Point de presse de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie, et interview à des radios françaises le 6 février 2004 à New York, sur la gestion des crises régionales. | vie-publique.fr | Discours publics

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Point de presse de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie, et interview à des radios françaises le 6 février 2004 à New York, sur la gestion des crises régionales.

Personnalité, fonction : GALOUZEAU DE VILLEPIN Dominique.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie

Circonstances : Voyage de Dominique de Villepin aux Etats-Unis : déjeuner de travail avec le secrétaire d'Etat américain, Colin Powell, en marge de la Conférence internationale sur la reconstruction du Liberia aux Nations unies le 6 février 2004 à New York

ti : (Point de presse à New York, le 6 février 2004) :

(Traduit de l'anglais)

Permettez-moi d'abord de vous dire le plaisir que j'ai éprouvé et que j'éprouve encore d'être ici aujourd'hui et d'avoir participé ce matin à la conférence pour la reconstruction du Libéria. J'ai eu également un très bon entretien avec le Secrétaire général Kofi Annan. C'était important pour moi d'avoir cette possibilité d'évoquer toutes les questions en instance aux Nations unies. J'ai eu un déjeuner de travail avec le secrétaire d'Etat Colin Powell. Nous avons eu une très bonne conversation dans un climat très constructif et amical. Nos deux pays sont confrontés à de très graves défis tels que le terrorisme, la prolifération et la gestion des crises régionales, de sorte que nous avons besoin de travailler ensemble pour atteindre notre but commun. Nous avons naturellement abordé de nombreux problèmes.

Je commencerai par l'Irak. Si la France et les Etats-Unis ont connu des divergences, nous devons aujourd'hui faire du processus politique une réussite pour l'Irak, pour la région, pour la communauté internationale, une réussite qui soit pleinement approuvée par les Irakiens. La France s'est toujours prononcée en faveur d'un prompt transfert de souveraineté et d'un rôle moteur des Nations unies pour aider les Irakiens dans le cadre du processus politique. La France soutient les missions dépêchées par le Secrétaire général Kofi Annan. Nous avons pleinement confiance dans la capacité des Nations unies à aider les Irakiens à trouver une solution viable en vue de mettre en place un gouvernement provisoire légitime.

Nous avons, naturellement, parlé du Proche-Orient. Etant donné l'impasse actuelle, nous devons joindre nos efforts à ceux des autres membres du Quartet afin d'aider les parties à mettre en ¿uvre la Feuille de route, seul cadre convenu. Les Palestiniens doivent prendre l'engagement de prévenir les actes de terrorisme. Israël, pour sa part, doit adopter des mesures concrètes pour rétablir la confiance. A cet égard, l'annonce faite dernièrement par le Premier ministre Sharon du démantèlement des colonies dans la bande de Gaza doit être relevée. Il n'y aura toutefois pas de paix durable, c'est là ma conviction profonde, sans règlement négocié.

En ce qui concerne l'Afghanistan, nous avons évoqué le processus de reconstruction, en particulier dans la perspective des prochaines élections. En matière de sécurité, la France est prête, sous certaines conditions relatives notamment à la durée et à la participation de nos partenaires de la FIAS, à utiliser la structure commune de l'Eurocorps pour assurer le commandement de la FIAS à l'été prochain. Nous avons également évoqué le projet de nouvelle conférence internationale sur l'Afghanistan qui devrait avoir lieu le mois prochain. La France est bel et bien favorable à ce projet.

Un autre sujet abordé a été celui de l'Afrique occidentale. Nous continuerons à travailler ensemble pour aider les pays d'Afrique occidentale à rétablir la paix et la sécurité, et nous soutenons le rôle-clef des Etats-Unis au Sierra Leone, au Liberia et en Côte d'Ivoire. Ces trois crises ont des rapports entre elles, des rapports étroits. C'est pourquoi il faut qu'une force des Nations unies soit déployée rapidement en Côte d'Ivoire, et je ne doute pas que le Conseil de sécurité prenne, d'ici à la fin du mois, la décision d'y envoyer une force de maintien de la paix.

