Interviews de M. Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la culture et de la communication, à Europe1 les 7 juillet et 2 août 2004 et tribune dans "Le Monde" intitulée "La culture, une idée neuve en Europe" le 9 juillet 2004, sur la politique culturelle, le problème des intermittents, l'audiovisuel public, le piratage sur Internet et l'Europe de la culture. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interviews de M. Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la culture et de la communication, à Europe1 les 7 juillet et 2 août 2004 et tribune dans "Le Monde" intitulée "La culture, une idée neuve en Europe" le 9 juillet 2004, sur la politique culturelle, le problème des intermittents, l'audiovisuel public, le piratage sur Internet et l'Europe de la culture.

Personnalité, fonction : DONNEDIEU DE VABRES Renaud, ELKABBACH JEAN Pierre, THIVOLET Pierre.

FRANCE. Ministre de la culture et de la communication

ti : Europe 1, le 7 juillet 2004

J.-P. Elkabbach - Le sport, la mode, le théâtre, le cinéma, la musique, la danse... Toute la France s'offre des vitamines et un bon air culturel. R. Donnedieu de Vabres, RDDV, cela ira plus vite, bonjour et bienvenue...

- "RDDV, c'est l'adresse de mon site Internet, cela sera peut-être plus simple."

En 2003, c'était un juillet noir avec tous les spectacles supprimés. Aujourd'hui, est-ce le début de l'été doré des festivals ? Est-ce que la sérénité est en train de revenir ?

- "Ce qui est important, c'est que tous les talents français, européens et internationaux, qui sont présents sur notre territoire national, rencontrent le plus large public cet été et que ces retrouvailles aient lieu dans de bonnes conditions."

Est-ce que cela a bien commencé ?

- "J'avais une feuille de route, une mission définie par le président de la République et le Premier ministre, qui était de renouer les fils du dialogue, et au-delà du dialogue, de prendre des mesures concrètes d'urgence. J'ai été heureux de voir qu'à Montpellier, le festival a redémarré ; j'étais présent à Avignon, il a redémarré samedi soir ; j'étais présent hier soir à Aix, il a redémarré, j'étais présent. N'en concluez pas qu'il n'y a que le sud de la France. Et donc je souhaite que dans l'ensemble du pays, toutes les initiatives culturelles, tous les festivals se déroulent dans les meilleures conditions possibles, parce que ce sont des moments, au fond, de découverte, ce sont des moments où la culture joue son rôle essentiel, c'est-à-dire que chacun sort de ses problèmes, parfois de sa haine, de son intolérance, pour tout simplement découvrir l'autre, découvrir quelque chose qu'il ne connaît pas et s'évader. Et donc je souhaite tout simplement que ces rencontres soient soutenues par le plus large public. Et donc j'encourage vraiment, grâce à vous et grâce à cette antenne, à faire en sorte que toutes celles et tous ceux qui savent que dans leur ville, il y a des artistes, des techniciens, qui viennent faire des représentations, jouer de la musique, danser, faire toute sorte de spectacle, qu'ils aient la curiosité d'y aller."

Il y a des quartiers ou des milieux où la culture ne pénètre pas...

- "Vous avez complètement raison et je pense qu'il est très important que l'on arrive à faire un vrai décloisonnement, c'est-à-dire que les lieux culturels n'apparaissent pas comme des lieux fermés. Ce qui est très inquiétant, parfois, dans la période actuelle, c'est de se dire qu'il y a une offre culturelle diversifiée, mais toujours le même public. Je souhaite qu'il y ait des contacts. Le premier jour d'Avignon, c'était du théâtre de rue, c'était un parcours... "

Le critiques ont dit que cela pouvait être mieux ?

- "Ils ont tort parce que symboliquement, c'était très bien que ce ne soit pas uniquement dans la Cour d'honneur du Palais des Papes et que cela soit hors les remparts de la ville. Et donc dans des quartiers où les problèmes sont socialement chauds, c'est bien qu'il y ait des liens entre les uns et les autres. Ce dialogue nécessaire entre les quartiers, entre les religions, c'est l'essence même de ma mission du ministre de la Culture."

A Avignon demain, dans la Cour d'honneur, un spectacle de la célèbre Schaubühne de Berlin ; c'est un Woyzeck en Allemand...

