Interview de M. Noël Mamère, député des Verts, dans "Tribunes socialistes" le 28 janvier 2004, sur l'écologie politique, l'idéologie du progrès et les enjeux de la science, sur l'évolution des relations entre Les Verts et le PS vers une "culture du compromis" et sur le refus d'une loi sur le voile islamique. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Noël Mamère, député des Verts, dans "Tribunes socialistes" le 28 janvier 2004, sur l'écologie politique, l'idéologie du progrès et les enjeux de la science, sur l'évolution des relations entre Les Verts et le PS vers une "culture du compromis" et sur le refus d'une loi sur le voile islamique.

Personnalité, fonction : MAMERE Nöel.

FRANCE. Les Verts, député

ti : Tribunes Socialistes : qu'est-ce que le " progrès " pour un écologiste ?

Noël Mamère : Toute la question a été posée notamment par Jacques Ellul dans son ouvrage " La technique ou l'enjeu du siècle " en 1953 : quand le progrès technique n'est pas contrôlé démocratiquement, il peut se retourner contre le progrès humain. Quand ce progrès aboutit à des équivoques écologiques ou philosophiques, ce n'est pas un progrès.

Le clonage humain n'est pas un progrès pour l'homme, comme l'artificialisation de la nature qui aboutit à ce que l'on connaît aujourd'hui en terme d'aménagement du territoire et de dérèglement climatique. La culture républicaine a été très longtemps et est encore fondée sur cette croyance quasiment religieuse dans les vertus de la science qui serait infaillible.

TS : peut-on dire pour autant que l'idée de progrès est antinomique avec l'écologie ?

NM : La problématique de l'écologie politique, qui est une critique de la société industrielle, est quelque chose de neuf pour les socialistes et pour l'ensemble de la gauche qui s'est construite dans cette idéologie. C'est la raison pour laquelle il y a tant de difficultés de compréhension -en réalité des problèmes de culture- entre la gauche traditionnelle et les écologistes représentés par les Verts.

TS : ces problèmes sont-ils surmontables et d'ores et déjà parfois surmontés ?

NM : Ils ne peuvent être surmontés que s'il y a des efforts de compréhension des deux côtés. Les socialistes doivent pratiquer leur " aggiornamiento " culturel en comprenant que la problématique de l'écologie politique doit être au centre des politiques publiques et non plus un simple accompagnement de politiques social-démocrates.

Quand aux Verts, ils doivent admettre qu'ils ne sont pas les seuls à pouvoir apporter des solutions aux problèmes de la société et s'inscrire dans une culture de compromis. De ce point de vue, ce qui vient de se passer en Ile-de-France est un signe historique de l'évolution des socialistes et de la gauche à l'endroit de l'écologie politique. Pour les socialistes, c'est un effort considérable que de faire évoluer leurs alliances en ne considérant plus que leur allié principal est le PCF mais désormais les Verts. Beaucoup de socialistes aimeraient que ce qui s'est passé en Ile-de-France reste une exception, alors que je considère que cela doit faire jurisprudence. C'est le premier pas des socialistes vers la sortie du productivisme.

TS : Pour autant ce n'est qu'un premier pas ?

NM : Oui, car quand on voit ce qu'ont défendu les députés socialistes cette semaine à l'occasion de la discussion de la loi bioéthique, on est en droit de se dire que la culture scientiste est toujours très prégnante chez eux. Mais il y a le temps politique et en cette matière il sera beaucoup plus long qu'on le pense. Il faudra du temps pour que la gauche traditionnelle réussisse à faire cette révolution culturelle.

TS : comment peut-on articuler le principe de précaution avec le principe de la liberté dans la recherche ?

NM : Toutes les sociétés doivent se doter de normes et de barrières juridiques et morales. On n'a pas à être à la traîne de la recherche ou de ce que certains appellent le " progrès " mais c'est aux sociétés de dire quels risques elles veulent courir. Pour qu'elles puissent en décider, il faut qu'elles soient démocratiques et que plusieurs hypothèses soient proposées. Or aujourd'hui, nous sommes dans une situation où le seul argument invoqué, par exemple par les députés socialistes lors de l'examen de la loi sur la bioéthique, est : " il faut rattraper notre retard par rapport aux USA ".