Nous avons aussi évoqué les grandes questions de prolifération des armes de destruction massive : l'Iran, la Libye, la Corée du Nord et les récents aveux du docteur Khan au Pakistan. Des progrès ont été accomplis. Nous sommes résolus à développer davantage encore l'excellente coopération qui existe entre nous, et cela vaut également pour la lutte contre la menace terroriste. La sécurité de l'aviation civile en offre un bon exemple. Vous le voyez, la France et les Etats-Unis sont tournés vers l'avenir et sont désireux de travailler ensemble en une période difficile pour la communauté internationale. A présent, je suis prêt à répondre à vos questions.

Q - Monsieur le ministre, il y a eu un an hier que le secrétaire d'Etat Colin Powell, venu aux Nations unies, vous a dit qu'il n'y avait aucun doute quant au fait que l'Irak détenait des armes biologiques et que, selon une estimation américaine prudente, ce pays possédait 100 à 500 tonnes d'agents chimiques. La fausseté de ces déclarations, pour le moment en tout cas, du fait de l'absence de preuves de l'existence de ces armes, amoindrit-elle de manière significative, à vos yeux, la crédibilité de M. Powell lorsqu'il déjeune à la même table que vous, et celle des services de renseignement américains qui sollicitent l'aide de la France non seulement en Irak mais encore sur d'autres questions relatives aux armements dans le monde ?

R - En ce qui concerne les armes de destruction massive en Irak, la position de la France a été, tout au long du processus, lorsque nous débattions de la résolution 1441, que nous pensions - la communauté internationale pensait - qu'il y avait un risque. C'est la raison pour laquelle nous avions décidé d'un processus collectif dans le cadre des Nations unies afin de reprendre les inspections en Irak. J'avais dit à l'époque que les inspecteurs des Nations unies étaient les yeux et les mains de la communauté internationale, raison pour laquelle nous les soutenions. Nous avions fait de nombreuses propositions afin de faire en sorte que ces inspecteurs disposent de capacités accrues et soient de plus en plus efficaces. Ce que nous savons aujourd'hui indique que la réalité semble différer de ce qui avait été dit à l'époque par de nombreux pays. Je pense que cela montre, rétrospectivement, que l'on doit tirer certains enseignements de ce qui s'est passé, le plus important pour nous étant que le processus multilatéral peut nous apporter certaines garanties quant à la capacité pour la communauté internationale de faire face à ce type de défi : en agissant ensemble, en nous informant mutuellement, en faisant en sorte d'avoir un processus qui puisse être graduel, je pense que nous avons un maximum de garanties d'efficacité. Je crois donc qu'il importe de nous en tenir au processus multilatéral, de nous en tenir aux principes auxquels nous avons cru et que les Nations unies soutiennent. Cela dit, il va de soi que l'essentiel est aujourd'hui de nous tourner vers l'avenir. C'est exactement ce que M. Powell et moi-même avons fait. Nous sommes l'un comme l'autre, je crois, très conscients des difficultés qui se présentent sur le terrain, et nous devons soutenir le processus politique. C'est à l'heure actuelle la difficulté essentielle : comment bâtir ensemble, avec toute la communauté internationale et, naturellement, avec l'ensemble des parties irakiennes, comment édifier un processus politique qui soit vraiment bon ? Je pense que la décision qu'a prise le Secrétaire général Kofi Annan de dépêcher en Irak une mission est une décision très importante. Il s'agira d'une mission d'évaluation destinée à nous conseiller sur la manière de faire en sorte que ce processus soit le meilleur et jouisse du soutien de tous. Je pense que c'est une bonne occasion de reprendre le cours des choses et d'agir ensemble pour faire en sorte que l'Irak se retrouve dans la meilleure situation possible.

Q - Monsieur le ministre, avec tout le respect que je vous dois, vous n'avez pas vraiment répondu à mon confrère en ce qui concerne la crédibilité ; or il s'agit d'une question qui est soulevée dans ce pays par d'anciens hommes d'Etat comme Brent Scowcroft, qui fut le patron de Colin Powell et qui a déclaré voici quelques jours que "la crédibilité des Etats-Unis a été entamée à un point tel que si nous avons besoin de constituer d'autres coalitions pour faire face à des crises ou à des conflits à venir, nous aurons du mal à le faire". Etes-vous du même avis ? Pensez-vous que la crédibilité des Etats-Unis a été entamée à un point tel que si, face à un conflit à venir, ils demandaient l'aide de la France, vous deviez répondre par la négative ou encore étudier cette demande avec le plus grand soin ?

