Interview de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales, à Europe 1 le 7 juin 2004, sur les célébrations du Débarquement en Normandie, la lutte contre l'antisémitisme, le mariage homosexuel et les restrictions budgétaires pour le ministère de l'intérieur. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales, à Europe 1 le 7 juin 2004, sur les célébrations du Débarquement en Normandie, la lutte contre l'antisémitisme, le mariage homosexuel et les restrictions budgétaires pour le ministère de l'intérieur.

Personnalité, fonction : GALOUZEAU DE VILLEPIN Dominique, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. Ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales

ti : Q- Nous sommes le lendemain du D-DAY, qui s'est magnifiquement passé.
Soulagé ?

R - "Oui, parce que c'était une organisation tout à fait impressionnante, recevoir seize délégations, vingt-deux chefs d'Etats et de gouvernements, 20.000 forces de sécurité mobilisées, tout confondu, avec bien sûr les policiers, les gendarmes, l'armée, les pompiers, les forces de secours¿"

Q- Le ciel surveillé sans doute...

R - "Le ciel surveillé, les côtes, les trains, les gares... Enfin, c'est une immense organisation."

Q- Vous avez eu un peu d'angoisse, à un moment ?

R - "Nous n'avons pas eu d'angoisses, parce que les choses ont été bien préparées. Nous avions, jusqu'au dernier moment, repéré le dispositif avec M. Alliot-Marie, vendredi. Et je dois dire que les choses se sont passées telles que prévues, avec quelques petites sueurs froides mais très vite dissipées, tel que par exemple un collectionneur se promenant avec un fusil mais qui était totalement hors d'usage, des petites choses de ce genre. Vous voyez, mais rien de bien sérieux..."

Q- Il n'y a pas eu de menaces ou de tentatives sérieuses, de violence ?

R - "Non, non."

Q- La France peut être fière, elle a donc gagné le défi de Normandie. A quel niveau maintenez-vous, à partir d'aujourd'hui, le plan Vigipirate ?

R - "Le plan Vigipirate, vous le savez, a été porté pour ces commémorations, au rouge, alors qu'il était à l'orange. Nous allons examiner, avec le Premier ministre et le président de la République, au cours des prochains jours, la situation. Je crois qu'il faut rester extrêmement vigilant, parce que la situation du terrorisme, la situation de la violence internationale l'exige. Mais il n'y a pas de raison aujourd'hui, objective, de rester au rouge. Nous l'avions fait pour ces cérémonies et nous pourrions parfaitement envisager, je crois, de revenir à l'orange."

Q- Les ennemis d'hier étaient réconciliés, prêts à agir en commun, ensemble. Aujourd'hui, l'ennemi est ailleurs, il est partout et peut-être même à l'intérieur de différents Etats européens. Mais d'abord, ces cérémonies ont animé différents sentiments, à la fois la mémoire et la nostalgie, l'avenir et l'espoir. C'était extraordinaire de voir côte à côte, Chirac, Schröder, Poutine, Bush et T. Blair. Comment donner vie, vraiment, maintenant, à ces symboles ?

R - "C'est tout l'exercice difficile de la communauté internationale. Pendant très longtemps, nous avons eu un décalage entre chaque Etat poursuivant l'objectif démocratique à l'intérieur de son pays et la loi de la jungle qui s'exprimait au niveau international. Je pense que nous entrons dans une nouvelle ère, où la démocratie sera mondiale, où entre les Etats, la loi internationale sera celle, véritablement, de la démocratie. Et les images très fortes que nous avons vues hier - vous avez raison de les rappeler -, que cette image du président Chirac avec G. Schröder, cette émotion qui ressortait, très profonde, cette image en parallèle, et en écho, des vétérans, de l'ensemble des forces de la coalition et des Allemands, ce sont des images extrêmement fortes qui montrent que, aujourd'hui, cette communauté internationale, l'ensemble de ces forces, eh bien ils veulent regarder vers l'avenir, fabriquer un autre monde. Alors, c'est une tâche très dure quand on voit les risques de fractures, quand on voit les tensions qui pèsent toujours sur la scène mondiale..."

Q- Et à l'intérieur de certaines sociétés comme la nôtre, dans leur cohésion même, puisque l'on voit bien que des extrémistes sont en train de dresser des communautés les unes contre les autres. Vous êtes ministre de l'Intérieur : où en est l'enquête sur le jeune français juif poignardé à Epinay, devant son école ?

R - "Cette enquête progresse, elle est actuellement dans sa phase, évidemment, qui est la phase difficile, où il faut rechercher les témoins, il faut trouver un certain nombre d'indices. Nous avons arrêté un premier suspect, qui a été relâché, nous continuons ce travail. Il y a eu, depuis le début de l'année, 76 auteurs d'actes antisémites qui ont été arrêtés, c'est dire à quel point nous sommes mobilisés..."

Q- Plus que d'habitude, vous le reconnaissez ?

R - "Oui, il y a eu une forte hausse des actes antisémites en 2002, une baisse en 2003. Je pense que, très largement, le consensus qui s'est exprimé autour de la guerre en Irak, a permis de réduire ce nombre et la mobilisation par ailleurs de nos forces de sécurité..."