- "C'est l'esprit européen. Je sais que cela heurte un certain nombre d'artistes français qui se disent : au fond, il ne faut pas que les festivals ne soient ouverts que sur les créations des pays de l'Union européenne ou les créations internationales. Mais je trouve que c'est un magnifique symbole que la Cour d'honneur, effectivement, s'ouvre par un spectacle en allemand avec ce jeune metteur en scène qui va décoiffer. Et je pense qu'il va y avoir beaucoup de polémiques culturelles à la suite de son spectacle, c'est très bien. J'aurai mes deux homologues allemands avec moi et je trouve que c'est un très beau symbole."

Chaque année, l'évènement culturel le plus éminemment populaire, le Tour de France. Pourquoi les ministres de la Culture n'y vont presque jamais ?

- "Pourquoi pas ?"

Cela ne fait pas assez chic...

- "Ce n'est pas mon sujet. Je considère qu'il n'y a pas d'antagonismes entre le nombre et la qualité, c'est-à-dire qu'un spectacle, un concert, un film qui attire des millions de spectateurs, pourquoi est-ce qu'il y aurait un jugement médiocre ? Je prend l'exemple des "Choristes" : c'est un film merveilleux, peut-être d'ailleurs qui nous sort de la violence que je décrivais de l'époque actuelle et qui fait rêver, d'où le succès. Le soir de la Fête du cinéma, j'avais, au ministère de la Culture, invité les jeunes choristes à venir, et je souhaite que la pratique musicale se développe partout. Peut-être que dans une ville, je m'arrêterai à une étape du Tour de France, cela ne me pose aucun problème."

RDVD...

- "Non ! C'est bien de faire de la pub pour le DVD parce qu'il en a besoin en ce moment. Et si vous voulez lutter avec moi contre la piraterie, pour soutenir le disque, le cinéma et les artistes... "

R. Donnedieu de Vabres...

- "Très bien... "

Vous avez séduit les professionnels de la culture, c'est une question de combien ?

- "Non, ce n'est pas cela. J'ai renoué le dialogue et vous savez que dans la France d'aujourd'hui, beaucoup de gens se sentent méprisés ; beaucoup de gens se disent : quand est-ce que l'on va comprendre la nature de mes aspirations, la nature de mes problèmes ? Et j'ai tout de suite compris que les artistes et les techniciens du cinéma, de l'audiovisuel et du spectacle vivant, au-delà de la problématique de l'exclusion sociale, avaient besoin d'être reconnus. Et je souhaite obtenir le soutien des Français, c'est-à-dire de faire en sorte qu'ils comprennent la spécificité du métier et de la vie d'artiste, parce que sinon, c'est la grande méprise. Moi, je veux renouer les fils, et évidemment j'ai mis de l'argent. Et le Gouvernement et le Premier ministre m'a donné les moyens de sortir de la crise, il faut quand même être juste et le reconnaître... "

C'est-à-dire que vous avez ou que vous aurez les moyens, RDDV, maintenant que vous faites ami-ami avec les intermittents, de tenir les promesses que vous leur faites régulièrement ?

-" Ce ne sont pas des promesses, ce sont des décisions. Au 1er juillet, un fonds d'urgence est intervenu. C'est-à-dire que celles et ceux qui ont fait leurs 507 heures, le problème était de savoir si c'était en 11 mois ou en 12 mois. J'ai récupéré ceux qui allaient les faire en 12 mois et donc l'Etat fera face à ses responsabilités."

Tout n'est pas idyllique, il y a encore des inquiétudes. Je voyais qu'une mission parlementaire va aller voir J.-L. Borloo pour dire qu'[ils sont] inquiets et que cela ne va pas très bien. Est-ce que vous êtes en train d'installer, morceaux par morceaux, votre plan d'encouragement à la création et à l'emploi culturels ? Est-ce que vous en aurez régulièrement les moyens ?

