ce ne soit pas : le Gouvernement propose, les syndicats critiquent et puis ensuite le Gouvernement fait ce qu'il peut avec les critiques qui ont été formulées. C'est un vrai débat, avec des propositions. Mais pour que ces propositions aient un sens, il faut que les syndicats acceptent de reconnaître un fait : c'est que depuis pratiquement 20 ans, la France, quelle que soit la croissance, a 2 points de chômage de plus que la moyenne des pays européens. C'est donc bien qu'il y a quelque chose dans notre organisation sociale qui n'est pas efficace."

Avec la loi vous pensez gagner 2 % de réduction du chômage, c'est cela ?

- "Ce que je voudrais, c'est qu'on revienne dans la moyenne des pays européens ..."

Autour de 8...

- "... On n'est ni plus bêtes, ni moins bien organisés que les autres, c'est-à-dire, autour de 8."

Je peux vous poser une question sur la laïcité ? F. Bayrou lui-même a annoncé qu'il ne votera pas la loi sur la laïcité, il la trouve inapplicable.

- "F. Bayrou ne perd pas une occasion d'essayer de mettre le Gouvernement et la majorité en difficulté pour gagner quelques voix. Je pense que ça n'est pas compatible avec l'image d'homme d'Etat qu'il veut essayer de se donner. Il y a un vrai problème d'intégration dans notre pays, il le sait bien. Il y a un problème de plus en plus grave dans notre école, qui n'est plus le lieu de liberté, de liberté de conscience, d'intégration, qui permet de servir de creuset à la République. Il faut, aujourd'hui, prendre une décision ferme. Si, justement, on est dans une situation aussi difficile, c'est parce que cela fait des années qu'on n'a pas pris de décisions dans ce domaine, qu'on a laissé faire n'importe quoi à l'école. Et je pense que F. Bayrou, qui a lui-même eu des responsabilités dans ce domaine devrait s'en rendre compte."

Oui, mais il en ressasse ce qu'il avait fait en 1994.

- "Oui mais ça n'a pas marché, puisque nous sommes aujourd'hui dans les difficultés que nous connaissons."

Le débat est passionné et sans doute légitime dans le pays, et voilà qu'il atteint votre majorité qui doute. Mais le pire ou le plus étrange ou le plus comique, c'est que le Gouvernement lui-même semble traversé de divergences. Est-ce que vous comprenez, vous, cette cacophonie dans votre gouvernement ?

- "Je pense en tout cas qu'il faut y mettre un terme immédiatement. Nous voulons quelque chose de très simple qui consiste à faire de l'école un lieu protégé, notamment s'agissant des jeunes femmes qui, dans notre pays, doivent pouvoir, à l'école, comme les autres, être parfaitement intégrées sur le même pied que l'ensemble de la communauté éducative."

Est-ce que comme l'a dit L. Ferry, il ne faudra plus être barbu ?

- "Non, je vous en prie, ça n'a aucun sens. Il n'y a que la question des signes ostensibles religieux, c'est-à-dire un certain prosélytisme que nous voulons combattre à l'école. Il faut s'arrêter là, il faut arrêter ce débat qui est en train de prendre des proportions complètement déraisonnables, sous l'impulsion justement de ceux qui ne veulent pas que l'intégration réussisse dans notre pays."

(Source : premier ministre, Service d'information du gouvernement, le 27 janvier 2004)

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