Déclaration de M. Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, et entretiens avec France info et "Regard sur l'Est", sur la portée historique et l'actualité de la déclaration de Robert Schuman le 9 mai 1950 en faveur de la construction européenne, à Paris le 8 mai 2004. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, et entretiens avec France info et "Regard sur l'Est", sur la portée historique et l'actualité de la déclaration de Robert Schuman le 9 mai 1950 en faveur de la construction européenne, à Paris le 8 mai 2004.

Personnalité, fonction : BARNIER Michel.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

Circonstances : Anniversaire de la déclaration du 9 mai 1950 (CECA) de Robert Schuman, père fondateur de l'Europe, à Paris le 8 mai 2004

ti : (Déclaration à l'occasion de l'anniversaire de la déclaration du 9 mai 1950 de Robert Schuman, à Paris le 8 mai 2004) :

Je vais vous proposer, avant de vous dire quelques mots de l'actualité du message de Robert Schuman et de son action, d'écouter la déclaration de Robert Schuman, à l'endroit même - je le dis avec beaucoup d'humilité, vous le voyez sur cette photo, puisque c'est exactement ici qu'il se trouvait -, où il a prononcé cette déclaration. Et c'est aussi pourquoi je me sens à la fois très fier d'être à cette place et très humble aussi, en pensant à lui et à quelques autres grands ministres des Affaires étrangères.


Tout à l'heure, Monsieur le Président, vous pourrez peut-être dire quelques mots de ce que fait la Fondation Robert Schuman, et notamment de la campagne de sensibilisation originale et tonique que vous venez de lancer : "Faites l'Europe, pas l'autruche". Dans le cadre des élections européennes, je trouve que c'est une bonne manière de prendre les choses. Et je serais heureux que vous puissiez vous-même, plus précisément, dire comment vous travaillez et ce que vous faites pour faire vivre le message de Robert Schuman.

Si vous le voulez bien, je vais vous proposer d'écouter cette déclaration prononcée ici-même il y a maintenant 54 ans. Il y a 54 ans moins une journée.

(Le ministre lit le texte de la déclaration)

Il n'y a pas beaucoup de discours qui changent l'histoire d'un pays. Il y a encore moins de déclarations qui changent l'avenir d'un continent. Et pourtant, l'appel lancé par Robert Schuman le 9 mai 1950, que nous venons d'entendre, fait partie indiscutablement de ces déclarations qui changent le destin d'un continent.

Dans un autre beau discours prononcé à Dublin en 1963, le président Kennedy avait affirmé : "nous avons besoin d'hommes capables de rêver à des choses inédites". Robert Schuman n'était pas le premier à rêver de la paix. Bien d'autres avant lui avaient voulu servir la cause de la paix, comme ici même dans cette maison, Aristide Briand. Robert Schuman n'était pas le premier à rêver d'Europe. D'autres, pas si nombreux toutefois, l'avaient précédé. Certains sont illustres, comme Victor Hugo. D'autres sont moins connus, y compris les personnalités très lointaines, comme le roi de Bohême, Georges Podebrad, qui dès le XVème siècle, avait imaginé les institutions communes d'une Europe unie.

Mais Robert Schuman a été le premier à trouver la bonne formule pour construire l'Europe et la paix. Son appel, que nous venons d'entendre, est et demeure, ce que je pourrais appeler "le patrimoine génétique" de l'Europe moderne. C'est un appel toujours actuel et toujours utile. Actuel et utile parce qu'il unit délibérément la construction de l'Europe et la cause de la paix.

L'Europe c'est, avant tout et par dessus tout, la paix. Et c'est une promesse faite, vous l'avez entendu, par Robert Schuman et par d'autres pères fondateurs, Jean Monnet, Konrad Adenauer, De Gasperi et quelques autres assez peu nombreux. C'est une promesse qu'ils avaient faite comme des hommes politiques peuvent faire des promesses ou prendre des engagements. C'est une promesse qui a été tenue. Celle-là aussi.

