Extraits de l'interview de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales, dans "Le Figaro" du 13 mai 2004, sur la gravité de la menace terroriste, l'expulsion d'imams intégristes, l'augmentation de l'immigration régulière et clandestine et la nécessité de former des imams français. | vie-publique.fr | Discours publics

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Extraits de l'interview de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales, dans "Le Figaro" du 13 mai 2004, sur la gravité de la menace terroriste, l'expulsion d'imams intégristes, l'augmentation de l'immigration régulière et clandestine et la nécessité de former des imams français.

Personnalité, fonction : GALOUZEAU DE VILLEPIN Dominique.

FRANCE. Ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales

ti : Q - Depuis votre arrivée au ministère de l'Intérieur, vous multipliez les expulsions, les mises en garde et les réunions de service contre le terrorisme. Est-ce pour vous distinguer de votre prédécesseur ou la menace vous paraît-elle plus grande aujourd'hui ?

R - L'action terroriste a radicalement changé d'échelle. Aucun pays ne peut désormais se sentir à l'abri. Les attentats de Madrid ont montré que l'Europe était directement visée. Cela justifie une réponse d'envergure, mieux coordonnée et en profondeur. Elle passe à la fois par le renforcement de la coopération internationale, notamment au niveau européen, et par une liaison toujours plus étroite entre les services de police et de renseignements. Notre mobilisation est d'autant plus nécessaire que le calendrier international est sensible : 60ème anniversaire du débarquement, Sommet de l'Otan à Istanbul, Jeux olympiques d'Athènes. En France, un certain nombre d'individus aguerris font l'objet d'enquêtes approfondies et de poursuites judiciaires. Nous savons que tous les discours appelant à la violence sont pour eux autant d'incitations à passer à l'acte, sur notre sol ou à l'extérieur. C'est pourquoi je suis déterminé à recourir aux expulsions de ressortissants étrangers qui tiendraient des propos de haine contraires aux valeurs de la République ou qui seraient liés à la mouvance terroriste. Le bras de l'Etat doit être sans faiblesse. C'est autant une question de justice que de sécurité.

Q - C'est-à-dire que le danger terroriste est plus grand aujourd'hui qu'hier ?

R - Nous avons changé d'époque. Regardez la multiplication des attentats, de l'Asie au Maghreb en passant par la Tchétchénie. Regardez l'impasse dans laquelle nous nous trouvons au Proche-Orient, qui alimente le désespoir et la spirale de la violence. Chaque crise ajoute à l'insécurité. De ce point de vue, il est évident que la guerre en Irak a marqué un tournant. Aujourd'hui, ce pays abrite des groupes terroristes. De nombreux djihadistes l'ont choisi comme camp d'entraînement et trouvent des relais autour de la Méditerranée. Le terrorisme a aussi changé de nature. Le profil des individus qui ont commis les attentats de Madrid est particulièrement éclairant : ils étaient bien insérés dans le pays, maîtrisaient la langue, avaient un emploi, entretenaient entre eux des relations cloisonnées. La direction de la Surveillance du territoire a démantelé un réseau de ce type en avril dernier dans la banlieue parisienne. Les autres projets d'attentats qui ont pu être déjoués en Europe ont montré que les terroristes ne reculeraient devant l'emploi d'aucun moyen, en particulier chimique ou biologique.

Q - De jeunes Français, apprentis terroristes, sont-ils actuellement en train de se former en Irak ?

R - Ce n'est pas exclu. Nous connaissons aussi l'itinéraire de certains jeunes venus de France, qui sont passés par des camps d'entraînement en Bosnie, en Tchétchénie ou en Afghanistan. Le même schéma pourrait se reproduire avec l'Irak.

Q - Vous parlez de circuits de financement opérationnels. L'arme financière brandie par l'administration Bush serait-elle inefficace ?