R - Je vous remercie d'avoir développé cette question, car cela me permet de répondre avec davantage de précision. Je pense que mon collègue et ami Colin Powell, lorsqu'il s'est trouvé en face du Conseil de sécurité en février dernier, a défendu la position à laquelle il croyait compte tenu de la connaissance de la situation qu'il avait alors. Tout le monde sait que nous nous trouvions dans une situation internationale très difficile, et chacun agissait sur la base des informations dont il disposait. C'est bien pourquoi nous pensons qu'il importe de travailler en concertation étroite car, comme disent les Français, deux avis valent mieux qu'un, et je crois qu'il est toujours utile d'agir collectivement. C'est pourquoi nous croyons au Conseil de sécurité ; c'est pourquoi nous pensons que nous devons agir collectivement ; et c'est pourquoi nous pensons que plus nous travaillons ensemble - et c'est dans cet esprit que nous avons déjeuné aujourd'hui -, plus nous pourrons être efficaces. Qu'il n'y ait pas de malentendu là-dessus : la situation est très difficile. Il faudrait probablement remonter plusieurs décennies en arrière pour trouver une situation internationale aussi difficile. Parce qu'elle est difficile, nous nous devons de conjuguer nos efforts pour trouver la meilleure solution possible. Il se peut parfois, si je puis dire, que l'on ne trouve pas de bonne solution. Il faut alors trouver la moins mauvaise, et cela d'une manière très pragmatique, pour faire face à la difficulté de la situation internationale. Cela est vrai pour l'Irak, cela est vrai pour le Processus de paix, cela est vrai pour l'Afghanistan, mais la meilleure garantie que nous ayons du fait que nous allons faire de notre mieux, c'est d'agir ensemble, avec confiance et dans l'amitié. Je l'ai déjà dit il y a un an, le seul but que poursuit la France, c'est de trouver des solutions dans un monde très complexe. Et nous le faisons - c'était vrai il y a un an, ça l'est toujours aujourd'hui - dans un esprit d'amitié. Nous sommes amis, nous sommes alliés, et nous ne l'oublions jamais, et nous avons un même objectif, celui d'un monde plus stable, plus juste, où règne la confiance et qui soit en mesure de faire face collectivement aux difficultés. J'espère avoir répondu à vos questions.

Q - Si à l'avenir les Etats-Unis vous demandent d'entrer en guerre, sur la base de ce qu'ils (inaudible)

R - Bien, je vous remercie encore pour cette précision. Il est toujours bon de préciser sa pensée. La position défendue par la France il y a un an était que dans un monde instable, dans un monde dangereux, la force ne peut être qu'un dernier recours. C'est là la clef de la position de la France, c'est la clef de nos convictions et de nos principes. Nous l'avons dit hier et nous le redisons. Pour nous assurer que la guerre est seulement le dernier recours, nous devons travailler en étroite concertation. C'est là le sens du multilatéralisme, c'est là le sens de la confiance et de l'amitié.

Nous pensons que dans un monde très instable, le recours à la force est source de distorsions et de frustrations. Nous vivons dans un monde où il existe un grand nombre de problèmes d'identité. Nous ne voulons pas laisser à la violence, au terrorisme, la possibilité de recourir à la force pour leur propre cause. C'est pourquoi, une fois encore, je pense qu'il importe d'avoir cela bien présent à l'esprit. Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour recourir à des stratégies pacifiques, à la diplomatie, au dialogue. C'est ainsi que l'on peut trouver une solution. Nous devons déployer beaucoup d'efforts.

Lors du débat sur la résolution 1441, nous avions dit que si, en fin de compte, il n'y avait pas d'autre voie que le recours à la force, nous prendrions évidemment nos responsabilités, mais qu'ensuite le Conseil de sécurité devrait se réunir à nouveau. Je pense donc qu'il s'agit d'une position très claire et tout à fait responsable, et je crois que c'est la seule manière de toujours assurer la stabilité du monde et la coopération entre les pays.

Q - Monsieur le ministre, vous dites ne pas douter que le Conseil de sécurité prenne la bonne décision à la fin de mois en approuvant l'envoi en Côte d'Ivoire d'une mission de maintien de la paix des Nations unies. Est-ce parce que M. Powell vous a assuré du soutien des Etats-Unis dans ce sens, et y a-t-il eu un accord sur les effectifs à envoyer, ou y a-t-il d'autres problèmes dont il vous aurait fait part ?