- "J'espère bien. Je suis sorti de l'urgence. Je veux effectivement créer un système définitif, et au-delà de cela, je souhaite que l'on soutienne l'activité culturelle dans notre pays. Cela veut dire qu'il y a une part qui dépend du budget de l'Etat, des collectivités territoriales, du mécénat, des spectateurs. C'est très important, parce que au fond, dans cette période marquée par les délocalisations d'un certain nombre d'activités, le patrimoine, la création contemporaine, dans tous les domaines, c'est au fond, je pense, l'essentiel. Et dans la concurrence internationale de notre pays, c'est une arme fantastique. Donc je veux avoir les moyens... "

Vingt présidents de région sont socialistes, ils étaient reçus hier à Matignon par le Premier ministre. Comment se comportent-ils à l'égard de la culture ? Est-ce qu'ils ont réduit le budget ? Est-ce qu'ils aident la culture ?

-"Je suis dans une logique de partenariat, je ne suis pas dans une logique de guerre partisane. Je les invite, les uns à la suite des autres, à discuter avec moi. Je l'ai fait dans le Nord-Pas-de-Calais parce que j'ai, soit en Picardie, soit dans le Nord-Pas-de-Calais, à choisir un lieu d'implantation pour une antenne du Louvre. C'est eux qui prendront ensuite le relais du fonctionnement financier. Moi, je suis pour le partenariat ; parfois, évidemment, il y a des moments très difficiles... "

Des exemples ?

- "Il y a une exemple dans le Languedoc-Roussillon avec une décision qu'a prise M. Frêche, en supprimant de la carte, comme cela, brutalement, avec 120 licenciements - pas 120 exactement, dans ce domaine là, mais un peu moins -, le Centre régional des lettres. C'est une politique brutale."

M. Frêche traque ce qu'il appelle la déviance morale...

- "Je pense que nous sommes dans une période où les hommes politiques qui se disent républicains, ont intérêt à choisir leurs mots et leurs expressions parce que, sinon, à force de déraper, ils ressemblent à l'extrémisme."

La réforme de la redevance. De combien va-t-elle augmenter ?

- "L'audiovisuel public a besoin de financement. Il y a deux solutions, ou peut-être trois. La première, c'est d'adosser la redevance à la taxe d'habitation. C'est la réforme de l'Etat... "

Vous le confirmez ?

- "Les décisions ne sont pas encore arbitrées. C'est une économie que pourrait faire Bercy, c'est-à-dire faire en sorte que le service de la redevance soit fondu dans l'administration globale de Bercy et que les Français payent en même temps la taxe d'habitation et la redevance. C'est donc une économie... "

Mais la décision n'est pas prise...

- "C'est une réforme de l'Etat... "

Les syndicats n'en veulent pas...

- "Cela dépend de ceux qu'on exonère ou pas ; cela ferait à peu près 70 millions d'euros d'économies. L'autre mode de financement, c'est d'avoir le courage de se rapprocher d'autres pays de l'Union européenne et d'augmenter la redevance. Cela sera l'un ou l'autre, l'un et l'autre, ce n'est pas encore arbitré. Je suis respectueux de ma hiérarchie."

S. Dassault prépare des accords avec TF1. Le ministre de la Culture en est-il satisfait ?

- "Ce qui m'importe, c'est le pluralisme, le respect du pluralisme, et par ailleurs, d'avoir le courage de reconnaître que le pluralisme a besoin de moyens. Il y a des lois dans notre pays qui garantissent le pluralisme, je suis très vigilant pour qu'elles soient respectées. Et d'autre part, permettez-moi de vous dire que le pluralisme est garanti par l'esprit critique des journalistes eux-mêmes, parce que c'est eux qui font l'information et ce ne sont pas leurs propriétaires."

Le Conseil de Paris débat du chantier de rénovation du quartier des Halles. Les parisiens sont consultés, le ministre de la Culture l'est-il ?

-"Je n'ai pas encore rencontré le maire de Paris, mais je rencontre très souvent les maires parce qu'il y a des dossiers parfois d'harmonie, parfois de conflit."

A. Juppé présidait hier son dernier bureau politique, vous y étiez...

-"Je n'aurais pas raté pour un empire cette réunion du bureau politique, parce que c'était tout simplement un moment fort pour exprimer beaucoup de reconnaissance à A. Juppé. C'est un homme politique exceptionnel, c'est un homme d'Etat, c'est quelqu'un de très élégant... "

Il ne reviendra plus ?

- "J'espère que ce n'est pas vrai ce que vous dites...

C'est une question...

