Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF, à France 2 le 12 mai 2004, sur le nouveau mode de scrutin pour les élections européennes, l'importance de l'Europe sur la scène internationale et la construction d'un grand parti européen. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF, à France 2 le 12 mai 2004, sur le nouveau mode de scrutin pour les élections européennes, l'importance de l'Europe sur la scène internationale et la construction d'un grand parti européen.

Personnalité, fonction : BAYROU François, LABORDE Françoise.

FRANCE. UDF, président

ti : Q- F. Laborde-. Nous allons revenir, entre autres, sur les élections européennes, puisque c'est le 28 mai qu'il faut présenter toutes les listes. Avez-vous élaboré l'ensemble du dispositif ?

R- "Elaboré, oui, et les autres seront présentés samedi prochain."

Q- Il y a huit grandes régions, vous avez donc huit listes...

R - "Vous voyez bien que c'est un mode de scrutin qui est incompréhensible, puisque l'on va..."

Q- Pour être honnête, il faut le dire !

R - "On fait tout pour essayer de diviser le débat européen..."

Q- Ce ne sont pas les mêmes "régions" que pour les régionales...

R - "Ce ne sont pas les mêmes régions que pour les régionales. Ce sont des régions, dont l'une va du Mont-Blanc au Cap corse ! On disait que c'était pour rapprocher les élus des citoyens ; on va s'apercevoir, évidemment, que cela éloigne les élus et que cela voudrait empêcher le débat de se nouer. Mais pour nous qui pensons que le sujet européen est probablement le sujet le plus important que nous ayons à traiter pour les Français, nous ne laisserons pas se diviser le débat et nous en ferons une campagne nationale, autour du débat européen, autour du sujet européen."

Q- Avez-vous le sentiment aujourd'hui que les Français sont attachés à l'Europe, restent attachés à l'Europe ? Il y a eu un peu d'inquiétude au moment de l'élargissement, il y a eu un certain nombre de flottements. Est-ce que les Français ont finalement un sentiment européen ou pas ?

R - "Je crois que oui. Il y a cinq ans, en 1999, je dirigeais une liste pour les élections européennes et je me souviens précisément du climat. Il y avait un climat de grande interrogation et de grand doute à l'égard de l'Europe. Et cette fois-ci, les observateurs disaient qu'on allait avoir le même climat, "eurosceptique" comme on dit, c'est-à-dire que les Français allaient montrer qu'ils n'y croient pas. En réalité, c'est exactement le contraire qui se passe, semble-t-il, en tout cas si on lit les enquêtes d'opinion. On voit bien que les Français, par exemple, ont accueilli l'élargissement en sachant naturellement que c'est un défi, mais en sachant aussi que c'est une chance extraordinaire pour nous que d'avoir une Europe réunifiée et qui va pouvoir, si elle le veut, parler un jour d'une seule voix sur la scène du monde. Parce que les Français voient très bien que sur la scène du monde, désormais, il y a les grands empires. L'Amérique est le plus impressionnant, et est d'ailleurs celui qui, sur certains sujets, se trompe ou inquiète ; et la Chine est aussi en face, comme un empire qui s'avance. Et la seule question qui se pose à nous, c'est : est-ce que nous voulons avoir voix au chapitre ou est-ce qu'au contraire, nous acceptons par nos divisions de ne plus avoir rien à dire lorsque se prendront les grandes décisions de la planète ? Par exemple, les Français voient très bien le mouvement de délocalisation qui est en cours vers la Chine ou l'Extrême-Orient. Ils savent très bien qu'ils sont, dans leur emploi, concernés par ce déséquilibre-là. La question est de savoir si nous allons avoir une Europe qui va pouvoir défendre les emplois européens ou pas. Et pour cela, il faut une politique économique, donc il faut que l'on soit ensemble et qu'on démocratise."

Q- Bien sûr, "il faut que l'on soit ensemble", mais ce n'est pas forcément le nombre qui fait la force, c'est aussi, à un moment donné, le poids politique. Allons-nous avoir une constitution suffisamment bien charpentée pour avoir précisément ce poids
politique ?

R - "C'est exactement le sujet qu'il va falloir traiter. Au fond, il y a un mouvement politique - c'est le nôtre - qui depuis le début de la construction européenne - puisque c'est l'un des nôtres qui l'a voulue, R. Schuman - dit : "Si vous voulez qu'un jour, notre voix soit entendue, il faut que nous bâtissions cette union, et qu'elle soit politique : l'union politique de l'Europe". C'est-à-dire que nous puissions parler d'une seule voix. Et puis, il y a beaucoup d'autres mouvements qui ont beaucoup hésité autour de ce sujet..."