R - Lorsque je dis que je n'en doute pas, c'est parce qu'il arrive dans la diplomatie que les réalités aient leur importance. Or, nous sommes confrontés en Côte d'Ivoire à une situation difficile. Nous avons accompli de grands progrès. Nous avons connu des moments très difficiles. Et nous en sommes aujourd'hui à la dernière phase des Accords de Marcoussis. Les choses n'y sont plus ce qu'elles étaient dans la phase précédente. Dans celle-ci, vous le savez, la France traitait avec les pays de la région, avec la CEDEAO, avec nos 5.000 hommes qui accomplissent en Côte d'Ivoire un travail remarquable. A présent, nous entrons dans une nouvelle phase qui est une phase de désarmement, dans laquelle il convient de mettre en place le processus politique préalable à des élections. Dans ce cadre, nous avons besoin des Nations unies car celles-ci possèdent une expérience inégalée. Je pense, nous en avons parlé de façon approfondie avec Colin Powell, je pense que les Etats-Unis et leur secrétaire d'Etat comprennent parfaitement la situation et, comme nous, estiment qu'il faut faire quelque chose. Je pense que nous allons trouver le moyen de faire en sorte que dans les semaines à venir - car le Conseil de sécurité se réunira de nouveau dans quelques semaines, à la fin de février - nous puissions définir les effectifs absolument nécessaires, je le redis, à la Côte d'Ivoire et absolument nécessaires à la région. On parle du Liberia, mais à quoi bon envoyer 15.000 hommes au Libéria si demain nous avons une guerre civile en Côte d'Ivoire ? Soyons logiques, soyons responsables. Je pense que tout le monde le comprend très clairement, donc faisons ce que nous devons faire. Ce que nous devons faire, c'est envoyer une force en Côte d'Ivoire, et je ne doute pas que telle sera la décision que le Conseil de sécurité prendra dans deux ou trois semaines.

Q - M. Powell ne vous a donc donné encore aucune assurance ?

R - La diplomatie, voyez-vous, est affaire de dialogue, de discussion, d'échange d'idées. Je vous le dis, je pense que mes interlocuteurs comprennent parfaitement la situation et j'ai confiance, je ne saurais être plus clair. Je n'ai pas besoin d'assurances, j'ai besoin de décisions, et j'espère, j'en suis tout à fait sûr, que ces décisions interviendront d'ici deux à trois semaines.

Q - David Kay a dit la semaine dernière qu'en matière de renseignement, en ce qui concerne les armes de destruction massive, nous avions tout faux. Reprendriez-vous ces propos pour votre propre compte ?

R - Nous pensions tous qu'il y avait un risque en Irak, et c'est pour cette raison que nous avions défini un processus. Quel processus ? Celui de la résolution 1441. Ce processus, nous en avions fait le choix dans le cadre des Nations unies pour tenter d'établir la réalité dans cette affaire d'armes de destruction massive. A ce moment-là, au début de 2003, les inspecteurs sont venus au Conseil de sécurité nous faire part de leurs constatations, et nous leur avons dit que nous avions besoin d'en savoir davantage et que s'il leur fallait un soutien accru pour établir exactement ce qui se passait, nous étions prêts à le leur accorder. L'élément-clef, pour nous, c'était le rapport des inspecteurs. Nous avions donc une attitude très pragmatique qui tenait également compte de la complexité de la situation. Nous avons toujours pensé, comme tous les Français, qu'il s'agissait d'une question complexe, délicate, et que la plus grande difficulté était sans nul doute d'obtenir des informations. Sachant qu'il était difficile de le faire par nous-mêmes, nous avons naturellement jugé avisé de le demander aux inspecteurs et d'attendre qu'ils nous donnent leur avis. C'est précisément ce que nous avons fait, et nous attendions que les inspecteurs nous informent, ce qu'ils ont fait dans chacun de leurs rapports.

Ce que nous avons dit, c'est que nous devions poursuivre ce processus jusqu'au bout avec les inspecteurs et, à la fin, voir dans quelle mesure l'Irak possédait des armes de destruction massive et ce qu'il y aurait lieu de faire si ce pays ne respectait pas ses obligations. C'était ce processus qui nous apportait la garantie que face à un risque éventuel - et nous avons toujours dit que ce risque pouvait exister -, ce risque devait être vérifié. Et c'est à cause de la possibilité, de l'éventualité de ce risque que nous estimions que les inspections étaient le seul moyen d'établir ce qui se passait. Nous reconnaissions donc qu'il était difficile de le savoir par nous-mêmes et que le seul moyen d'obtenir une réponse était de faire confiance à la capacité des inspecteurs, bras actif et ¿il de la communauté internationale, à nous donner leur propre estimation. Ces inspecteurs faisaient rapport au Conseil de sécurité et c'était à nous, à chacun des pays du Conseil de sécurité, qu'il appartenait d'utiliser leurs connaissances et leur avis pour établir la vérité. Nous avons regretté, naturellement, que ce processus n'ait pas pu être mené à son terme.

