Interview de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales, dans "Paris-Match" le 7 juillet 2004, sur le risque terroriste, la prévention des attentats, la mise en place d'un comité du renseignement intérieur pour lutter contre le terrorisme et la coopération internationale. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales, dans "Paris-Match" le 7 juillet 2004, sur le risque terroriste, la prévention des attentats, la mise en place d'un comité du renseignement intérieur pour lutter contre le terrorisme et la coopération internationale.

Personnalité, fonction : GALOUZEAU DE VILLEPIN Dominique.

FRANCE. Ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales

ti : Q - Al-Qaïda vient de réitérer ses menaces d'attentats en Europe. La France, jusqu'ici épargnée, est-elle en sursis ?

R - Qu'il y ait des risques, c'est l'évidence, en France, en Europe comme ailleurs, les attentats de Madrid nous l'ont cruellement rappelé. Mais il faut être prudent. Le message auquel vous faites allusion ne fait que confirmer les propos de Ben Laden en avril. Et par conséquent la nécessité d'une mobilisation permanente.

Q - Comment évalue-t-on les risques terroristes ?

R - D'abord à partir des revendications, des menaces directes ou indirectes d'organisations clandestines ou de messages comme ceux de responsables d'Al-Qaïda. Ensuite par la surveillance des activités et des déplacements de certains individus, qui permettent de mettre au jour des filières structurées. Et enfin, par la récolte d'informations après des perquisitions : faux papiers, caches d'armes, sommes en liquide. Ces informations, doublées de la coopération internationale, permettent d'évaluer la capacité réelle de nuisances de ces réseaux.

Q - En France, la menace vient-elle davantage d'une attaque chimique ou bactériologique d'Al-Qaïda que d'une action kamikaze d'un Français enrôlé dans le djihad ?

R - Nous devons anticiper toutes les évolutions du terrorisme. La première, c'est sa volonté de se doter de capacités chimiques ou biologiques. Le plan Biotox répond à cette menace, et nous allons encore renforcer nos moyens technologiques dans ce domaine. La deuxième, c'est l'autonomie croissante des groupes terroristes. Regardez la "cellule de Francfort" qui s'apprêtait à commettre un attentat à la cathédrale de Strasbourg en 2000 : nous l'avons démantelée, grâce à la qualité de notre renseignement. La troisième évolution est directement liée à l'Irak, terrain d'expérience militaire idéal pour les apprentis terroristes. Après l'Afghanistan, la Bosnie et la Tchétchénie, il pourrait devenir la nouvelle filière d'"exportations" de combattants du djihad. Cela a déjà été mis en évidence en Italie et en Allemagne. Pour le moment, nous n'avons identifié que quelques cas isolés de volontaires français partis se battre en Irak, mais nous restons vigilants.

Q - La bombe à retardement ne se cache-t-elle pas dans certaines cités contaminées par un islamisme rampant ? Un récent rapport confidentiel de la direction des Renseignements généraux (RG) affirme que, "parmi les quelque 600 quartiers sensibles suivis par la direction centrale des Renseignements généraux (DCRG), la moitié présente des signes de repli communautaire plus ou moins prononcés. (¿) Nombre d'entre eux sont également en proie à une islamisation importante¿ qui génère auprès des jeunes une contre-culture, alimentée par le communautarisme et le rejet des valeurs occidentales".

R - Attention à ne pas nous tromper de combat. Rien ne serait plus dangereux aujourd'hui que de faire l'amalgame entre islam et islamisme. L'immense majorité des musulmans condamne les discours de haine et de violence de certains fanatiques. La réponse immédiate à ces discours, c'est la fermeté et l'autorité de l'État. Mais la République doit également tenir ses promesses. Ainsi, nous devons donner davantage corps à nos principes tels que celui de l'égalité des chances. C'est tout l'enjeu du projet de loi sur la cohésion sociale comme du projet de loi sur la prévention de la délinquance : à travers l'expérimentation engagée dans 24 quartiers sensibles, je veux apporter des réponses concrètes. De même, il y a urgence à faire vivre un véritable islam de France pour répondre à la question de la formation des imams. Plus généralement, nous devons refuser sur notre sol toute discrimination, l'antisémitisme et le racisme. C'est pourquoi j'ai décidé la création de conseils départementaux rassemblant tous les cultes. Chacun doit pouvoir vivre sereinement sa religion dans le cadre de la République.

Q - Les Américains, en déclarant une "total war" au terrorisme, ne se sont pas embarrassés des principes sur les libertés individuelles et ont pris des mesures d'exception. En matière de lutte antiterroriste, la fin justifie-t-elle les moyens ?

R - Non ! Je réfute jusqu'à l'utilisation du mot "guerre" dans le combat contre le terrorisme. La guerre est le meilleur moyen de valoriser un ennemi qui ne respecte aucune règle. C'est un piège. L'usage non maîtrisé de la force par les démocraties est un aveu de faiblesse. Il donne le sentiment d'une fuite en avant, capable d'ébranler nos convictions comme notre confiance dans le système et dans les valeurs démocratiques. C'est en restant fidèle à l'État de droit que nous pourrons casser le discours de victimisation. La stratégie que nous avons à mettre en ¿uvre ne saurait se réduire à la dimension militaire.

Q - Si la réponse n'est pas militaire, quelle peut être sa nature ?