Q- Vous pensez à l'UMP ? Suivez mon regard...

R - "Vous le savez bien, c'est un mouvement qui n'était pas très européen. Et donc, pour nous, c'est une ligne constante au travers du temps. Sur un sujet comme le sujet européen, ce qu'il faut regarder, c'est la trajectoire au travers du temps, ceux qui ont dit, depuis que le sujet a commencé à se poser, "voilà le projet qui est le nôtre, nous voulons bâtir une Europe qui compte"."

Q- C'est pour cela que vous allez faire un nouveau grand parti européen, qui rassemble effectivement tous ceux qui ont cette sensibilité-là, dans tous les pays, et qui aura un poids au Parlement européen ?

R - "C'est exactement pour cela. L'Europe a besoin d'un grand parti européen. Nous sommes en train de le construire et cela va être une nouveauté sur la scène européenne. Pourquoi ? Vous avez très bien dit tout à l'heure, en parlant de la Constitution européenne, que ce qui avait manqué, c'était le soutien des gouvernants européens, qui veulent tous la même chose et qui ensemble soutiennent le projet. Au contraire, il a fallu des combats d'arrière-garde et l'inventivité de Giscard pour arriver à sortir quelque chose. Il faut bâtir le soutien au projet européen. C'est ce que nous allons faire."

Q- Une réaction sur une question qui agite un peu, en ce moment, surtout à gauche d'ailleurs : le mariage homosexuel. On se rend compte qu'il y a un peu une surenchère à gauche. N. Mamère a lancé le premier la problématique, et puis D. Strauss-Kahn a embrayé, aujourd'hui le maire de Paris. Que faut-il faire pour les mariages homosexuels ? Est-ce effectivement un vrai problème de société ?

R - "Non, je pense qu'il y a, dans cette affaire, un besoin de reconnaissance d'un certain nombre de Français, et puis il y a un aspect diversion et surenchère à gauche. Vous avez vu la guerre par petites phrases que se sont livrés sur ce sujet D. Strauss-Kahn, L. Fabius, N. Mamère... Franchement, je ne crois pas que le problème principal ni des Français aujourd'hui, ni même de la communauté homosexuelle, soit le mariage gay. Je pense qu'au contraire, il y a des sujets qui se posent, qui sont lourds à porter, des problèmes de vie en commun qu'il est légitime de traiter. Mais pour ma part, en tout cas, je ne participerai pas à cette surenchère-là, parce que je crois qu'une société a besoin d'un certain nombre de repères stables au travers du temps. Je pense qu'un grand nombre d'homosexuels souscriraient à cette vision des choses."

Q- Vous aviez évoqué tout à l'heure une grande puissance en difficulté, les Etats-Unis. On a appris ce matin la mise à mort, dans des conditions barbares, de ce jeune homme d'affaires américain. Les Américains sont empêtrés en Irak. Que faut-il faire ? Faut-il les aider à s'en sortir ou faut-il assister impuissant à cette situation épouvantable ?

R - "Malheureusement, ce qui se passe en Irak, c'est la découverte d'une impasse. Déstabilisé à ce point, un grand pays, pourtant une puissance militaire, se retrouve enlisé, avec en effet un déclenchement de barbaries dans les deux camps : sévices, tortures aux prisonniers, et puis ce drame épouvantable dont on vient de voir quelques images... A mon sens, il n'y a pas d'issue dans la confrontation directe entre les Etats-Unis et les forces qui sont en train de se déchaîner ou de se libérer dans cette région du monde. Il faudra des médiateurs. Et une des raisons pour lesquelles je suis profondément européen, c'est qu'il y a des zones du monde où l'on a besoin de la médiation européenne et de vieux pays qui ont la sagesse et une connaissance profonde de ce monde, de ses valeurs, de la manière dont on peut dialoguer avec lui, parce qu'ils l'ont fait depuis plus d'un siècle. Ceci nous manque beaucoup et je suis certain que notre responsabilité à nous, c'est de bâtir l'instrument politique qui nous permettra un jour de parler aussi fort que les Etats-Unis dans cette région du monde."

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 14 mai 2004)

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