Interviews de M. Luc Ferry, ministre de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche, dans "Le Parisien" les 4 février et 10 mars 2004, sur le projet de loi relatif à l'application du principe de laïcité dans les écoles, collèges et lycées publics. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interviews de M. Luc Ferry, ministre de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche, dans "Le Parisien" les 4 février et 10 mars 2004, sur le projet de loi relatif à l'application du principe de laïcité dans les écoles, collèges et lycées publics.

Personnalité, fonction : FERRY Luc.

FRANCE. Ministre de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche

Circonstances : Examen du projet de loi relatif à l'application du principe de laïcité dans les écoles, collèges et lycées publics, à l'Assemblée nationale le 4 février 2004

ti : C'est un moment historique pour vous...

Luc Ferry - " Oui, c'est un texte important, une page d'histoire. Même si le texte est effectivement très court - trois articles - et qu'il paraît simple, sa rédaction a été mûrement réfléchie. Aujourd'hui, il me semble qu'il est le moins sujet à contestation ".

Les socialistes semblent préférer le terme "visible" à "ostensible"...

" Ne nous laissons pas piéger par une querelle de mots : ce qui nous sépare est infiniment moins important que ce qui nous unit sur ce sujet. Cela dit, il fallait agir vite, comme l'a souhaité le président de la République. Pour calmer le jeu des affrontements communautaires qui se développent dans les écoles. Nos enfants ne sont pas en guerre, il est nécessaire de les protéger, de ne pas les laisser s'enfermer dans des clans politico-religieux. C'est cela le seul vrai enjeu de cette loi. Si on ne met pas le holà maintenant, dans cinq dix ans, la situation se sera aggravée. La compétition s'installe, la surenchère aussi, il faut l'arrêter, d'autant que les conflits internationaux menacent de se réfracter dans nos établissements ".

Que dites-vous aux musulmans qui estiment que cette loi stigmatise uniquement leur religion ?

" La loi ne vise aucune religion, elle les respecte toutes. C'est une loi d'équilibre. Il faut que les signes excessifs soient interdits car une manifestation d'appartenance excessive appelle toujours une contre-manifestation. Cette loi n'interdit absolument pas les signes discrets, comme un petit bijou autour du cou, des signes qui ne troublent pas l'ordre public ".

Des enseignants estiment cependant qu'elle ne sera pas applicable.

" Quelques-uns seulement. J'ai rencontré un millier de chefs d'établissement, 99% d'entre eux m'ont demandé une loi sur laquelle s'appuyer. Toutefois, il faut savoir que cette loi - et c'est une première en France - ne sera pas applicable immédiatement après son vote. Elle ne le sera qu'à la rentrée 2004. Nous avons donc encore du temps pour rencontrer toutes les organisations et toutes les communautés religieuses pour trouver ensemble les meilleures façons de l'appliquer sur le terrain. Mes consultations commenceront dès le 10 mars. J'invite dès à présent toutes les communautés à glisser de l'ostensible au discret. N'oubliez pas non plus que la loi précisera que le dialogue sera le préalable à toute application ".

Le 20 janvier, lors d'une audition devant la Commission des Lois, vous avez dit que les barbes pourraient être interdites. Pourquoi avoir provoqué un tel tollé ?

" Rappelez-vous le mot de Talleyrand : "Donnez-moi trois phrases de n'importe qui et je me charge de le faire pendre !" Je répondais aux questions de députés qui m'interrogeaient de manière très précise sur l'application de la loi. L'un d'entre eux - ce n'est pas moi qui l'ai fait - évoquait la "pilosité" comme signe religieux éventuel. On a soigneusement coupé mes réponses de leur contexte. Du coup, elles n'avaient rigoureusement aucun sens. Certains en sont venus à prétendre que la loi interdirait la barbe. C'est évidemment grotesque, sans rapport avec ce que j'ai dit ".

Vous ne craignez pas une rentrée de septembre sous tension ?