Q- Mais pourquoi cela remonte-t-il ?

R - "Cela a remonté au premier trimestre 2004. Nous avons 67 actes antisémites au premier trimestre 2004 enregistrés, par rapport à 34 dans la même période de l'année dernière. Je crois que les tensions internationales pèsent très lourd, les tensions au Moyen-Orient, les tensions au Proche-Orient. Il y a une traduction directe dans nos communautés, dans notre communauté nationale. Il y a bien sûr plusieurs causes, vous le savez, d'antisémitisme : des causes anciennes tels que des groupuscules néonazis ; il y a aussi des groupes liés à l'immigration, fragilisés par l'ensemble de cette situation internationale¿"

Q- Vous ne pouvez pas empêcher, quand même, les Français juifs, qui redoutent cette banalisation de l'antisémitisme, de dire que 60 ans après la Libération et la découverte d'Auschwitz, ça suffit, non ?

R - "Bien sûr, mais je comprends et je partage ce sentiment d'horreur et en même temps, cette inquiétude que ressent cette communauté juive. Et la politique du Gouvernement est une politique de ce point de vue-là, et sans faiblesse. Non seulement nous condamnons les actes odieux qui caractérisent ces actes antisémites, mais nous sommes mobilisés sur l'ensemble des fronts."

Q- Mais à quoi cela sert-il, puisque cela augmente ?

R - "C'est là où il faut faire preuve de sang froid face à ce type d'actes, il faut faire le bon diagnostic. Le bon diagnostic, c'est que ces actes antisémites augmentent en parallèle à une menace qui, elle-même, augmente sur la scène internationale. Donc, comprendre les causes c'est déjà trouver les éléments d'une solution..."

Q- Mais alors, comment allez-vous, combattre, en tant que ministre de l'Intérieur, ce nouvel antisémitisme que vous définissez bien ? Est-ce que vous donnez de nouvelles instructions aux préfets, à la police pour protéger les synagogues, les écoles, etc. ?

R - "Absolument. Nous avons réuni les préfets et ils ont reçu des instructions extrêmement strictes. Comme cela a été le cas à Boulogne, les préfets, en liaison avec la communauté juive, organisent des réunions pour permettre justement de prendre mieux en compte les demandes particulières de ces communautés. Nous organisons des cellules de veille avec les forces de sécurité dans chacun des départements pour mieux régler les problèmes. Par ailleurs, nous augmentons et élargissons la protection des lieux de cultes, des écoles, synagogues, écoles confessionnelles, de façon à réduire l'espace d'incertitude. Mais vous savez, cela ne doit pas empêcher la communauté nationale de faire aussi son travail. Bien sûr les forces de sécurité doivent être vigilantes, bien sûr l'Etat doit faire le maximum. Le Premier ministre a créé un Comité interministériel de lutte contre l'antisémitisme et le racisme. Mais la communauté internationale toute entière est concernée. Le président de la République l'avait dit : "Quand un Juif de France est touché, c'est toute la communauté nationale qui est touchée". C'est dire que ce sursaut doit venir de l'intérieur même de notre pays..."

Q- Mais est-ce qu'il n'y a pas un peu de laisser aller, de la part de certaines élites et en même temps de la justice. Par exemple, on voit récemment qu'elle corrige ou qu'elle refuse des sanctions - je vais citer les deux jeunes exclus du Lycée Montaigne réintégrés, l'affaire Dieudonné...

R - "Chaque cas est particulier. Prenons l'exemple de Boulogne, où nous avons interpellé cinq des auteurs de l'acte contre le fils du rabbin de Boulogne. Parmi ces jeunes, quatre sur cinq ont moins de 18 ans ; le plus jeune et sans doute l'un des plus déterminés a 14 ans et demi. Eh bien, qu'avons-nous fait ? Ils ont été mis en examen, ils ont été mis sous contrôle judiciaire, ils ont été écartés de Boulogne et placés dans des familles à l'intérieur de la France. Il faut des réponses adaptées et quand ces réponses ne sont pas satisfaisantes parce que, effectivement, nous devons en permanence nous interroger sur les moyens qui sont à notre disposition, il faut tout simplement adapter la loi, prévoir de nouvelles peines - la loi Lellouche avait marqué un progrès, elle n'est pas suffisamment appliquée - et il faut aller plus loin. Mais ce que je veux adresser comme message aux Français, c'est qu'il n'y a pas de fatalité à l'augmentation de l'antisémitisme dans notre pays. C'est inacceptable. A partir de là, donnons-nous les moyens, et nous avons un devoir, celui de la communauté nationale vis à vis de chacun de nos compatriotes..."

Q- A Bègles, N. Mamère a célébré le premier mariage homosexuel de France. Le Premier ministre promettait des sanctions prévues par la loi, vous l'avez dit vous aussi. Est-ce qu'on en est à la phase de "rappel à la loi", comme disait F. Hollande, ou de sanction ?