- "Bien sûr, mais j'espère que les faits démentiront ce pronostic ou qu'il reviendra un jour sur sa décision, parce qu'il est une voix essentielle à la politique française."

Vous vous occupez du patrimoine. Une fois A. Juppé parti, qui va restaurer l'UMP ?

- "L'UMP se porte bien. Il y aura des débats. Je souhaite en tout cas qu'il y ait une équipe à sa tête, parce que franchement, aucun Français ne nous demande la division."

On peut souhaiter un bel été au ministre de la Culture qui paraît heureux et qui vit une sorte de rêve inattendu.

-"Non, un rêve inattendu... Je suis très heureux et fier, mais la vie n'est pas si simple que cela."

(source : Premier ministre, Service d'information du Gouvernement, le 16 juillet 2004)


Tribune dans "Le Monde" du 9 juillet 2004


Le 8 juin, de très grands artistes, écrivains et responsables d'institutions culturelles s'engageaient dans ces colonnes "pour une Europe fondée sur sa culture".

Le 8 juillet, le Festival d'Avignon s'ouvrira dans la cour du Palais des papes avec le "Voyzeck" de Georg Büchner, joué en allemand, dans une mise en scène de Thomas Ostermeier. Cette pièce sera précédée d'un débat ouvert à tous sur l'Europe de la culture, avec des artistes européens, en présence des ministres allemands de la Culture.

L'Europe de la culture avance. Mais nous, nous savons, en Europe, que l'histoire est tragique.

Nous gardons la mémoire de ces conflits qui ensanglantèrent le monde, surgis entre des peuples qu'unissait pourtant la conscience d'appartenir à une même civilisation, ces conflits qui nous apparaissent à présent comme de grandes guerres civiles européennes.

Aujourd'hui, nous sommes placés devant des choix cruciaux qui façonneront notre histoire, des choix qui risquent néanmoins d'être pris, ou manqués, dans l'indifférence des opinions publiques.

Nous avons le choix de construire notre avenir en dotant l'Europe des moyens politiques qui lui permettront d'exister dans le monde.

Nous pouvons aussi renoncer, nous laisser aller à la poésie des ruines, écouter les prophéties lancinantes du déclin, les chantres nostalgiques des replis identitaires.

Les chefs d'Etat et de gouvernement des vingt-cinq Etats membres de l'Union européenne viennent d'adopter un traité constitutionnel dont la devise, "Unie dans la diversité", contient à celle seule toute la tension et la richesse du projet européen. Un projet qui n'a de promesse que s'il est fondé sur la culture.

Je crois que la valeur suprême de l'Europe, ce qu'elle a offert au monde de plus généreux, c'est le pluralisme. Ce respect du pluralisme est intimement lié à notre héritage culturel, à ce dialogue mystérieux entre des cultures qui se sont construites les unes par rapport aux autres, au fil des siècles, en exprimant chacune à leur façon une même conscience d'être au monde.

Au-delà d'une ambition collective qui répond, bien sûr, à la sauvegarde d'intérêts bien compris, ce qui unit les Européens, ce qui les fait se reconnaître comme tels, ce qui suscite l'élan de l'âme, c'est la culture.

"La culture, comme l'a dit André Malraux à New York en présentant La Joconde pour la première fois hors d'Europe, c'est notre émotion devant la Ronde de nuit, la représentation de Macbeth ou l'exécution d'Orfeo".

Dans une Europe de 450 millions d'âmes qui se construit depuis cinquante ans dans le domaine économique, seule la culture peut donner un sens, provoquer une émotion, entraîner l'adhésion au projet politique le plus extraordinaire de notre temps : unir tout un continent dans la paix et la démocratie, par la volonté libre de ses peuples.

Paradoxe tragique : alors que nous n'avons jamais eu autant besoin de la culture pour faire avancer l'Europe, la diversité culturelle n'a jamais été autant menacée.

Elle est menacée de l'extérieur par les méfaits d'une mondialisation mal maîtrisée qui conduit à traiter les biens et les services culturels comme des marchandises ordinaires et risque ainsi, tôt ou tard, de réduire l'offre culturelle à ce que produira l'industrie la plus puissante.