Q - Lorsque vous dites que vous voulez vous tourner vers l'avenir et tirer certains enseignements du passé, êtes-vous prêt à admettre que l'opposition entre la France et les Etats-Unis n'était pas seulement une question de principes mais encore une question de comportements ? Reconnaissez-vous, dans ce sens, que de part et d'autre, la manière dont cette opposition s'est exprimée publiquement était erronée - arrogance d'un côté, prétention et rébellion de l'autre - et que ces comportements doivent être rectifiés si l'on veut aboutir à des solutions nouvelles ?

R - Je ne crois pas que ce soit la bonne façon de présenter les choses. D'abord, je ne vois pas ce que vous voulez dire par "arrogance". Je pense que nous avons des principes. Ces principes, nous nous y tenons. Face à cette situation difficile en Irak, nous pensions que nous avions l'obligation d'être pragmatiques et d'agir avec les Nations unies. Telle était la position de la France. Bien sûr, il y a eu des divergences. Cela a été une époque difficile. Je crois que nous comprenons tous la nécessité de recommencer à travailler en contact étroit, du fait de l'importance des enjeux. Il est dans l'intérêt de nos deux pays que la communauté mondiale trouve des solutions.

Nous sommes donc attachés à l'idée de travailler ensemble, c'est dans l'intérêt de tous. Personne ne peut voir ce qui se passe en Irak et au Proche-Orient sans vouloir agir. Nous voulons agir ensemble afin de trouver la bonne solution. C'est là un engagement que nous prenons. Depuis le début, nous avons estimé que c'était important à cause de ces principes, car nous pensions que l'approche multilatérale était la seule qui soit en mesure de résoudre les problèmes auxquels nous étions confrontés en Irak à ce stade-là, dans cette première phase.

A présent, nous sommes dans une autre phase. La guerre a eu lieu. Nous éprouvons des difficultés en Irak. Nous devons recommencer à travailler ensemble. Il s'agit de deux périodes différentes. Dans la première, nous nous en sommes évidemment tenus à nos principes et nous avons fait ce que nous pensions devoir faire. A présent, nous sommes dans une nouvelle phase. Agissons donc ensemble.

Q - A propos d'agir ensemble, je crois que le secrétaire d'Etat a dit qu'il vous parlerait, à ce déjeuner, de faire appel à l'OTAN en Irak. Ce sujet a-t-il été abordé et sur quoi cela a-t-il débouché ?

R - Nous avons évoqué l'OTAN, bien entendu. La priorité pour nous, à l'heure actuelle, c'est le rôle de l'OTAN en Afghanistan. Nous sommes tous d'accord sur ce point. Pour ce qui est de l'Irak, bien sûr, nous savons que l'OTAN apporte une assistance technique à certains membres de la coalition, pour le moment, mais il n'y a rien d'autre à l'ordre du jour, et nous estimons que quelle que soit l'option envisagée pour l'Irak, au-delà de ce qui existe actuellement, cela devra se faire à la demande d'un gouvernement irakien pleinement souverain, et que cela devra aussi se faire avec l'accord du Conseil de sécurité.

Q - Dans quelle mesure estimez-vous que la crise irakienne a affaibli ou renforcé la position de la France au sein de l'Union européenne, donc l'influence de l'Union européenne dans le monde arabe, plus précisément au Levant et au Maghreb ?

R - Je pense que la position de la France a été bien comprise par tous pendant cette période et, là encore, parce qu'il s'agissait pour nous d'une question de principes. La question qui se pose aujourd'hui n'est pas de savoir si nous gagnons ou non en influence mais bien de savoir comment nous pouvons trouver ensemble la bonne solution. Lorsque je dis "ensemble", cela veut dire la France et les Etats-Unis, les Européens et les Américains, nous tous, ainsi que les pays du Proche-Orient, le véritable défi est là. Pour nous, il ne s'agit donc pas de chercher à tirer avantage d'une situation, quelle qu'elle soit, il s'agit de résoudre des problèmes. Il arrive, je crois, que les diplomates réagissent comme tout un chacun. Nous voulons des solutions. Ce n'est pas une simple question d'influence.

