Interview de M. Ernest-Antoine Seillière, président du MEDEF, à LCI le 21 janvier 2004, sur l'instauration d'un service minimum dans les transports en commun, le dialogue social et la précarité de l'emploi. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Ernest-Antoine Seillière, président du MEDEF, à LCI le 21 janvier 2004, sur l'instauration d'un service minimum dans les transports en commun, le dialogue social et la précarité de l'emploi.

Personnalité, fonction : SEILLIERE Ernest-antoine, HAUSSER Anita.

FRANCE. MEDEF, président

ti : A. Hausser-. Au lendemain de l'Assemblée générale du Medef, qui s'est tenue à Lille, c'était un petit signe pour M. Aubry, que vous avez beaucoup combattue ?

- "Non, c'est très accessible de Paris. Nous voulons toujours faire maintenant, en région, nos grands rassemblements, pour être plus près du terrain. Et puis, il faut le dire, Lille est une ville européenne. Enfin, bien entendu, nous avions eu avec madame la maire les contacts nécessaires, très courtois, et tout s'est passé au mieux."

Donc, tout va bien. Ce matin, la grève de la SNCF est largement suivie. C'est une protestation pour les salaires, contre l'instauration d'un service minimum que vous réclamez beaucoup. Vous avez rappelé le Gouvernement à ses promesses. Redoutez-vous une extension des mouvements sociaux ?

- "Cela, je ne sais pas. Je crois que 75 % des Français, aujourd'hui, demandent le service minimum, qui existe partout dans les sociétés bien organisées. Nous avons, à l'Université d'été, senti qu'il y avait une grande transformation en cours, de manière générale, et en particulier dans notre société. Il y a une certaine forme de permissivité collective, qui commence par être mal acceptée. C'est assez primitif, et je dirais presque'un peu barbare de décider que, tout à coup, des millions de personnes ne pourront pas se rendre à leur travail, ne pourront pas aller chercher leurs enfants, ceci, sur la décision de certains, dont on peut respecter, bien entendu, les contestations et les aspirations... D'ailleurs, je vous le rappelle : la Constitution de 1945, dit : "Le droit de grève s'exerce dans le cadre des lois qui le réglementent". Il y a des catégories de fonctionnaires français qui n'ont pas le droit de grève - la police, l'armée, les gardiens de prisons. Donc, on voit bien que la société a besoin d'évoluer sur ce sujet et que le service minimum est quelque chose qui sera mis en place - c'est un engagement du chef de l'Etat -, si possible par la négociation, s'il le faut par la loi. Mais on sent bien que notre société, maintenant, a besoin de cela, qu'elle le demande. Et donc, il faudra y aller."

Pensez-vous que l'on passera par la loi ?

- "Je ne suis pas capable de le dire. Les partenaires sociaux, de manière générale, ont envie de négocier. Le dialogue social est, aujourd'hui, la forme reconnue du chemin de la réforme. Et donc, il serait bien meilleur, bien sûr, qu'on y parvienne par accord. Mais c'est vrai que la règle du jeu veut que, dans la société française, si on ne parvient pas par accord, eh bien normalement, c'est la loi qui décide. Et je crois que la démocratie, c'est cela."

Redoutez-vous, craignez-vous, sentez-vous une volonté d'extension dans le privé de ces mouvements sociaux, parce que les salaires n'augmentent pas beaucoup ?

- "Non. Dans le secteur privé, la grève est, bien entendu, reconnue, elle existe. Mais le projet de l'entreprise est à l'habitude bien expliqué, les contraintes assez comprises. Et donc, chacun s'efforce de faire en sorte de ne pas compromettre l'entreprise dans laquelle il travaille par des abus de droit de grève. Je crois que la société française en est arrivée au même stade, elle ne peut plus supporter l'abus de droit de grève."

Diriez-vous, qu'aujourd'hui, les rapports sociaux se sont améliorés ?

- "Je pense que oui. D'abord, nous avons une atmosphère de réformes, l'opinion la souhaite, le Medef la porte depuis des années - "la refondation sociale", c'était tout de même bien cela. Le Gouvernement a mis en place, cette année, en 2003, un certain nombre de chantiers de réformes avec succès, notamment les retraites, et aborde, aujourd'hui, des domaines nouveaux. Et nous pensons que tout ceci donne à notre pays actuellement, la chance de rattraper le retard qu'il a pris sur tous ses voisins et qui fait, qu'en termes de capacité à réussir la croissance et l'emploi, il est actuellement un peu handicapé. Nous rattrapons ce retard et je crois que la société française, encore une fois, le demande. Les sondages d'ailleurs le montrent avec beaucoup de précision."

Vous gouvernez avec les sondages en fait ?

- "Non, pas du tout. Nous regardons les sondages et ils rattrapent ce que le Medef, quelquefois, demande. C'est nous qui anticipons plutôt."

Et le Medef regarde les sondages pour voir ce que souhaitent les Français. La grande loi sur l'emploi montre quand même qu'il faut améliorer un certain nombre de choses dans le dialogue social, dans la lutte contre la précarité, aussi.