Mais elle est aussi menacée par l'Europe elle-même. Parce que cette dernière, en privilégiant l'intégration des marchés, risque, sans même l'avoir voulu, d'imposer l'uniformité à nos cultures nationales, que ce soit par une mise en ¿uvre sans discrimination de la politique de la concurrence ou au détour de l'harmonisation du marché intérieur. Dans cette mort lente de nos cultures se dissoudraient nos identités nationales.

Nous devons lutter contre cette dérive. Nous devons faire advenir l'Europe rêvée du poète portugais Fernando Pessoa, "une Europe qui parle d'une seule et même voix mais dans toutes ses langues, de toutes ses âmes".

Il est temps de bâtir l'Europe de la culture.

Il est temps que les Etats et les peuples d'Europe signent avec les institutions de l'Union un pacte par lequel ils s'engageront à faire vivre l'héritage culturel dont nous sommes les mandataires pour les générations futures, un pacte par lequel une culture européenne de notre époque puisse exercer une influence lumineuse dans le monde et retrouver le meilleur, le plus généreux, de ce que la civilisation européenne a su créer.

Alors, comment ? Recherchons ensemble un instrument juridique collectif qui assurera un traitement spécifique des questions culturelles dans toutes les négociations communautaires et qui appuiera le rayonnement culturel de l'Europe. Ce pacte, compte tenu de son importance, pourrait être approuvé par tous les chefs d'Etat et de gouvernement de l'Europe à vingt-cinq.

La France a d'ores et déjà proposé d'adopter une stratégie commune à vingt-cinq lors du premier Conseil des ministres européens de la Culture auquel j'ai participé.

C'est donc avec enthousiasme et avec un sens partagé de l'urgence que je réponds à l'appel de juin en faveur d'une Europe fondée sur sa culture, qui place chacun d'entre nous devant ses responsabilités.

Je prends les miennes en tant que responsable politique. J'invite de tout c¿ur les signataires de cet appel à rejoindre le débat qui se tiendra pendant le festival d'Avignon. Et je souhaite que l'un et l'autre forment le point de départ d'un vaste mouvement d'opinion pour la naissance d'une idée neuve : l'Europe de la culture.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 9 juillet 2004)

Europe 1, le 2 août 2004


P. Thivolet - On va parler des dossiers des intermittents du spectacle, des festivals, du piratages, d'Europe en matière de culture... Mais à propos de vacances - sans donner l'adresse et le nom de la maison, sans doute, ce qui pourrait peut-être vous valoir quelques ennuis avec les intermittents du spectacle, comme il y a un an à votre prédécesseur, J.-J. Aillagon -, en matière de vacances, vous êtes plutôt France ou plutôt étranger ?

R - "Je suis France et je suis dans une très belle région de France, c'est-à-dire la Corse."

P. Thivolet - D'accord. Vous êtes donc pas campagne ou montagne, comme le Premier ministre, plutôt bord de mer ?

R - "J'aime bien nager, donc c'est un moment de détente, de détente nécessaire, parce qu'au cours de ces quatre mois, où j'ai eu l'immense honneur et chance d'être ministre de la Culture et de la Communication, j'ai essayé de donner toute l'énergie dont j'étais capable. Et donc, de temps en temps, ensuite, il faut tout simplement, comme chaque Français, avoir le courage de la re-fabriquer."

P. Thivolet - Donc, vous n'êtes pas footing sur la plage à La Baule, poursuivit par une meute de journalistes - suivez mon regard jusqu'au ministère des Finances, bien sûr, avec N. Sarkozy -, vous êtes plutôt chaise longue avec un bon livre ?

R - "Oui, j'aime bien nager. Donc, je vais essayer de faire un peu de sport, ce qui ne sera pas plus mal. Et puis, pour moi, les vacances, c'est avoir la chance de pouvoir traîner, c'est-à-dire d'être sur la terrasse d'un café, de voir passer les gens, d'avoir le sentiment que l'on n'a plus de souci dans le crâne. Je pense que cette année va quand même être pour moi un vrai exercice de penser que je n'ai plus de souci dans le crâne, parce que j'ai parfaitement conscience que j'ai beaucoup de travail devant moi."

P. Thivolet - Vous partez avec quelques dossiers sous le bras ?

R - "Oui, bien sûr."