Le problème est que nous vivons dans un monde dangereux confronté à des difficultés. Quel type de solution pouvons-nous trouver ? C'est pour nous une question de sécurité, une question de stabilité, dans l'intérêt de tous. Cela explique que, dans ce monde difficile, je sois plutôt optimiste. Nous avons connu des temps difficiles mais je pense qu'aujourd'hui nous avons tous les mêmes buts. Nous pouvons tous tirer des enseignements de ce qui s'est passé et nous efforcer de faire mieux demain. Et nous sommes tous plus forts parce que nous voyons aujourd'hui qu'il faut agir. C'est là un point sur lequel les Etats-Unis et la France n'ont cessé de dire la même chose. Nous avons toujours considéré que le statu quo, en Irak, au Proche-Orient ou ailleurs, n'était pas la solution la meilleure. Nous devons agir, la question est de savoir comment. Nous savons aujourd'hui que ce qu'il faut faire, c'est agir dans le dialogue, dans la coopération, pour plus de stabilité, et tous ensemble. Si nous sommes capables de tirer tous ces enseignements de ce qui s'est passé, je crois que cette expérience aura été très utile.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 16 février 2004)

(Interview à des radios françaises à New York, le 6 février 2004) :

Q - ...Vous avez un ton un peu plus conciliant aujourd'hui.

R - D'abord parce qu'il faut regarder le monde tel qu'il est, c'est un monde difficile, c'est un monde dangereux, nous avons besoin de solutions. Nous avons la même conviction qu'il y a un an, et c'est plus vrai que jamais aujourd'hui, que nous ne trouverons pas de solution si nous ne travaillons pas ensemble. Pourquoi est-ce que la France a pris, il y a un an, une positions aussi forte ? Tout simplement parce que nous avons des principes auxquels nous croyons et qu'au coeur de ces principes, il y a la réalité suivante : nous ne pouvons pas trouver de solution aux problèmes du monde si ces principes ne sont pas partagés par la communauté internationale, si la règle qui est au coeur du système international n'est pas la règle multilatérale, avec des Nations unies fortes. Donc aujourd'hui, bien évidemment, nous regardons en arrière et nous tirons les conclusions de ce qui s'est passé et nous constatons que, du côté américain, du côté de l'ensemble des pays, il y a cette volonté de travailler ensemble. La France veut des solutions et nous allons travailler ensemble pour essayer de faire en sorte, qu'il s'agisse de l'Irak, du Proche-Orient, de l'Afrique, de pouvoir passer le cap de ces difficultés, sachant que le meilleur atout pour la communauté internationale, c'est son unité, et que cette unité lui confère une légitimité, une capacité à peser sur les affaires du monde.

Q - A propos des services de renseignement, David Kay a dit la semaine dernière que nous nous sommes tous trompés. Il semblait englober tous les services de renseignement occidentaux. Est-ce que les Français pensaient aussi qu'il y avait des armes de destruction massive ? Est-ce que vous êtes surpris qu'il n'y en ait pas ?

R - Nous avons pensé, il y a un an, qu'il y avait un risque. C'est parce qu'il y avait un risque, qu'il fallait que la communauté internationale se mobilise à travers la résolution 1441, et parce que nous savions que les choses étaient difficiles et complexes, nous avions décidé de faire confiance aux inspecteurs des Nations unies. J'avais dit à l'époque que les inspecteurs sont à la fois l'oeil et la main de la communauté internationale. Nous avons donc demandé à ces inspecteurs de nous faire des rapports réguliers sur ce qu'il y avait. Et forts de ces informations, nous avons vu que ces inspections marchaient, que nous apprenions à connaître mieux la situation en Irak. Nous avons évidemment fortement déploré que ce processus soit interrompu parce que nous pensions qu'il était le meilleur moyen de traiter cette question des armes de destruction massive. Une fois de plus, il s'agit maintenant de regarder vers l'avant, de voir comment tirer les leçons du passé et comment nous pouvons être plus efficaces sur la scène internationale. Et pour être plus efficace, il faut être solidaires et travailler ensemble.