R - Le financement est effectivement le nerf du combat terroriste. La plus grande vigilance est donc nécessaire, aussi bien sur les réseaux financiers de grande envergure que sur les trafics plus limités. Les transferts de fonds portent en effet souvent sur de petites sommes. Ils sont d'autant plus difficiles à repérer et à appréhender. Mais ils sont souvent liés à la petite et moyenne délinquance. Tous sont alimentés par le racket, par les détournements commerciaux et par le produit de différents trafics, drogues, contrefaçons, denrées alimentaires.

Q- Quelles sont les mesures concrètes que vous inspire ce sombre tableau ?

R - Grâce à la détermination de chacun, en particulier dans le domaine du renseignement humain, des résultats considérables ont été obtenus par nos services. Mais nous devons aller encore plus loin. La lutte contre le terrorisme est en effet une priorité. Chacun doit s'y engager en évitant les pesanteurs et les cloisonnements. Les autres ministères doivent apporter leur contribution. C'est pourquoi j'ai réuni le Comité interministériel de lutte antiterroriste, le Cilat, pour la première fois depuis 2001. Il permettra de mobiliser tous les services opérationnels et de veiller à la mise en ¿uvre des orientations définies par le président de la République et le Premier ministre dans le cadre du Conseil de sécurité intérieure. Je souhaite également que, d'ici à trois ans, nos services de renseignements, dont les méthodes d'investigation classiques ont fait la réputation, soient également les meilleurs en matière technologique. Car il n'y aura pas de victoire contre le terrorisme sans un outil performant.

Q - Parmi les différentes tendances de l'islamisme radical, vous semblez vouloir vous en prendre plus particulièrement aux salafistes¿

R -Il ne s'agit pas d'expulser spécialement un salafiste ou un kaplanci, mais tout ressortissant étranger qui appelle à la violence et à la haine ou est lié à des organisations terroristes. Il n'y a pas d'un côté des inspirateurs, de l'autre des activistes ou des soutiens logistiques : d'un côté des fondamentalistes, de l'autre des djihadistes. Aujourd'hui ces distinctions sont artificielles. Les liens sont étroits entre les prosélytes et les acteurs terroristes. C'est ce que révèlent la plupart des études et des enquêtes.

Q - Concernant l'imam Abdelkader Bouziane, la justice administrative n'a pas été convaincue par les éléments que vous avez apportés. N'avez-vous pas fait preuve de précipitation ?

R - L'arrêté d'expulsion pris en février dernier avait été mûrement réfléchi. Face à la menace, nous avons besoin d'agir avec efficacité, mais sans précipitation. Tous les éléments mis à ma dispositions et portés à la connaissance des juges conduisent à considérer que cet individu est une référence de l'islamisme radical dans la région lyonnaise. Quant à M. Guler, il dirige une salle de prière intégriste et la section française du mouvement Kaplan, qui est interdit en Allemagne et dont plusieurs membres ont déjà été expulsés de notre pays.

Q - Mais le juge administratif n'a pas estimé motivée l'expulsion en urgence d'Abdelkader Bouziane¿

R - Les mesures de police administratives sont souvent fondées sur des informations confidentielles. Dans le cadre d'une procédure contradictoire, et dans un souci de protection des sources, chacun comprendra pourquoi elles ne peuvent être toutes divulguées.

Q - Votre décision a été fondée sur des éléments autres que ceux résumés dans les deux notes blanches présentées au juge administratif ?

R - Ma décision a été fondée sur des éléments indiscutables, résumés dans des documents remis au juge administratif. Ces documents sont habituellement jugés suffisants par le Conseil d'Etat pour une expulsion. A Lyon, il en a été décidé autrement.

Q - A la suite de cette décision administrative, vous avez évoqué devant le Parlement une éventuelle modification de la loi. Quelle est votre idée ?

