Déclaration de M. Jacques Voisin, président de la CFTC, dans le cadre du débat national sur l'avenir de l'école, sur le débat sur l'école, notamment ses missions, l'évaluation de la loi de 1989, la réforme de l'organisation et des contenus et l'orientation scolaire, Paris le 16 juin 2004. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Jacques Voisin, président de la CFTC, dans le cadre du débat national sur l'avenir de l'école, sur le débat sur l'école, notamment ses missions, l'évaluation de la loi de 1989, la réforme de l'organisation et des contenus et l'orientation scolaire, Paris le 16 juin 2004.

Personnalité, fonction : VOISIN Jacques.

FRANCE. CFTC, président

Circonstances : Audition de la CFTC dans le cadre du débat sur l'avenir de l'école à Paris le 16 juin 2004

ti : Claude Thélot - Mesdames et messieurs, bienvenue à cette nouvelle séance. Nous allons procéder à l'audition de la CFTC. Le président Voisin et trois de ses collaborateurs de la structure confédérale CFTC nous ont rejoints et je les en remercie. Le président et ses collaborateurs vont nous proposer un exposé liminaire, puis les questions et les réponses constitueront l'essentiel de cette séance.

Jacques Voisin - Merci à vous de nous donner cette occasion de participer au Grand débat sur l'École. Nous sommes très heureux d'être ici pour débattre de l'école, cette école qui touche de façon si essentielle au devenir des jeunes, une question prioritaire pour la CFTC. Le débat sur l'école que vous avez organisé et l'accord sur la formation tout au long de la vie que la CFTC a signé avec tous les autres partenaires sociaux, voilà deux événements à caractère exceptionnel et quasi concomitants. Ils nous font espérer que l'on va entrer dans une nouvelle phase et en tout cas ils nous appellent à l'action.

Les missions de l'école

De nombreuses questions soulevées dans le Miroir rejoignent les analyses et préconisations que nous avions pu formuler dans notre contribution écrite au débat. La CFTC se situe bien au c¿ur des préoccupations des acteurs de l'école.

Oui, la mission de l'école, ce n'est pas seulement transmettre des savoirs, c'est aussi éduquer. L'école de la République est un des derniers lieux de socialisation citoyenne, face à l'abandon de la conscription, l'hétérogénéité sociale, les difficultés d'intégration dans certains quartiers. Si cette école doit former des citoyens, elle ne peut pas être seulement un lieu d'instruction, elle doit aussi être un lieu d'éducation. Mais d'éducation à quoi ? Selon quelles valeurs ? Le débat sur la laïcité a bien montré la difficulté à proposer un corps de doctrine et de valeurs précis face par exemple au phénomène nouveau des communautarismes. L'impression qui domine est que le soubassement idéologique de l'école républicaine est à retrouver, dans le contexte nouveau d'hétérogénéité sociale qui est le sien. La CFTC attend de la future loi d'orientation qu'elle précise les valeurs sur lesquelles doit s'appuyer l'action éducative à l'école. Pour nous, ce sont des valeurs de liberté, d'ouverture à l'autre, d'égalité des chances, de respect des autres (un mot si cher aux élèves !), avec leurs compétences et leur enracinement propre, familial, culturel et religieux. De la même manière qu'il faut un projet éducatif pour chaque établissement, il faut un projet éducatif clair au niveau de l'Éducation Nationale elle-même.

Il faut en même temps que la loi précise la réponse à cette question en apparence simple : que faut-il attendre de l'école ? À quoi sert-elle ? Pour nous, l'essentiel de l'école n'est pas le diplôme ; ce n'est même pas uniquement l'insertion professionnelle. Le but de l'école, c'est bien de donner à l'élève les moyens de son épanouissement, de sa structuration intérieure, de sa liberté de choix, notamment dans le domaine professionnel mais pas seulement. Le souci que nous devons avoir de l'insertion professionnelle des jeunes ne doit pas conduire à ce que l'école réponde exclusivement à l'attente des milieux économiques. L'école ne doit pas être instrumentalisée. C'est important.

Quelle évaluation faire de la loi de 89 ?

Nous sommes donc à quinze ans de la loi d'orientation de 89. Quelle évaluation en faire ? Certes, les objectifs quantitatifs assignés par la loi d'orientation n'ont pas été atteints. Mais il ne s'agit pas pour autant de les remettre en question. L'Union européenne s'est donnée à Lisbonne une stratégie ambitieuse : faire de l'Europe l'économie de la connaissance la plus compétitive du monde, en termes de croissance, d'emploi et de cohésion sociale. Faire de la connaissance le fondement de notre économie, c'est faire du développement personnel et professionnel de chaque personne le moteur fondamental de notre développement économique et social. C'est pourquoi à la CFTC, nous n'attendons pas seulement de l'école qu'elle porte 80 % des élèves d'une classe d'âge au niveau du bac. Nous attendons beaucoup plus. C'est 100 % des élèves qu'il faut promouvoir au maximum de leurs possibilités et de leurs talents.