Q - Quand vous entendez Colin Powell dire publiquement ici aux Etats-Unis que s'il avait su ce qu'il y avait dans le rapport de David Kay, il n'aurait peut-être pas soutenu le déclenchement de la guerre en Irak, c'est quelque chose qui vous fait plaisir à entendre ou vous vous dites il y a un vrai problème d'avoir en face de nous une Amérique qui est capable de douter à ce point ?

R - Je crois que cela conforte l'exigence multilatérale, la nécessité d'avoir un système de sécurité collective où tous les pays apportent ce qu'ils ont. Il y a un vieux dicton en France : il y a davantage d'idées dans deux têtes que dans une. Eh bien, c'est tout le principe qui est au coeur du système multilatéral. Si nous travaillons ensemble, nous avons toutes les chances que les solutions que nous proposerons soient meilleures. Nous aurons toutes les chances de donner plus d'atouts à la recherche de solutions.

Q - Est-ce que c'est plus facile aujourd'hui d'expliquer cette position aux Américains et à Colin Powell comme vous l'avez fait aujourd'hui, parce qu'ils sont justement aujourd'hui dans cette situation d'absence d'armes de destruction massive ?

R - Il est évident que lors de l'entretien que nous avons eu aujourd'hui, l'esprit constructif qui a été de mise est bien évidemment le fait à la fois de la France et des Etats-Unis.

Q - Les Américains justement doutent puisqu'ils se trouvent seuls en Irak. Ce n'est pas facile de les convaincre de passer par le multilatéralisme.

R - Dès lors que nous nous posons des questions sur la meilleure façon d'aborder les choses, alors même que, je l'ai dit, c'est un monde difficile et complexe, eh bien, nous sommes mieux à même, ensemble, de travailler. Partons de ces questions, recherchons les meilleures solutions et il arrive que nous soyons dans des situations où il n'y a peut-être pas de bonnes solutions. Recherchons alors la moins mauvaise pour essayer d'avancer ensemble. Je crois que nous sommes dans un moment de la vie internationale où il faut beaucoup d'humilité face aux crises, mais il faut aussi beaucoup d'unité.

Q - Un exemple de la réconciliation, c'est aussi des gestes en direction de la Côte d'Ivoire ; les Etats-Unis ne sont pas près pour l'instant d'autoriser le déploiement de 6.000 casques bleus. Vous en avez parlé avec Colin Powell ?

R - Bien sûr, j'en ai parlé avec Colin Powell et je peux vous dire que ce n'est pas du tout le sens de nos conversations. Je crois qu'il y a une parfaite conscience de l'importance des enjeux. Nous avons avancé en Côte d'Ivoire et fait d'immenses progrès ; nous arrivons à la dernière phase du processus de Marcoussis qui est la phase du désarmement et la phase du lancement du processus politique devant conduire à l'organisation des élections. Je peux vous dire que je suis tout à fait confiant sur le fait que dans quelques semaines nous pourrons déployer cette force en Côte d'Ivoire. C'est une exigence, et je crois que nos amis américains comprennent parfaitement la situation. Nous nous mobilisons aujourd'hui, c'est le sens de ma visite, pour le Libéria. Nous voulons reconstruire le Libéria. Cette conférence avait bien cet objectif et nous avons tous constaté que nous ne pouvons pas améliorer les choses au Libéria s'il n'y a pas une approche globale, une approche régionale. Nous avons travaillé en Sierra Leone, nous travaillons aujourd'hui au Libéria. Il faut que tous ensemble, nous abordions cette nouvelle étape en Côte d'Ivoire et une fois de plus je n'ai aucun doute que nous trouverons la bonne solution pour la Côte d'Ivoire ensemble. Nous l'avons constaté il y a quelques jours et c'est pour cela que nous avons prolongé la mission des Nations unies. Nous nous sommes donné quelques semaines supplémentaires. Il y aura un rendez-vous à la fin du mois de février. Vous savez, parfois, les choses prennent un peu plus de temps que cela était prévu. Mais une fois de plus, sur le fond, je crois que tout le monde comprend cette nécessité et nous allons tous travailler ensemble. Le Secrétaire général des Nations unies a dit fortement à quel point il était essentiel de pouvoir déployer cette force C'est la conviction générale. Je n'ai aucun doute qu'avec nos amis américains, nous parviendrons à l'objectif qui est le nôtre.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 9 février 2004)

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