R - "Je l'ai dit juste après la célébration de cette cérémonie : nul ne peut enfreindre impunément la loi. Or le maire de Bègles a été mis en garde par le Premier ministre, la loi lui a été rappelée par le procureur de la République. Il a décidé de passer outre, ce n'est évidemment pas acceptable. La loi doit être respectée. Je rappelle qu'il a agit en tant qu'officier d'Etat civil, c'est-à-dire en tant que représentant de l'Etat. J'ai donc annoncé que j'engageais la procédure de sanction. La procédure de sanction est double, conformément à la loi : c'est d'une part la possibilité de suspension, cela se fait au terme d'une procédure contradictoire. Le préfet a adressé une lettre à M. Mamère pour recueillir ses explications, nous allons donc recevoir les explications du maire de Bègles et, à partir de là, nous déciderons la nature des sanctions qui doivent être définies. Il s'expose, d'un côté, dans le cadre de la procédure de suspension, à une suspension de 30 jours, de l'ensemble de ses activités de maire et, dans le cadre de la procédure de révocation, elle est décidée uniquement en conseil des ministres, c'est la révocation avec l'impossibilité d'être réélu..."

Q- Vous irez jusque-là ?!

R - "Nous examinerons, une fois de plus, en fonction des explications que donnera le maire de Bègles."

Q- Mais ce matin, le ministre de l'Intérieur dit qu'il y aura une sanction ?

R - "Je dis ce matin que l'autorité de l'Etat ne peut pas être bafouée et que la loi doit être respectée par tous. Nous vivons dans un monde où souvent, les repères manquent. Il est très important, quand vous êtes maire, quand vous exercez une responsabilité, que vous assumiez votre responsabilité pleinement."

Q- Le mariage de Bègles existe-t-il ou pas ?

R - "Il y a parallèlement - et c'est la décision de la justice - une requête en nullité. Mais je tiens à dire, parce que c'est important, qu'il y a un débat de fond ; n'occultons pas ce débat de fond, il doit avoir lieu partout où c'est nécessaire¿"

Q- Même si, un jour, on change la loi ?

R - "Il a lieu aujourd'hui dans les familles, il a lieu aujourd'hui dans notre pays, il a lieu aujourd'hui en Europe. Que ce débat se poursuive devant la représentation nationale, à l'Assemblée nationale, par nos élus, c'est très bien ; mais la loi doit être respectée."

Q- Un mot politique, qui est directement lié à ce que vous faites. Vous avez assuré que vous obtiendrez cette année les crédits que vous réclamiez. La lettre de ciblage de N. Sarkozy aux différents ministres vous est-elle parvenue ?

R - "Elle m'est parvenue, oui, et elle est sévère..."

Q- Oui, c'est-à-dire que le budget 2005 ne vous donnera pas satisfaction, vous n'aurez pas ce dont vous avez besoin ?

R - "C'est-à-dire qu'en l'état actuel des choses, nous partons de très très très bas. Et la conviction que j'exprime - je l'ai indiquée à N. Sarkozy, je crois qu'il l'a bien compris -, c'est que l'on ne peut pas faire, dans notre pays, de pause dans le domaine de l'insécurité. On ne peut pas se battre le lundi et s'arrêter de se battre le mardi. Il faut de la constance, il faut de la détermination. Tous les succès que nous recueillons sont des succès, par définition, qui sont à la fois partiels et fragiles. Il faut donc inscrire notre action dans la durée. C'est le sens de l'action que je mène : conforter, élargir, amplifier, c'est le premier devoir de la République d'assurer la sécurité¿"

Q- Mais vous risquez de ne pas avoir le budget dont vous avez besoin ?

R- "J'aurai le budget nécessaire pour mener mon action parce que c'est le devoir, le premier devoir de la République : assurer la sécurité de ses concitoyens."

Q- On vous croyait réconciliés. La bagarre continue ?

- "Nous sommes en parfaits termes. Il y a un débat qui s'engage, qui est un débat difficile, et je me mets à la place de N. Sarkozy. Et par définition il y a des choix, il y a des choix à faire, ces choix doivent être faits, mais ces choix ne se feront pas au détriment de la sécurité des Français."

Q- Fin juillet, qui vous paraîtra détenir la légitimité et le profil pour présider l'UMP ?

R- "D'abord, cette question se posera le moment venu, en temps voulu. Je crois que ce débat n'est pas encore ouvert. Je vois ici et là que nous sommes déjà à vouloir faire le pré-exercice de la campagne présidentielle. Ce que je peux vous dire, c'est que, quand assistant hier aux manifestations de commémoration, j'ai entendu le président de la République française parler, je ne sais pas qui aurait pu, parmi l'ensemble des prétendants de la classe politique, exprimer aussi fortement l'esprit de la France que lui. Et donc je suis très fier d'être représenté aujourd'hui par le président de la République, très fier d'appartenir au gouvernement de J.-P. Raffarin et convaincu d'une chose : c'est qu'une élection, cela ne se joue pas trois ans avant. Alors, que les politiques prennent un peu patience, qu'ils ménagent, qu'ils ménagent leurs muscles, qu'ils ménagent leurs capacités, ils auront fort à faire dans la dernière ligne droite."

(Source http://www.interieur.gouv.fr, le 8 juin 2004)

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