La construction de l'Europe c'est aussi et par dessus tout l'esprit de réconciliation. Grâce à cet appel, la paix s'est installée chez nous, en Europe, durablement. Mais elle n'est ni garantie, ni gratuite. La paix dans les Balkans, nous le voyons bien au Kosovo, reste une idée fragile et il suffit d'ailleurs de se retourner d'une quinzaine d'années à peine, pour trouver là, dans les Balkans, quelque chose qui ressemble à une guerre moyenâgeuse, chez nous, à côté de nous, provoquant il y a à peine 13 ans, plus de 200.000 morts. L'esprit de réconciliation, que je viens d'évoquer à propos de Chypre, doit être encore encouragé. Les vieux démons du racisme et de l'antisémitisme doivent toujours être combattus comme on l'a encore vu, ces jours derniers, avec ces actes odieux de profanation de tombes à Verdun ou à Herrlisheim. Donc, de la vigilance, de la ténacité. L'Union européenne a une responsabilité, une expérience particulière à faire valoir pour servir la paix, non seulement chez nous et sur le continent, mais aussi ailleurs. Ses partenaires l'attendent. Nos compatriotes, les citoyens aussi, qui l'an passé, souvenez-vous, ont démontré leur attachement commun sur tout le continent - et c'était probablement l'une des premières fois, où apparaissait ainsi une opinion publique européenne - aux idées de paix, à l'exigence de la paix.

Actuelle et utile, ai-je dit en parlant de cette déclaration de Robert Schuman. Cet appel l'est aussi par le rôle qu'il donne, nous l'avons entendu, au dialogue entre la France et l'Allemagne, ce dialogue fondateur de la Communauté du charbon et de l'acier puis du Marché commun. Ma conviction, à ce sujet, a toujours été double. D'abord, la conviction que le travail franco-allemand dans une Union européenne beaucoup plus large que celle des six pays du début ne peut pas être suffisant et ne doit pas être exclusif. La visite, la semaine dernière, si fructueuse du nouveau Premier ministre espagnol, M. Zapatero, en est la démonstration, puisqu'il sera associé avec d'autres qui le voudront, à ce dialogue et à ce travail en commun. Mais pour autant, ce dialogue franco-allemand demeure, je le crois aussi, indispensable, au progrès de la construction européenne. Or, c'est un fait et il est en plein renouveau, sous l'impulsion conjointe du président de la République et du chancelier Schröder. Nous avons construit une vision commune de l'essentiel, des enjeux présents et prévisibles de la construction de l'Europe, dans les dix ans à venir. Au coeur de cette vision aujourd'hui, le projet de la Constitution européenne, auquel nos deux nations ont apporté, mais aussi le Luxembourg, mais encore la Belgique, l'Italie, les Pays-Bas et beaucoup d'autres pays, au-delà des six pays fondateurs, une contribution objectivement majeure et surtout réellement commune. La France et l'Allemagne par la coopération étroite qu'elles ont nouée entre elles, doivent continuer à penser ensemble l'avenir.

Enfin, l'appel de Robert Schuman reste actuel et utile par la confiance placée dans ce qu'il appelait "les solidarités de faits". Cinquante-quatre ans après, il est difficile d'imaginer le développement de l'Union sans ces solidarités et sans les politiques communes qui les entretiennent, qui les concrétisent. Notre Europe n'est pas une Europe de mots, elle est une Europe de l'économie, de l'industrie, mais s'il reste beaucoup à faire pour bâtir ce que j'ai appelé une stratégie industrielle européenne, une Europe de la monnaie depuis quelques années, de la recherche encore insuffisante, de la cohésion - j'en ai été responsable pendant 5 ans et c'est une belle politique que l'on doit à Jacques Delors que celle de la cohésion économique, sociale et territoriale, de l'environnement. Elle est de plus en plus un espace de liberté, de sécurité et de justice. Elle sera, avec le soutien déterminé du gouvernement français, une Europe politique dotée d'une politique étrangère, et un jour d'une défense commune.

Malgré le grand marché, malgré l'euro, il reste donc, je viens de le dire, beaucoup à faire. Certaines solidarités se sont moins réalisées que d'autres. La France estime notamment que la dimension sociale, la solidarité entre les hommes et les femmes et notamment les plus faibles d'entre eux, doit devenir l'un des principaux chantiers des années à venir, en s'appuyant sur une Constitution dont la valeur ajoutée sociale doit être, me semble-t-il - nous avons encore quelques semaines pour l'obtenir -, accentuée. Je voudrais dire aux plus jeunes d'entre vous mais aussi aux autres, notamment dans la période de débat public qui s'ouvre sur l'Europe : n'écoutez pas ceux - ils existent - qui vous disent ou qui vous diront "ce n'est pas possible !" Car la grande leçon de cet appel, 54 ans après, c'est qu'"impossible n'est pas européen". Il est possible de faire des nations qui étaient en guerre, des nations qui vivent en paix, des nations pour la paix. Il est possible de réunir un continent divisé par l'idéologie et par le nationalisme. Il est possible de garantir plus de prospérité, de sécurité, de démocratie à un nombre toujours plus grand de citoyens, parce qu'on est ensemble et que l'on agit ensemble, sans toutefois - je parle souvent d'une Europe unie qui ne doit pas être uniforme - vouloir fusionner ou effacer les différences, les identités, les langues, les traditions auxquelles nous tenons et qui sont en quelque sorte les racines de nos compatriotes.