- "Oui, mais c'est tout à fait notre sentiment. Nous, nous avons considéré que la proposition faite pour un CDD plus long, est au contraire l'assurance que beaucoup de CDD, actuellement de neuf mois ou de dix huit mois, peuvent passer à quatre ans, donner donc aux salariés une meilleure opportunité d'employabilité d'abord, et puis de rentrer dans leur entreprise, avec beaucoup de chance d'y rester, puisqu'ils ont été là pour un certain temps, pour s'y former, pour s'y habituer et pour s'y enthousiasmer si possible. La précarité est un thème, bien entendu, de société, aussi. Malheureusement, la vision un peu fonctionnaire dans laquelle on prend un emploi à vie, ne répond plus aux exigences de l'économie aujourd'hui, qui a besoin de mutations. La société s'organise d'ailleurs : grande loi sur la formation, beaucoup de mesures prises en ce qui concerne la gestion du chômage - ce que l'on appelle "le PARE" - de façon à donner la possibilité, par la formation aussi de retrouver des emplois. Bref, la société, là aussi, s'adapte et nous pensons avoir anticipé nous-mêmes un peu tous ces mouvements."

Un CDD de quatre ans c'est bien quand on a 20 ans, c'est moins bien quand on a 50 ans ou quand on en a 45...

- "Par rapport à une entreprise qui est capable de garantir un CDI à un salarié, il est bien entendu que c'est moins bien. Mais cela dit, c'est mieux tout de même que neuf mois."

Vous mettez aussi l'accent sur l'euro trop fort par rapport au dollar - vous n'êtes pas le seul. La force de la monnaie européenne est de nature à compromettre la reprise, on le dit souvent. Hier, un porte-parole du Trésor américain a dit : "Pas du tout, on pratique une politique du dollar fort". C'est risible ?

- "Il a dû faire rire à Washington, parce qu'il est bien clair que, l'ensemble des moyens américains - gouvernement et Banque fédérale, d'ailleurs associés, comme il le faut, dans un dialogue -, a certainement, en effet, conçu une stratégie monétaire de façon à ce que le dollar s'affaiblisse, afin de conquérir des marchés."

L'Europe a-t-elle les moyens de réagir ?

- "Non, et c'était un des grands messages de notre Assemblée générale d'hier, à Lille, que de demander à V. Giscard d'Estaing, qui était là pour nous présenter la Constitution à laquelle il a donné lui-même en quelque sorte vie. Nous avons dit avec beaucoup de fermeté que si nous étions du sentiment qu'actuellement la société française était en train de traiter les principaux sujets qui nous préoccupent et qui la préoccupent, en ce qui concerne son adaptation à une nouvelle norme du XXIème siècle, en revanche, en Europe, nous sommes du sentiment que l'incapacité à mettre en place une gouvernance forte et politique, fait que nous avons actuellement une Europe bancale qui a fait un marché, qui a fait une monnaie, mais qui n'a pas la puissance politique de pouvoir s'imposer dans le monde. Et ceci, nous préoccupe beaucoup, parce que les problèmes stratégiques européens sont lourds."

Le sujet de conversation et de discussion des semaines à venir va être le rapport du Haut conseil pour l'avenir de l'assurance-maladie. Des choix s'imposent : il faut maîtriser les dépenses, peut-être augmenter la CSG, ce à quoi le Gouvernement se refuse pour l'instant. Les conclusions ou les conséquences de ce rapport pourraient-elles conditionner le retour du Medef dans les organismes sociaux ?

- "Ce n'est vraiment pas le sujet. Ce qui est très important, c'est de savoir si on va être capables de mettre en place, dans notre pays, une politique de santé, dans des conditions qui satisfassent à la fois les malades, les professions de santé, et dans des conditions financières qui ne nous jettent pas dans des déséquilibres ingérables. Si on nous propose une réforme et que nous y voyons à la fois l'amélioration du fonctionnement du système de santé possible et, deuxièmement, l'équilibre financier à terme, [...] nous allons, bien entendu, nous joindre aux autres, pour essayer de gérer l'ensemble et d'y contribuer. Mais le retour au paritarisme à l'ancienne est dénoncé par le Haut conseil de l'assurance-maladie, qui dit que la gouvernance du passé, c'était vraiment la pagaille. Alors, à l'idée qu'on veuille reconstituer cette pagaille en mettant des gens, dans le fond, assez illégitimes pour définir une politique nationale de santé que sont les paritaires sociaux, qui sont légitimes pour parler de travail, de la santé au travail, pour parler, bien entendu, des accidents de travail, mais qui ne sont pas légitimes pour définir le prix d'une consultation générale ou les modes de traitement d'une maladie... Donc, oui, nous serons membres d'une gouvernance de société civile, mais nous ne sommes pas partisans du retour au paritarisme d'hier."

(Source :premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 22 janvier 2004)

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