R - Ma responsabilité, c'est de protéger nos concitoyens. Ma conviction, c'est qu'il est nécessaire d'éloigner les extrémistes étrangers, qui n'ont pas leur place sur notre sol. Si le dispositif actuel ne permet pas de prendre les décisions qui s'imposent et de les faire exécuter, il faudra modifier la loi pour tenir compte de la réalité des risques. Faut-il que le Conseil d'Etat soit le juge en première et dernière instance des questions d'expulsion pour motif terroriste ? Faut-il, sur le modèle des juges spécialistes du tribunal de Paris, que des magistrats administratifs se consacrent plus particulièrement aux questions de terrorisme et que nous échangions avec eux des informations confidentielles ? Ce sont des pistes de réflexion, que j'entends explorer avec les membres de juridictions administratives et le ministère de la Justice.

Q - Vous prônez des juridictions d'exception ?

R - Ce n'est pas du tout mon idée. J'ai un principe : la lutte contre le terrorisme ne doit pas nous conduire à remettre en cause d'une quelconque façon les fondements de notre Etat de droit, et pas davantage le modèle européen des Droits de l'Homme. Nous devons être fidèles à nos valeurs. Il s'agirait donc de disposer des instruments juridiques adaptés, qui permettraient aux juges d'apprécier la nature des informations issues des services de renseignements. Comment imaginer un instant que le Conseil d'Etat puisse se transformer en juridiction d'exception ? Tout le problème est de concilier les impératifs de droit et d'efficacité.

Q - Les expulsions d'étrangers sont décidées dans le cadre de la loi sur l'immigration que votre prédécesseur vient de faire voter. Faut-il déjà la modifier ?

R - La nouvelle loi sur l'immigration a été votée dans un contexte différent. Les attentats de Madrid n'avaient pas encore eu lieu. Le rôle d'un Etat responsable, c'est de savoir s'adapter.

Q - A l'aune de la nouvelle situation, la réforme du droit d'asile, que vous avez rédigée, doit-elle également être revue ?

R - Pour que l'asile reste une tradition et une vocation de la France, notre pays doit conduire cette politique avec le souci de sa propre sécurité et de la maîtrise de son territoire. Près de 90 % des demandes d'asile ne sont pas fondées. Toutes les conséquences doivent être tirées. Il y va de l'autorité de l'Etat, sans laquelle ni le sens de l'intérêt général, ni l'esprit de justice ne peuvent être respectés.

Q - Maintenant que vous êtes à l'Intérieur, le règlement de ce problème est de votre responsabilité¿

R - Nous avons déjà raccourci les délais de traitement des dossiers. Il faut désormais accélérer le retour de ceux qui demeurent illégalement sur notre territoire. Nous avons décidé de multiplier par deux ces retours. Nous avons besoin d'évaluer le dispositif au plus près du terrain. J'étais récemment en Alsace. L'immigration irrégulière en provenance de certains pays de l'Est pourrait, si l'on y prenait garde, aller jusqu'à modifier l'équilibre démographique local. Elle soulève des problèmes de sécurité : nous le voyons très clairement avec l'augmentation des faits de délinquance itinérante. Des groupes organisés venus de ces pays sillonnent les autoroutes et multiplient les cambriolages. Ce n'est pas acceptable. Je compte me rendre très prochainement dans les pays concernés pour trouver avec eux une solution à ces difficultés. Une réponse européenne est également indispensable : c'est notre destin commun qui est en jeu.

Q - L'immigration régulière a fortement augmenté en 2002. Pouvez-vous nous donner des détails sur l'ampleur du phénomène ?

R - Il n'y a pas d'immigration régulière acceptable pour notre pays sans un contrôle rigoureux des filières de clandestins. La France doit pouvoir continuer à accueillir des étudiants étrangers ou des familles qui sont légalement autorisées à se regrouper. Cela suppose que nous ayons une vision complète et juste des phénomènes migratoires. En tant que ministre de l'Intérieur, je m'engage à participer à l'effort d'amélioration et de mise en cohérence des sources statistiques. Un rapport sur la politique gouvernementale d'immigration sera remis au parlement en fin d'année.

Q - Comment renforcer la lutte contre les menées islamistes sans porter atteinte à la communauté islamique ?