Voilà pourquoi l'appel que nous voulions célébrer, dont nous voulions nous souvenir, dont nous voulions dire l'actualité, honore bien sûr un homme, un homme d'Etat, un homme exceptionnel, Robert Schuman, véritable père de cette Europe unie et voilà pourquoi aussi cet appel donne en quelque sorte l'obligation à notre nation de demeurer à la hauteur, par son action quotidienne, par sa parole, par ses initiatives, du rêve et de l'inspiration de Robert Shuman.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 11 mai 2004)

(Entretien avec France info et Regard sur l'Est, à Paris le 8 mai 2004) :

Q - Avons-nous encore quelques raisons d'être reconnaissant à Robert Schuman et à Jean Monnet, 54 ans après ses déclarations ?

R - Oui, on a des raisons de se souvenir et de constater, 54 ans après, que la vision qu'ils ont eue était juste et que la promesse qu'ils ont faite a été respectée. C'était une promesse de paix et Robert Schuman parle de la paix dans cette déclaration du 9 mai 1950, d'une promesse de parole commune, de dialogue permanent entre la France et l'Allemagne. Cette promesse a été respectée. Il parle aussi de solidarité de fait, à l'époque il s'agissait de mettre ensemble le charbon et l'acier des différents pays européens pour avoir une masse critique suffisante et pour compter. Puis, un peu plus tard, il y a eu le marché commun. Et aujourd'hui on voit bien que ce n'est pas chacun chez soi ou chacun pour soi que l'on peut lutter dans les négociations commerciales, que l'on peut lutter contre les bateaux poubelles de l'Atlantique, contre les risques des mafias ou de la drogue, que l'on peut se protéger ou que l'on peut compter être entendu si on est seul. Donc et la paix et le dialogue franco-allemand - qui est toujours aussi nécessaire même s'il n'est plus suffisant - et, enfin, les solidarités de fait avec les politiques communes, des solidarités qui intéressent les gens dans la vie quotidienne, ces promesses-là ont été respectées.

Q - Solidarités de fait annoncées à petits pas, c'est cela l'architecture institutionnelle et la méthode ?

R - Oui, parce que, dès 1957, Schuman et Monnet disaient "il faut avancer pas à pas" mais les pas ont été quelquefois de grands pas : entre la Communauté du charbon et de l'acier en 1950 et le Marché commun, c'était un grand pas. Et puis entre le Marché commun et le Marché unique, puis la monnaie unique, ce sont d'autres grands pas. Nous avons devant nous d'autres pas à faire. Je pense notamment à deux dimensions qui manquent au projet européen : la dimension humaine, humaniste, culturelle - il faut que les hommes et les femmes soient remis au coeur du projet européen, par davantage de culture, d'éducation partagée, d'échanges -, et puis, on le voit bien dans le monde tel qu'il est, avec tous les conflits qui nous entourent, la dimension politique. Les Européens doivent avoir l'ambition d'être un acteur global, d'avoir une politique étrangère, une politique de défense communes.

Q - C'est donc bien le point de départ de la construction européenne ?

R - Il y a 54 ans, dans ce Salon de l'Horloge au Quai d'Orsay, a été prononcé le discours initial du projet européen. Et ce qui est formidable, au moment où tant de nos compatriotes doutent, parfois désespèrent de la politique, c'est de constater que ce sont des hommes politiques de droite et de gauche qui ont eu cette vision, qui ont eu cette ambition d'établir définitivement la paix sur le continent européen, bien qu'il faille toujours être vigilant, et qui ont proposé le chemin pour y parvenir, en association avec les intérêts économiques. Aujourd'hui, encore une fois, il faut aller plus loin en se souvenant du moment initial qui était un moment juste.

Q - Vous avez parlé de la formidable actualité, en fait, du discours de Robert Schuman. Qu'en pensez-vous ?