Cette politique de démocratisation à une vaste échelle appelle non seulement le développement de moyens matériels et humains, mais une évolution profonde du système lui-même dans son organisation et ses contenus.

Réformer l'organisation et les contenus

La scolarité doit être adaptée aux rythmes d'acquisition correspondant au développement de l'élève. Des méthodes innovantes ont déjà cours ici et là. Elles se rejoignent toutes sur l'objectif : intégrer dans le temps scolaire du travail personnel, des séquences plus pratiques et du suivi individualisé. Ces expérimentations supposent un projet pédagogique et un vrai travail d'équipe au sein d'une communauté éducative, une notion qui est déjà en vigueur depuis longtemps dans le privé et qu'il faudrait revitaliser pour le public. Ce n'est pas le moindre apport de ces expériences. Seule cette communauté éducative, ce projet, peuvent donner aux élèves l'envie d'être dans leur école, d'y faire leur place et de progresser. Dans cette optique, les parents peuvent apporter beaucoup à la vie scolaire et ils le feront d'autant plus que la pédagogie sera revisitée.

Beaucoup d'innovations pédagogiques s'appuient sur le fait que de nombreux enfants ont une intelligence à dominante pratique, expérimentale alors que le système scolaire donne encore largement la priorité à l'intelligence conceptuelle. Il s'agit d'adapter les méthodes et les programmes à la diversité des formes d'intelligence. La pédagogie par l'agir nous paraît l'une des principales lignes de force d'une réforme éducative. Comme on le voit chez le petit enfant, la main est à chaque âge du développement le moyen par lequel ce développement peut se réaliser pleinement. C'est ainsi que l'élève progresse en maternelle et même en primaire il reste des aspects de cet apprentissage par l'action. En revanche, au collège, cela devient plus marginal. Le Plan de rénovation de l'enseignement des sciences et de la technologie mis en place à l'école, et qui s'appuie notamment sur la méthodologie de " la main à la pâte " de Georges Charpak, doit s'étendre et préfigurer d'autres changements au collège et au lycée. On connaît les effets très positifs de cette méthode non seulement en ce qui concerne l'acquisition de savoirs scientifiques mais aussi dans les domaines du comportement et de l'expression. Dans le prolongement de la pédagogie par l'agir, il y a aussi une dimension supplémentaire qui est celle du vivre ensemble, du faire ensemble, qui est une véritable école de citoyenneté.

L'objectif : l'acquisition du socle commun de connaissances

L'objectif de tout cela, c'est l'acquisition du socle commun de connaissances qui devra certainement être défini dans la future loi d'orientation. Ce socle commun des savoirs et savoir-faire n'est pas très éloigné de notre ancien certificat d'études, mais il doit aussi comprendre l'acquisition de la capacité à s'adapter, à se former, aujourd'hui indispensable. Il comprendra donc à notre sens le fait de savoir lire, écrire, compter, l'acquisition de notions élémentaires de géographie et de repérage dans le temps, mais aussi la familiarisation avec l'informatique, Internet, et une langue à vocation pratique, enfin l'éducation à la santé et à la responsabilité.

L'orientation en question

Lorsque tout cela sera fait, la question de l'orientation se présentera sous un jour totalement nouveau. Tout le monde l'a dit ici avant nous, il faut en finir avec l'orientation par l'échec. En tant que confédération de salariés, nous avons le regard de nos fédérations d'enseignants mais aussi celui des gestionnaires des dispositifs de formation et enfin le témoignage direct de nos partenaires patronaux. Cette orientation par l'échec est en France un mal profond qui nous concerne tous. Elle concerne déjà l'entreprise qui accueille le jeune pour un unique stage de découverte dès la troisième, souvent sans réel encadrement. Or, un stage de découverte peut avoir un effet repoussoir s'il est mal encadré. Avec l'accord sur la formation professionnelle tout au long de la vie, la CFTC a obtenu l'instauration d'un tutorat dans les contrats en alternance, une idée sur laquelle nous insistions depuis longtemps. En s'inspirant de cette formule, il faudrait prévoir un accompagnement pour tous les stages de découvertes. Pourquoi ne pas faire appel alors à un senior, capable de livrer une riche expérience ? Il faut aussi que ce stage s'insère dans un projet pédagogique, et là nous touchons à une autre responsabilité : celle de l'enseignant. Celui-ci méconnaît trop souvent les métiers de l'entreprise et n'est donc pas aujourd'hui en capacité d'aider de façon efficace l'élève dans son orientation. Il faut améliorer l'information donnée en amont à l'élève et pour cela, les enseignants doivent pouvoir s'ouvrir eux-mêmes à la connaissance des métiers. Il y a sans doute à prévoir une formation en ce sens dans les IUFM.