R - C'est bien parce que je ne veux pas stigmatiser les musulmans que nous devons avec eux renforcer la lutte contre toutes les dérives extrémistes. Dans leur immense majorité, ils vivent en France pacifiquement et condamnent les discours fondamentalistes. Faire des procès d'intention serait injuste et irresponsable. Chacun est libre d'interpréter sa religion comme il le souhaite, à une seule condition : que cette lecture soit compatible avec les lois de la République. Seuls les individus qui détournent la religion à des fins de haine et de violence sont condamnables.

Q - Interdiction du voile à l'école, mais possibilité de porter un bandana ? Quelle est votre position ?

R - Je suis pour une application stricte et claire de la loi. Pas de signes religieux autres que discrets et non ostensibles. La dernière version de la circulaire est parvenue à un équilibre satisfaisant, qui doit permettre de faire de la loi une chance pour l'intégration. Au bout du compte, l'important est que chacun se situe résolument dans le cadre républicain, et d'abord à l'école publique. C'est la garantie du renforcement de notre cohésion nationale.

Q - Comment favoriser l'émergence d'un islam de France ?

R - Partons d'un constat historique : les relations entre l'Etat et les cultes sont définies en France par la loi de 1905, qui, à l'époque, ne prenait pas en compte l'islam. La création du Conseil français du culte musulman a donc répondu à une véritable nécessité. En un an, le travail accompli est remarquable et mérite d'être salué. Mais il faut continuer d'avancer dans trois directions : en premier lieu, le culte musulman doit se doter d'imams parlant notre langue, connaissant notre culture. La venue d'imams étrangers ne peut être, dans mon esprit, qu'une solution de transition. Il convient ensuite de développer l'aumônerie musulmane dans les prisons, pour éviter que la prière y soit conduite par des prédicateurs autoproclamés. Il n'y a actuellement en France qu'une soixantaine d'aumôniers musulmans. C'est insuffisant. Enfin, les lieux de culte : il y a aujourd'hui 1 400 mosquées et salles de prière répertoriées en France. Leur financement doit obéir à des règles de transparence.

Q - Faut-il interdire tout financement par des puissances étrangères ?

R - La vigilance à l'égard des flux financiers venus de l'étranger doit être la règle.

Q - Parler aujourd'hui d'islam de France ne relève-t-il pas de l'incantation ?

R - Regardons le chemin parcouru : le culte musulman dispose aujourd'hui de représentants légitimes, qui expriment la diversité de l'islam de France. Dans un contexte difficile, ces représentants ont apporté la preuve de leur sens des responsabilités. Ils veulent prendre toute leur place dans la République. Je souhaite appuyer leurs efforts dans le respect des principes de neutralité et de laïcité. Au-delà de la question du culte musulman, nous devons aussi avancer plus vite dans la voie de l'intégration des populations issues de l'immigration. C'est une condition essentielle du maintien du pacte républicain. C'est pourquoi j'ai demandé aux préfets d'être particulièrement vigilants, d'abord dans la lutte contre les discriminations au logement, à l'embauche ou dans les boîtes de nuit, ensuite, dans la mise en ¿uvre des contrats d'accueil et d'intégration de ces populations.

Q - Pourquoi ne pas parler de discrimination positive ?

R - Restons fidèles à nos principes : la République, c'est d'abord l'égalité des chances et la reconnaissance du mérite. Aider à la préparation d'un concours ou favoriser l'alphabétisation de telle ou telle personne en difficulté : oui. Mais sans pour autant faire le jeu du communautarisme ni porter atteinte aux principes fondateurs du pacte social.

Q - Une commission du Conseil français du culte musulman travaille actuellement sur le commerce de la viande hallal. Pensez-vous qu'il faille assainir ce marché ?

R - J'entends combattre tous les rackets et détournements, tout ce qui alimente la criminalité organisée, tous les trafics. Avec Nicolas Sarkozy à Bercy, nous allons effectuer un audit très précis des moyens de lutte contre les circuits de blanchiment de l'argent sale et renforcer nos capacités d'action. (¿)

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 14 mai 2004)

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