R - Je pense à cette idée simple qu'a exprimée Robert Schuman, que la France toute seule, l'Allemagne toute seule, même si ce sont deux grands pays - et actuellement d'autres tous seuls qui sont plus petits -, ne peuvent pas, ne pouvaient pas compter dans certains domaines de l'économie - c'était le charbon et l'acier - s'ils ne s'associaient pas. Comment ne pas voir aujourd'hui, alors que depuis 20 ou 30 ans le monde s'est globalisé, que tous les échanges se sont mondialisés - l'argent, la menace, l'économie, les échanges -, que cette idée initiale de Robert Schuman en 1950 est encore plus juste aujourd'hui. Comment compte-t-on dans les négociations commerciales avec les Américains ? Comment compte-t-on dans la protection de notre continent contre un certain nombre de menaces écologiques ou de sécurité si on se referme chacun derrière nos petites frontières nationales. On ne compte que parce que l'on est ensemble à l'échelle d'un marché de 450 millions de consommateurs ; on compte parce qu'on est une communauté politique de 450 millions de citoyens. Mais comme depuis le début, comme depuis Robert Schuman ou Monnet, il faut des hommes politiques pour entraîner cet ensemble et notamment dans les nouvelles dimensions qui sont devant nous : la dimension culturelle, humaniste, éducative d'une part, et la dimension politique de l'autre.

Q - Vous avez choisi de réunir des jeunes européens, c'était un symbole que ce soit des jeunes, ce sont de nouveaux constructeurs de l'Europe ?

R - Oui, j'ai trouvé à la fois très émouvant et très juste que, dans ce Salon de l'Horloge, à l'endroit même où Robert Schuman a parlé, on puisse réécouter sa voix. Cela m'a beaucoup touché, comme tous les jeunes qui étaient là et qui en effet, pour la moitié d'entre eux, venaient de Bulgarie, de Pologne, de Tchéquie, entrant ou n'étant pas encore dans l'Union européenne. Mais au fond, qu'est-ce que c'est la politique telle que Schuman ou d'autres nous l'ont apprise ? Cela consiste à fabriquer des progrès, à fabriquer de la paix et de la stabilité plutôt que d'entretenir des conflits. Mais pourquoi le fait-on ? Pour créer un monde meilleur pour les générations futures. Donc, c'était bien que des jeunes entendent ce message d'il y a 50 ans et puis qu'ils se disent, au fond, 50 ans après, ce message était non seulement juste mais il est toujours d'actualité.

Q - Les centres européens ont vécu une augmentation importante du chômage. Le prix du sucre a doublé en Pologne ce mois-ci. On observe un euro-scepticisme assez important en Pologne. Quel message l'Europe doit-elle donner à ces centres européens ?

R - Ce n'est pas facile d'entrer dans l'Union européenne. Je crois que personne n'a dit que ce serait facile, notamment parce qu'il a fallu que la Pologne, la République tchèque, d'autres pays - la Slovaquie - fassent de très grands efforts, réforment leur économie, s'adaptent. Ces adaptations et ces réformes ne sont pas terminées. Donc, il y a des à-coups, des problèmes. Vous parliez du prix du sucre. Il faut gérer ces problèmes dans la vie quotidienne et c'est l'affaire de chaque gouvernement de trouver des ajustements pour éviter des problèmes trop graves. Mon message est de dire : mettez les choses en perspective. Regardez un tout petit plus loin, dans quelques années, comme l'ont fait les Espagnols, les Portugais, les Irlandais, les Grecs qui ont eu les mêmes problèmes quand ils sont entrés dans l'Union, les mêmes secousses, et qui, finalement, dans une communauté, ont été aidés à se développer, à s'équiper. On a aidé les agriculteurs à restructurer leurs exploitations. Finalement, c'est un progrès objectif qui a été créé. Je comprends ces difficultés. Je fais confiance aux autorités de chaque pays pour les traiter devant l'urgence ou dans l'immédiat. Il ne faut jamais oublier la ligne d'horizon et la perspective, qui est celle de vivre dans un ensemble de 450 millions de citoyens, de consommateurs, d'avoir des opportunités d'échanges, de développement économique. Ces pays vont le voir très vite, dans les mois qui viennent, grâce à des solidarités très concrètes. Près de 22 milliards d'euros vont être attribués, dont la moitié à la Pologne, pour équiper les régions, désenclaver, faire des travaux d'environnement. Donc, des progrès très concrets pour l'agriculture.

Q - Mais l'Europe ne se dote pas d'un budget suffisant pour répondre à tous les besoins notamment en fonds structurels pour développer les régions ?

R - Nous avons les moyens pour cette politique régionale dans les trois années qui viennent. Ils ont été prévus. Ils sont dans le budget. Vous savez, c'est beaucoup d'argent dont je parle, même si l'on souhaite ici ou là que ce soit plus. C'est une chose d'avoir beaucoup d'argent, cela en est une autre de consommer, d'avoir des projets prêts. Et donc, le défi est maintenant de préparer des projets, d'avoir des programmes dans chaque région. C'était le sujet dont je m'occupais comme commissaire européen. Mais moi, j'ai confiance dans la préparation des administrations de ces nouvelles régions, pour pouvoir bénéficier de ces aides. L'argent sera là pour la solidarité.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 11 mai 2004)

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