Après la troisième et le trop court stage de découverte, l'élève arrive en seconde. C'est là que ceux que le système a mis en difficulté ou qui font difficulté dans leur classe, cela dépend, sont donc orientés, rarement en fonction de leurs aspirations, et malheureusement pas toujours non plus en fonction des besoins du marché ! J'ai été témoin, en pleine crise de restructuration du textile dans le Nord il y a trente ans, du fait que l'on continuait à orienter par pelletée les jeunes vers ces filières de formation. C'est toujours vrai aujourd'hui, avec d'autres exemples. On forme toujours des CAP de secrétariat alors que les secrétaires sont embauchées au niveau du BTS. Nous préconisons que les filières qui dépendent de l'Éducation Nationale soient davantage définies en collaboration avec les branches professionnelles. C'est ce que nous avons voulu faire avec le contrat de professionnalisation. Il faut surtout qu'elles s'adaptent au marché de façon beaucoup plus réactive. Actuellement, il faut trois ans pour ouvrir une nouvelle classe d'apprentissage, pourtant nécessaire à la profession, et il en faut cinq pour fermer une classe sur des qualifications obsolètes.

Il semble qu'indépendamment de leur origine sociale et de leurs performances scolaires antérieures, les élèves qui sont animés d'un projet professionnel ont par la suite une meilleure scolarité. Il s'agit donc de les aider à former ce projet, pour être des acteurs de leur orientation et leur permettre ensuite, parce qu'ils percevront le sens des apprentissages demandés, d'être mieux dans leur peau pour le reste de leur scolarité. Il faut donc repartir de cette étape de la troisième, mais qui peut être aussi la quatrième, classes pour lesquelles nous préconisons de multiplier les stages en entreprise, qui devraient permettre une découverte globale de l'entreprise choisie, de l'ensemble de ses métiers, puis de choisir d'approfondir telle ou telle activité. Cela pour permettre aux élèves de goûter à plusieurs plats. Le projet actuel du ministère va dans le bon sens mais demande à être précisé. Nous préférerions ainsi que ces stages soient obligatoires pour tous et non simplement ouverts par principe à tous. Il faut qu'ils soient assortis d'un tutorat dans l'entreprise. Le volet du futur plan Borloo qui cherche à rendre plus attractif l'apprentissage nous va bien également.

Et au fond, ces dispositions nouvelles, si elles se mettent en place, posent une question essentielle : Est-ce que les entreprises sont prêtes à s'investir davantage dans ce sens ? J'entends encore un représentant d'une grande fédération patronale nous dire : " les 60 000 jeunes qui sortent du système sans diplôme ni qualification, ils ne nous intéressent pas ! " Or, c'est l'entreprise dans son ensemble, toutes les entreprises, qui doivent s'ouvrir à cette action de formation des jeunes. Pour lever ces difficultés, nous pensons notamment qu'il faut s'appuyer sur les parents. Ces parents, qui sont les premiers éducateurs de leurs enfants, ont droit à une place dans l'école. Ils travaillent pour la plupart dans l'entreprise, et peuvent contribuer à créer des ponts entre deux mondes qui s'ignorent encore largement aujourd'hui.

La liberté scolaire : une chance à préserver

Nous ne saurions conclure sans dire un mot sur cette chance, la liberté scolaire qui en France n'est pas encore totalement respectée ni reconnue. L'enseignement privé apporte, nous le savons, une contribution précieuse à l'expérimentation pédagogique et à l'offre de formation. Il offre les garanties d'une dimension humaine indispensable dans notre société dominée par le matérialisme et l'individualisme. Les Français y sont très attachés. Rappelons-nous. La grande manifestation du 24 juin 84, cela fera tout juste vingt ans dans quelques jours, qui a rassemblé un million cinq cent mille personnes. C'est l'école de la République, au même titre que l'enseignement public. De quels moyens sera doté cet enseignement privé pour participer à des réformes éventuelles ? Comment lever certains blocages idéologiques qui persistent aujourd'hui et expliquent des disparités de traitement et un certain contingentement budgétaire ? Sur ces points aussi, nous attendons beaucoup de la future loi d'orientation.