" Honnêtement non. Il y aura certainement des problèmes ici ou là, mais les Français sont attachés à la laïcité, ils ne souhaitent pas que leurs enfants se battent entre eux pour des motifs politico-religieux, et je suis sûr qu'avec un peu de tolérance et de bon sens, la loi clarifiera les choses et s'appliquera sans difficulté "

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 5 février 2004)

Q - Le ministre de l'Education nationale lance aujourd'hui un livret républicain à l'intention des chefs d'établissement et des enseignants pour "rappeler les valeurs de la laïcité et de la vie commune". Prévu en novembre, le guide a été retardé pour finalement sortir dans la foulée de la loi sur les signes religieux. Pourquoi une telle démarche ?

R - C'est l'accompagnement positif de la loi sur les signes religieux. C'est un outil pédagogique pour aider les équipes enseignantes dans la lutte contre la montée des affrontements communautaires et leurs dérives racistes et antisémites. Aujourd'hui, les cours d'instruction civique naviguent entre deux écueils bien connus des professeurs : les leçons de morale à l'ancienne ne marchent plus et les cours de droit constitutionnel pour enfants non plus. Dans les deux cas, ils ne sont plus adaptés à la situation, aux questions que se posent les élèves. Une jeune collègue m'a raconté cette anecdote : faisant remplir les fiches individuelles en début d'année, elle pose la question : "Qu'est-ce que vous aimez ? Qu'est-ce que vous n'aimez pas ?". Réponse d'un élève : "j'aime le foot, pas les Juifs." Que faire ? Rappeler la déclaration des Droits de l'Homme ? Sans doute, mais que vaut le rappel des grands principes face à un gamin de 15 ans qui se croit obligé d'être antisémite parce qu'il défend la cause palestinienne ? Je crois qu'il faut faire plus de place dans nos cours à la fiction et au documentaire : l'effet pédagogique de "Nuit et Brouillard", de "la Liste de Schindler" ou d'un extrait de "Sans oublier les enfants" d'Eric Conan est plus efficace qu'un cours de moral !

Q - Mais, une anthologie de textes, de films, est-ce vraiment suffisant ?

R - C'est une contribution modeste, mais l'ambition est grande. Il faut insuffler de la chair, l'émotion mais aussi la réflexion sur l'expérience vécue qui manquent encore trop souvent à notre éducation civique. Nous publions ainsi la dernière lettre de Manouchian, trois heures avant que ce résistant ne soit fusillé en février 1944. C'est beau à pleurer ! Quel jeune ne sera pas touché par ce témoignage fort ?

Q- Si vous avez rédigé ce guide, c'est que vous sentez une aggravation du racisme et de l'antisémitisme à l'école ?

R - La situation est très variable d'une école à l'autre. On estime toutefois à 4 ou 5 % les établissements où il existe des difficultés réelles ou sérieuses dans ce domaine. Mais c'est encore un sujet tabou dont on ne peut mesurer l'ampleur. Parfois, des proviseurs préfèrent ne plus signaler les insultes "sale feuj" ou "sale bougnoule" tant elles sont devenues banales. Ils tentent de gérer, eux-mêmes, les incidents graves.

Q - N'est-ce pas un peu trop tard - votre guide était d'ailleurs prévu pour novembre - pour vous attaquer à ce problème ?

R - Même s'il est modeste, ce fut un long travail. Nous avons beaucoup fait mais, je l'avoue, je ne pensais pas en arrivant à la tête de ce ministère que la situation était si grave. Pour la première fois, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les actes antisémites sont passés devant les autres actes racistes, alors même que ceux-ci augmentaient. La deuxième Intifada et le 11 septembre ont fait flamber les affrontements. Ce guide est une première réponse qui va, je crois, dans le bon sens.

Q - Vous deviez cependant donner des solutions concrètes, rédigées à partir de cas réels ?

R - Nous allons le faire aussi, très bientôt. Je suis en train de consulter pour rédiger la circulaire d'application de la loi sur la laïcité qui paraîtra d'ici à deux mois.

Q - Hier, pour la première fois, depuis le vote de cette loi, des "profs" se sont mis en grève pour protester contre une élève voilée : que pensez-vous de cette affaire ?

R - La loi a été votée à une très large majorité, toute la France est mobilisée sur les valeurs républicaines. Les "profs" ne seront plus seuls, en septembre pour régler les problème

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 12 mars 2004)


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