R - Elle est politique. Il n'y a pas de croisade à mener. Surtout pas. Car toute la stratégie de groupes terroristes, qui sont d'effectifs limités, c'est d'élargir leur soutien et d'accroître la légitimité de leur cause auprès des populations. Le terrorisme c'est un visage d'horreur derrière un visage de martyr. Il manipule les consciences et les images, il utilise tous les ressorts de la modernité médiatique. L'image d'un tank américain en Irak renvoie à l'idée d'occupation et fait le jeu du terrorisme. Notre meilleure arme, c'est la paix. Tant que l'Occident - les États-Unis, l'Europe et la France bien sûr - ne montrera pas qu'il est capable d'aller jusqu'au bout de la paix au Moyen-Orient, d'en payer le prix d'audace et de courage, le terrorisme islamiste continuera à s'abriter derrière les victimes du conflit et à exploiter le sentiment d'injustice. Réveillons-nous ! Tous les terroristes arrêtés ou identifiés sont passés à un moment ou à un autre sur les fronts de la guerre au Proche-Orient, en Afghanistan, en Tchétchénie, en Bosnie¿ Et aujourd'hui, c'est l'Irak !

Q - Justement, vous venez de créer un nouvel outil pour lutter contre le terrorisme, le Conseil du renseignement intérieur. Depuis le 11 septembre, FBI et CIA, rivaux de toujours, se sont enfin mis à travailler ensemble¿ Pourquoi la direction générale de la Sécurité intérieure (DGSE), notre service d'espionnage évidemment présent dans ces pays sensibles, n'en fait-elle pas partie ?

R - Précisément parce qu'il s'agit d'un Conseil de renseignement intérieur, et que la DGSE s'occupe de la sécurité extérieure. Mais la DGSE participe naturellement aux travaux du Comité interministériel de lutte antiterroriste que j'ai réactivé dès mon arrivée. Il doit y avoir une coordination entre les services, que tous soient mis au service de la lutte antiterroriste, et la DGSE, qui travaille en lien étroit avec ses équivalents étrangers, est bien sûr au c¿ur du système comme la direction de Surveillance du territoire (DST) ou les Renseignements généraux (RG).On ne peut plus mener le combat contre le terrorisme comme il y a trente ans, ni même dix ans ou deux ans. Il faut savoir se remettre en cause. C'est l'action collective qui doit être privilégiée. Mais chaque service, en France, a sa culture, son savoir-faire, ses méthodes et c'est un atout pour la France. Donc à chacun ses missions. Ce que je refuse, en revanche, c'est le cloisonnement et l'esprit de chapelle. Il ne peut y avoir de querelles entre les anciens et les modernes dans un domaine aussi stratégique que l'antiterrorisme.

Q - Intérieur, Défense, Justice, Affaires étrangères¿ Dans un souci d'efficacité, pourquoi, comme le prônent certains, ne pas placer la coordination opérationnelle sous l'autorité directe de Matignon ?

R - Matignon et l'Élysée exercent des responsabilités essentielles. Mais nous avons besoin d'un véritable pilotage au jour le jour, pour cerner au plus près la réalité de la menace. Cette vigilance au quotidien, c'est au ministère de l'Intérieur de l'exercer en liaison avec le ministère de la Défense.

Q - Parlons donc de l'arsenal juridique. Contrairement à la pratique américaine, le droit français ne prévoit pas la prévention d'actes terroristes. Doit-on durcir le Code pénal ?

R - Notre boîte à outils doit être adaptée. Et nous y travaillons avec Dominique Perben : contre une menace d'un nouveau type, il faut ajuster les moyens dont nous disposons pour lutter efficacement. C'est le problème des cellules dormantes, des mois sont nécessaires pour construire un dossier judiciaire et réunir des éléments de preuve : écoutes, mouvements bancaires, déplacements en France et à l'étranger¿ Alors que la neutralisation de l'individu peut s'avérer urgente ! Assurer la sécurité des Français est ma première responsabilité, bien sûr dans le respect du droit. Il n'est pas question d'instaurer une loi d'exception, mais de prendre en compte des situations nouvelles en modifiant s'il le faut certains dispositions.

Q - Le combat policier et judiciaire ne trébuche-t-il pas au seuil de la raison diplomatique ? Ainsi, pendant longtemps, le Royaume-Uni a refusé de coopérer avec les juges français. On connaît les difficultés posées par les extraditions. Face à ces obstacles, les pressions diplomatiques peuvent-elles être efficaces ?

R - Le jeu diplomatique passe d'abord par la coopération entre États. On le fait à l'échelle internationale et tout particulièrement au plan européen. Nous avons créé un mandat d'arrêt européen. Nous venons avec les Allemands de créer un groupe de travail sur l'islamisme radical. Nos échanges de renseignements avec les Américains sont tout à fait exemplaires. Nous avons aussi renforcé la coopération technique avec les pays du Sud les plus concernés : car la lutte contre le terrorisme n'est pas l'affaire d'un petit nombre d'États. Elle nous concerne tous. Elle nous mobilise tous.

Q - Il y a un an, Yvan Colonna a été interpellé. Tous les services, dont la DST et même la DGSE, ont été mis à contribution. Est-ce un exemple à suivre ?

R - Ne comparons pas ce qui n'est pas comparable ! Il faut distinguer le terrorisme de groupes régionaux du terrorisme islamiste : il s'agit là d'un virus mutant, opportuniste, sournois, qui constitue une véritable nébuleuse. C'est une hydre. Il y a les propagateurs de la violence et de la haine qui détournent le message religieux, ceux qu'on appelle les prédicateurs. Il y a les organisateurs, fins connaisseurs des législations nationales et internationales et des systèmes financiers. Et il y a les kamikazes, ceux qui sont prêts à se sacrifier pour une cause qui même le politique, le religieux, l'identitaire et le culturel, souvent manipulés, ignorant tout des organisations qui les téléguident. Il y a là une savante répartition des tâches. C'est bien à cela qu'il faut aujourd'hui répondre.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 9 juillet 2004)

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