Claude Thélot - Merci beaucoup. Votre exposé liminaire complète ce que vous avez écrit pour Le miroir et introduit notre discussion sur les points centraux. Nous pouvons à présent avoir les échanges habituels sous forme de questions et de réponses. Monsieur Geoffroy.

Guy Geoffroy - Monsieur le président, j'ai suivi avec beaucoup d'intérêt ce que vous avez évoqué, aussi bien sur le socle commun, qui nous occupe beaucoup ici, que sur le projet professionnel. La formule " aider les élèves à former leur projet professionnel " me va particulièrement bien.

Je voudrais revenir sur ce que vous avez évoqué à propos du socle commun. Vous avez évoqué les savoirs, vous avez évoqué les savoir-faire, mais vous n'avez pas évoqué les savoir-être. La question que nous nous posons, c'est la place des enseignements à la citoyenneté, la question du savoir-être du futur citoyen. Vous avez fait une allusion fort intéressante au défunt certificat d'études. Quelle place donnez-vous à la promotion de la citoyenneté dans ce socle commun ?

Claude Thélot - Monsieur Levrel.

Christian Levrel - Sur la question de la citoyenneté, je laisserai mon président s'exprimer.

Sur le socle de connaissances, nous nous rallions à la nécessité de savoir lire, écrire et compter. Resterait encore à décliner et la pédagogie adaptée et les contenus qui sont nécessaires. Sur les savoir-faire, je pense que le Président, en référence à Charpak avec " la main à la pâte ", vous a expliqué notre position.

À la CFTC, il nous semble effectivement que la notion de savoir-être est capitale.

Les incivilités ont des conséquences sociétales, voire économiques ; et on essaye de rattraper les causes ayant entraîné ces conséquences lourdement pénalisantes pour la société française. Plutôt que de guérir les maux, quand on constate l'incivilité, les violences dans les établissements ou à l'extérieur, il nous semble nécessaire d'avoir une action éducative préventive. Et pour ce faire, dans notre participation au débat, nous avions insisté à l'éveil, à la conscience de soi, dont il nous semble que le système éducatif aujourd'hui, en tout cas les programmes scolaires, tant au premier degré qu'au niveau du collège, en soient totalement démunis. Or il nous semble important que dans le groupe scolaire dans lequel se trouve l'enfant de 8 heures le matin à 17 heures le soir permettra, l'image qu'il a le sentiment de donner à son groupe, à son environnement, l'image que les enseignants et les autres élèves du groupe renvoient soit positive.

Nous pensons à la CFTC que si tout au long de la scolarité obligatoire l'élève se sent perçu le plus positivement possible, il aura la volonté, l'envie aussi de reproduire dans la société, lorsqu'il quittera la scolarité obligatoire, ce qu'il a vécu et de manière positive.

Cela nous semble important que dans les nouveaux cursus scolaires, on puisse travailler sur la conscience de soi, l'image de soi, l'appréhension de son corps dans l'espace, comme le disait Jacques Voisin. Et le savoir-être, c'est aussi l'acceptation des règles du savoir-vivre dans une communauté à l'échelle de l'enfant, de l'adolescent et même du préadulte. Il a besoin d'une part de connaître les règles, et non pas de devoir les appliquer parce que c'est le règlement, mais de s'approprier ces règles de vie commune, parce qu'il va en tirer des effets bénéfiques.

Et le savoir-être nous semble fondamental de ce parcours obligatoire dans le socle commun que représente pour nous l'acte d'enseigner, mais bien évidemment aussi l'acte d'éduquer.

Claude Thélot - Madame Brethenoux, je vous en prie.

Pascale Berthenoux - Il est effectivement évident pour nous qu'il est faut adapter le temps scolaire des élèves au savoir-être et à la connaissance de soi. Et pour préciser une seconde, apprendre les devoirs et les droits du citoyen, particulièrement le respect du travail de chacun, de l'environnement, du matériel, de la nourriture - toutes choses bien concrètes dans la vie de l'élève. Et aussi éduquer à la fraternité. Ce que me semble très important. Parce que si on fait référence à notre devise de liberté, d'égalité et de fraternité, il nous semble que c'est la fraternité qui permettra de vivre le mieux la liberté et l'égalité, qui parfois peuvent engendrer une certaine concurrence parmi les élèves.

Claude Thélot - Comment est-ce qu'on éduque à la fraternité ? Est-ce que c'est avec des actions spécifiques ? Est-ce que c'est avec une éthique des adultes ? Faut-il alors former les professeurs à avoir tel ou tel type de comportement plutôt que tel autre, en complémentarité de la maîtrise de leur discipline ?