Non la problématique n'est pas celle-ci mais de dire : " qu'est-ce que l'on fait pour empêcher l'instrumentalisation de l'espèce humaine ? Est-ce que le génome fait partie du patrimoine universel de l'humanité ou est-ce que c'est une chose vendable et achetable ? ".

C'est une nécessité d'investir massivement dans la recherche mais comment ? Si c'est pour investir au profit de Monsanto et de quelques grands semenciers qui pratiquent des cultures expérimentales d'OGM en champs ouverts sans prévoir d'en mesurer l'impact environnemental, c'est non.

La recherche doit être fondamentale et financée par l'argent public et non mise au service de grandes entreprises, ce qui fait toute notre différence avec les anglo-saxons. L'argent public ne doit pas servir à encourager une cartellisation de l'agriculture ou une mainmise sur les sciences de la vie. La recherche doit être désormais faite pour tenir cet équilibre fragile entre l'homme et la nature et prendre en compte l'unité et la complexité de l'espèce humaine pour éviter le risque de " l'eugénisme libéral " dénoncé par Jacques Testard.

Ce n'est pas aux scientifiques de déterminer l'avenir de nos sociétés mais aux politiques qui ont été choisis par le peuple.

TS : Donc il y des divergences fondamentales au sein de la gauche entre écologistes et socialistes ? Comment peuvent-elles être progressivement surmontées ?

NM : Oui il y a une divergence idéologique et culturelle profonde. La gauche française est encore sous la coupe de " l'idéologie du progrès " au sens du XIXème malgré la présence de quelques esprits critiques en son sein. On pourra se rapprocher mais le chemin est plus long qu'on ne le pense.

Des rapprochements tel que celui opéré en Allemagne entre Grünen et sociaux-démocrates, où les ministres écologistes ne sont pas des " sous-traitants " de l'environnement mais participent à l'ensemble de la gestion gouvernementale, est envisageable à condition que les modes de scrutin le favorisent. A 7,5% des exprimés, les Verts allemands ont 51 députés. Avec la même moyenne en 1997, nous avons eu 7 députés ¿, ce qui nous place comme une force d'appoint et non comme un partenaire à l'image de ce qui se passe outre-Rhin. Il n'y a pas de possibilité de " grande alliance " et de reconstruction d'une gauche de solidarité sans passer par une réforme électorale.

TS : qu'est ce que cela veut-dire être " libéral-libertaire " ?

NM : C'est une expression qui traduit la culture post-68. Etre libéral c'est avoir une conception ouverte de la laïcité et non pas une conception fermée comme on est en train de la promouvoir avec le projet de loi sur le voile. Etre libertaire, c'est la liberté conjuguée en termes de prise de parole et de comportement dans la société.

TS : Pourquoi êtes-vous opposé à une loi interdisant les signes religieux à l'école ?

NM : C'est très simple. On ne légifère pas pour quelques centaines de conflits. La laïcité c'est une neutralité, la société n'est pas laïque mais ce sont les institutions qui le sont. Légiférer sur les signes " ostensibles " est une caricature et une hypocrisie sans nom puisqu'il s'agit en réalité de légiférer sur le voile et stigmatiser la deuxième religion de ce pays. C'est condamner ces jeunes filles à l'exclusion et au retour dans leurs ghettos. Le voile est un bouc-émissaire de nos renoncements et signe l'échec de la politique d'intégration en France.

Pourquoi se développe le communautarisme ? Pourquoi la religion devient-elle le seul cadre de référence ?

C'est une illustration de la fracture coloniale qui touche notre pays. On s'en prend à une religion que l'on n'accepte pas et on cautionne ainsi les thèses de Samuel Huttington sur les " guerres de civilisations ".

(source http://www.gauches.net, le 4 mars 2004)

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