Pascale Berthenoux - Il me semble que c'est un travail qui doit être en filigrane de l'ensemble de notre pédagogie, dans le cadre du projet de l'établissement et du projet de la nation. Il y a, à chaque instant dans la vie d'un établissement scolaire, occasion pour cette éducation. Il n'y a pas à notre sens besoin d'un manuel pour cela.

Christian Levrel - C'est dans le cadre de la communauté éducative et donc de la communauté scolaire que l'on peut faire vivre, avec des références explicites, des indications et un accompagnement en tant qu'enseignant ou éducateur, tous ces gestes qui permettent de reconnaître la dignité de l'autre, faire en sorte que l'altérité ne soit pas un obstacle à la reconnaissance de la dignité de l'autre. Cela nous semble important aussi bien en maternelle, en primaire, au collège. C'est le fait que l'autre est digne d'attention, il y a à la fois l'altérité et l'identité. Et à l'intérieur des programmes, effectivement, la manière d'enseigner l'histoire, la manière d'enseigner la géographie, devraient permettre cette sensibilité à la fraternité : l'autre n'est pas systématiquement un ennemi. Je pourrais aussi développer ce qu'il en est de l'évaluation : la fraternité dans l'Éducation nationale, ce n'est pas la concurrence, ce n'est pas le concours permanent. Il y aurait beaucoup à dire là-dessus.

Claude Thélot - Monsieur Perissol.

Pierre-André Perissol - Je voulais prolonger la question de Guy Geoffroy. Sur les savoir-être, est-ce que vous seriez d'accord pour que le comportement d'un élève avec ses camarades, avec les enseignants, avec son environnement, soit pris en compte dans les évaluations ? Autrement dit, pour que ces évaluations ne portent pas seulement sur la connaissance, la manière dont on écrit, dont on raisonne, mais également sur les comportements que l'on peut avoir avec ses camarades, ses enseignants, etc. ?

Deuxième question. Vous avez évoqué les savoir-faire, vous avez évoqué la main, et vous avez cité Charpak qui est une très belle application. Je voulais rester très basique. On est dans un pays où, pour des raisons historiques et culturelles, ce qui est manuel est moins valorisé que ce qui est intellectuel. Dans ce socle commun que vous avez évoqué, est-ce qu'il y aurait place à du travail manuel et technique ? La main au sens premier du terme.

Claude Thélot - Monsieur Voisin.

Jacques Voisin - Sur le savoir-être, effectivement, quand je relisais tout à l'heure mon document, je me suis dit : " Tiens, il manque quelque chose. " Il manquait effectivement le savoir-être, en lien avec mon propos sur la socialisation citoyenne, le rôle de l'école républicaine. Et merci de le rappeler, c'est important. Je pense effectivement que cela mérite d'être pris en compte au même titre que le savoir-faire.

Je n'ai pas bien compris votre deuxième question.

Pierre-André Perissol - Vous avez évoqué vous-même le terme de socle commun. Il y a un certain nombre de choses qui y seront, d'autres qui n'y seront pas. Est-ce que pour vous il doit y avoir un volet manuel, de travail manuel ou technique ?

Jacques Voisin - Pour nous, cela doit en faire partie. Apprendre le geste, l'éducation par l'agir, cela nous paraît important. D'ailleurs, j'ai oublié deux choses en parlant du socle, je n'ai pas évoqué la question de la langue, la deuxième langue et la langue à vocation pratique, pour le dire de façon précise, ça nous paraît important - ainsi que tout ce qui est éducation à la santé. Éducation à la santé et à la responsabilité. Et le savoir-être, c'est aussi l'apprentissage de la responsabilité.

Claude Thélot - Merci. Madame Geffroy.

Marie-Thérèse Geffroy - Monsieur le président, vous avez introduit votre propos par le rappel de la concomitance entre le débat sur l'avenir de l'école et l'accord interprofessionnel qui vient d'être signé par les partenaires sociaux. Et je crois qu'il est important que vous ayez fait ce rappel au début de votre propos. Néanmoins, je souhaiterais avoir votre sentiment sur le point suivant. Nous parlons tous de valorisation et de développement de la formation professionnelle, et nous avons aujourd'hui dans notre pays des structures qui font que la formation professionnelle, dès l'instant où il y a contrat de travail, et bien entendu la formation continue, est sous la responsabilité du ministère du travail et des affaires sociales, avec dans le cadre de la décentralisation, de plus en plus, le concours des conseils régionaux. Et la formation professionnelle initiale, la formation à temps plein, même si elle se poursuit au-delà du baccalauréat, est sous la responsabilité de l'Éducation nationale. Comment voyez-vous cette situation ? Pensez-vous qu'elle est tenable ? Et pensez-vous qu'elle favorise vraiment l'orientation vers la voie professionnelle et la bonne connaissance mutuelle de ces deux milieux, qui certes se rencontrent aujourd'hui plus fréquemment qu'ils ne le faisaient il y a quelques décennies, mais qui néanmoins travaillent encore trop souvent de manière séparée ?

Jacques Voisin - En un mot, pour nous, les deux sont complémentaires. Et il faut vraiment organiser cette complémentarité. Nous sommes attachés à l'idée de formation continuée : il y a la formation initiale, et puis ce qu'on appelle maintenant la formation tout au long de la vie. C'est vrai que l'on pourrait imaginer des coopérations beaucoup plus étroites. On voit bien les difficultés qu'on a au niveau du passage de la formation initiale à la formation continue. Mais je pense qu'on a maintenant pris la dimension des difficultés que posait cette espèce de coopération entre les deux. Il faut certainement aller beaucoup plus loin. Nous avons en tête, derrière tout ça, l'idée du chèque-formation. C'est-à-dire que si on a eu des difficultés en formation initiale, on puisse bénéficier de moyens pour pouvoir poursuivre sa formation dans le système de formation continue.

Lionel Dubois - Je crois que c'est important. On doit construire ensemble. Il y a des budgets des deux côtés. La région a reçu compétence en matière de formation professionnelle. Les partenaires sociaux consacrent des sommes importantes à la formation professionnelle. Et on a mis un outil important à notre disposition, qui est peut-être passé inaperçu, ce sont les observatoires. On s'est enfin doté d'observatoires professionnels, d'observatoires interprofessionnels, en relation avec les observatoires qui existent au niveau des régions. Et on va déjà estimer quels seront les besoins en formation professionnelle et en emploi dans ce qui est le plus important, c'est-à-dire le territoire. Ce n'est pas la branche professionnelle qui va construire des emplois, c'est le territoire et les besoins territoriaux. Pour nous, il n'est évidemment pas question d'imposer quoi que ce soit à qui que ce soit, mais de donner des éléments qui sont fiables du besoin en emploi et en matière de formation professionnelle. C'est un outil important. Ensuite, comme le disait le président Voisin, on a essayé de réformer nos contrats, qui étaient compliqués, contrats de qualification, d'adaptation, d'orientation, contrats de qualifications pour adultes¿ On a essayé d'en faire un seul contrat, qui était le contrat de professionnalisation, un contrat souple qui s'adapte à toutes les circonstances. Si le jeune a besoin d'une petite formation, il aura une petite formation. S'il a besoin d'un accompagnement plus ciblé et d'une formation complémentaire, avec ce contrat de professionnalisation, il aura la capacité de le faire. Vous parliez de savoirs, savoir-faire, savoir-être. Je crois que le savoir-être, c'est avant tout la responsabilisation. C'est être responsable et savoir s'adapter aux situations. Lorsqu'on a un élève qui a le savoir-être, il aura capacité à s'adapter aux besoins et à ses besoins. C'est donc important.

Claude Thélot - Merci. Madame Gaussen.

Françoise Gaussen - J'ai été intéressée par ce que vous avez dit sur le développement chez l'élève des besoins de son épanouissement personnel. Dans le même temps, vous prétendez que l'école pourrait arriver à 100 % du maximum des possibilités de l'élève. Je voudrais vous demander, par rapport aux IUFM qui sont actuellement le lieu de formation initiale des enseignants, ce qu'il faudrait mettre en place pour que ces deux objectifs puissent être atteints. Vous en avez parlé notamment pour améliorer la connaissance des métiers, de l'entreprise. Qu'est-ce que vous verriez comme développement possible dans les IUFM ou dans d'autres structures de formation ?

Pascale Berthenoux - Effectivement, que les enseignants connaissent les métiers nous semble très important, parce qu'ils ont un rôle dans l'orientation. Et parfois il y a des ambiguïtés entre le conseiller d'orientation, l'enseignant, les parents, et on ne tient pas toujours suffisamment compte de l'élève et de ses aspirations. Et il y a effectivement ce côté " épanouissement personnel ". Il me semble que dans les IUFM, il serait souhaitable que les futurs enseignants aient une initiation à la psychologie de l'enfant en âge scolaire et de l'adolescent, puissent avoir une formation pas uniquement théorique, mais qui les initie au dialogue avec l'adolescent. Et si vous le permettez, j'irai au-delà de l'IUFM. Parce que l'IUFM n'est peut-être pas une période suffisante pour que l'enseignant puisse réfléchir à cette question. Il serait souhaitable de pouvoir, tout au long d'une carrière, avoir l'occasion de réfléchir, et de ne pas réfléchir seul. Je crois qu'il est important pour l'enseignant d'avoir la possibilité de poser les problèmes de l'épanouissement de l'enfant avec ses collègues, mais aussi avec les structures qui l'entourent : l'assistante sociale, l'infirmière scolaire, et à un psychologue accompagnateur de l'établissement ou d'un groupe d'établissement et d'un médecin scolaire, également. Qui pourraient être là comme être des personnes-ressources, pour faire face à tous ces types de difficultés qui peuvent être angoissantes pour l'enseignant. C'est surtout pour le jeune enseignant, mais il y a aussi des professeurs chevronnés qui se trouvent face à des situations dramatiques qu'ils ne peuvent pas résoudre avec les seuls outils habituels de l'établissement.

Claude Thélot - Merci.

Christian Levrel - Je voudrais compléter ce qui pourrait paraître un paradoxe, 80 % d'une classe d'âge au niveau 4 et ce que propose la CFTC, 100 % des élèves au maximum de leurs possibilités. Par rapport à la formation, il nous est une idée très chère qui consiste à dire que la formation ne s'arrête pas dès que nous sommes lauréats d'un concours. Et pendant l'année de stage, après avoir acquis l'agrégation, le Capes, un CAPLP par exemple, il nous semblerait intéressant qu'il y ait un accompagnement du nouvel enseignant, parce qu'on peut imaginer que des professionnels de l'industrie et du commerce se reconvertissent rapidement, pourquoi pas, dans l'enseignement. On a deux trois ans de formation, on a des instituts qui ont pour mission de préparer les enseignants, mais on a tout de même le sentiment que dans sa classe, on est livré à un combat assez solitaire. Des allers et retours, soit sur le lieu de formation initiale, soit sur des lieux qui restent à créer, des allers et retours entre la pratique et la théorie permettraient un véritable accompagnement. On sait bien que les stagiaires, par exemple, sur les 18 heures, sont en face-à-face pédagogique 6 heures ; on pourrait imaginer qu'au-delà il y ait encore cette alternance et ce travail de réflexion, de retour sur sa propre pratique. Ce qui n'exclut pas de retravailler le contenu des IUFM, dont je ne suis pas spécialiste.

Claude Thélot - Merci. Monsieur Bontemps.

Guy Bontemps - Vous avez évoqué une participation au travail individualisé des élèves. On a évoqué les communautés éducatives, on évoque la formation continue¿ Il me semble que tout ça demande du temps. À la fois dans les emplois du temps des élèves, et du temps de présence des adultes dans les établissements. Si on doit augmenter l'individualisation, on doit augmenter le temps de présence des adultes. Différentes pistes existent. Ça peut être les parents d'élèves, ou les enseignants, ou encore d'autres dispositions. Est-ce que vous avez des pistes à nous proposer ?

Jacques Voisin - Je vais très vite passer la parole à mes collègues. Dans nos échanges en préparation de cette audition, la question est venue tout de suite. Nous pensons que c'est une question essentielle et qu'il faut avoir le courage de la poser.

Christian Levrel - Pour l'instant, on n'a pas de réponse définitive, et on travaille en bonne intelligence avec les collègues du public et du privé. Et je l'ai vu dans le Miroir du débat, la Commission constate qu'il n'y a parfois pas beaucoup de différence entre les deux, et c'est tant mieux. Pour nous, la question est de savoir si nous allons avoir le courage de dépasser cette question récurrente des 18 heures par semaine, 21 heures, 24 heures, et peut-être un peu moins - personnellement, je suis en BTS, j'en fais un peu moins. Je crois qu'à la CFTC, en tout cas les fédérations de l'éducation, on est prêt à sauter le pas et à dire : puisque nous souhaitons être reconnus par la nation, nous souhaitons avoir un statut à peu près équivalent à des cadres dans les entreprises, puisque nous avons des formations à peu près de même niveau, en tout cas de même durée. Donc il est temps pour nous, et le débat sur l'avenir de l'école, c'est l'occasion de dire : allons aux 35 heures. Nous n'allons pas aux 39 heures, on n'est plus qu'à 35. Nous espérons peut-être un jour passer à 32, mais disons que 35 heures nous conviendraient parfaitement, sans que pour autant la nation soit dans l'obligation de mettre des moyens supplémentaires. Je crois qu'il y a suffisamment d'intelligence à l'Éducation nationale et autour pour que nous puissions faire cela. Nous le mettons dans tous les documents, et si vous connaissez un peu la CFTC, nul ne pourra douter de la sincérité de nos propos. Nous sommes à la fois enseignants et éducateurs - et parfois même parents. De ce fait, nous considérons que le face-à-face pédagogique est une mission parmi celles qui sont dévolues à l'enseignant. Venir le lundi matin et partir le vendredi soir, il n'y a pas de honte à cela, eu égard aux deux points que j'ai présentés en préliminaire.

Les moyens¿ Sont-ce des moyens financiers ? Nous n'en sommes pas certains. Encore que, vous le savez bien, en tant que syndicalistes, nous sommes tentés de dire qu'un peu plus ne peut pas nous nuire¿ Mais le document que nous avons mis sur votre site s'intitule " une école pour mieux vivre ", et nous n'en voulons pas plus. Mais peut-être voulons-nous changer les règles du jeu. Effectivement, il faudrait peut-être une salle pour les profs de bio, une salle pour les profs d'anglais, même un bureau pour chacun, en fonction de ce que les collectivités territoriales pourraient apporter dans le mieux-être des enseignants.

J'étais au congrès des parents d'élèves à Toulouse, il y a une dizaine de jours. On travaillait sur la notation et l'évaluation partagées. Bien évidemment, les parents doivent comprendre la notation et la partager. Peut-être aussi faut-il des lieux pour rencontrer ces parents dans de bonnes conditions. Peut-être comme dans les rédactions de journaux, des plateaux paysagers, pourquoi pas ? On ne demande pas un bureau pour chacun. Sachez qu'à la CFTC, on en a discuté, on n'est peut-être pas encore prêts à franchir le pas, nous peut-être un peu plus que les collègues de l'autre côté, qui ont moins de moyens. Mais si la nation nous assigne cette mission, nous sommes prêts à être présents pour des tâches d'accompagnement, ce suivi individualisé dont vous parlez. C'est une espèce de tutorat qui accompagne le jeune. Avec la nécessité d'un véritable tuilage entre la fin du CM2 et l'entrée en 6e, entre la fin du collège unique et le début de la scolarité en seconde, qui permet d'aller au bout de la scolarité obligatoire sans qu'il y ait des déchets à la sortie.

Claude Thélot - Merci. C'est une réponse d'une extrême clarté. Nous ne sommes naturellement pas dans l'instance qui permet d'aller dans la direction que vous évoquez, mais il est précieux que nous ayons compris cette direction. Peut-être y a-t-il un mot à dire en complément, qui pourrait être le mot de la fin ?

Pascale Berthenoux - Dans l'enseignement public, nous avons bien sûr également réfléchi à cette question¿ Mon collègue évoquait les rythmes de travail de l'enseignant. Il faut aussi prendre en compte ceux des élèves, et nos collègues considèrent aujourd'hui que la semaine de 4 jours à l'école primaire est, je cite, " une forme de maltraitance à l'enfant ".

Pour ce qui est de cette organisation d'une semaine de 35 heures, il est vrai qu'il y a toutes les pistes de l'interdisciplinarité. Nous avons le sentiment aujourd'hui qu'une autre forme de travail serait la solution pour diminuer le stress des enseignants, et peut-être aussi leur lassitude. Nous avons envisagé la possibilité d'avoir pour chaque élève un professeur accompagnateur, qui pourrait être, sur la base du volontariat, un enseignant en fin de carrière, qui pourrait se voir alléger d'une partie de son temps de travail. Vous n'ignorez pas l'angoisse vis-à-vis de cette retraite qui arrivera fort tard et pour laquelle les enseignants redoutent de plus avoir la forme physique nécessaire. Cela serait peut-être une solution pour résoudre ce manque de communication entre l'élève et la hiérarchie qui est autour, que ce soient les parents ou les enseignants.

Claude Thélot - Merci. Je crois que c'est très intéressant et très précieux d'enregistrer ça. L'idée qu'on s'organise pour accompagner les élèves, pour favoriser leur épanouissement, favoriser leur réussite scolaire, est une idée qui se dégage assez bien des débats que nous avons organisés. Vous ordonnez une grande partie de vos propositions à cette idée. C'était très précieux, à la fois comme présentation d'un certain nombre de points majeurs et comme complément au texte que vous avez écrit pour le Miroir. Merci de vous être prêtés à cet exercice.

(Source http://www.debatnational.education.fr, le 24 juin 2004)

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