P. Thivolet - Par exemple les intermittents ?

R - "Par exemple, la situation des artistes et des techniciens du cinéma, de l'audiovisuel, du spectacle vivant. Je ne fais pas un jeu de mots en disant que je ne parle pas du terme d'intermittent lui-même, parce que la situation sociale qu'ils connaissent me préoccupe vivement, mais ce qui me préoccupe encore plus, c'est leur activité. Donc, je sais très bien que j'ai une nouvelle phase devant moi qui est de trouver et de bâtir un système définitif. C'est la feuille de route que j'ai reçue du président de la République et du Premier ministre, et donc je la tiendrai. Cela veut dire que j'ai un calendrier à l'automne qui va évidemment être très chargé, pour parvenir enfin à un système qui permette, avec toutes les précarités de la vie des artistes, de bâtir quelque chose de définitif."

P. Thivolet - On est à la moitié de l'été, les grands festivals sont passés ; on peut faire un premier bilan. Vous êtes plutôt en train de vous dire : "ouf ! soulagé", il n'y a pas eu la catastrophe de l'an dernier, avec les annulations des grands festivals, ou bien vous touchez du bois en disant que la rentrée va être difficile après le 15 août ?

R - "Je suis quelqu'un de toujours très vigilant. D'abord, je tiens à exprimer la reconnaissance et ma gratitude à toutes celles et à tous ceux, qu'il s'agisse des artistes et des techniciens, qui ont donné le meilleur d'eux-mêmes, qui donnent le meilleur d'eux-mêmes, dans tous les spectacles, qu'ils donnent et qu'ils organisent. Pourquoi je dis ça"

P. Thivolet - Oui, mais qu'est-ce qui fait la différence par rapport à l'an dernier ? Parce que là, il y a une différence de ton, de rapport, entre le ministre de la Culture et les...

R - "Il y avait une réconciliation nécessaire à opérer, parce qu'au delà de ceux qui étaient exclus de l'indemnisation du chômage par le nouveau protocole, à tort - mais c'est comme ça que c'était perçu -, il y a eu le sentiment d'un mépris vis à vis de la fonction d'artiste et de technicien du spectacle. Ce sont ces métiers difficiles et moi je souhaite que l'ensemble de nos concitoyens comprenne mieux la réalité culturelle. Pour une raison simple, d'un mot : c'est que dans cette période où l'on nous parle de délocalisation et de mondialisation, on a le sentiment qu'on nous pique tout, que notre rayonnement, que nos activités sont en train de disparaître. L'activité artistique, au sens global du terme, qu'il s'agisse de la mise en oeuvre et la mise en valeur du patrimoine, de la création la plus contemporaine, quel que soit son domaine, cela peut conduire à la renaissance de l'activité et de l'image et du rayonnement de notre pays. Pour cela, il faut qu'il y ait des interlocuteurs, il faut qu'il y ait des acteurs pour cela. Et les acteurs, notamment, ce sont effectivement les artistes, les techniciens, mais pas uniquement eux. Donc, j'ai beaucoup de travail. Je crois pouvoir dire simplement qu'une première étape a été franchie, c'est-à-dire qu'un certain nombre de gens qui étaient exclus du système ont été réintégrés, que deuxièmement, il faut mieux délimiter qui a droit à ce système, parce que comme cela, ça sera incontestable. "

P. Thivolet - Donc, ce que vous voulez dire, c'est que la première étape, c'était renouer le dialogue ? Vous avez le sentiment, peut-être, que ce qui a manqué il y a un an, c'était cette constatation, ce contact ? Vous avez mouillé votre chemise dans les principaux festivals...

R - "Bien sûr qu'il fallait renouer le dialogue, mais il fallait aussi qu'il y ait des mesures concrètes. Elles sont intervenues, mais maintenant il faut que l'on bâtisse un système définitif et je souhaite que tout le monde s'implique. Cela veut dire que je souhaite que tous les partenaires de l'action culturelle, les collectivités territoriales, les entreprises, le public, s'impliquent. Il y aura, sur ce sujet, au mois d'octobre, un grand débat parce que je souhaite le soutien des Français. La culture, ce n'est pas une fin de discours ; la culture comme l'Europe, ce ne sont pas les quelques dernières minutes, comme ça, où à la fin d'un propos, on donne quelques orientations... C'est essentiel et je veux essayer de faire partager cette exigence par mes concitoyens. "

P. Thivolet - Est-ce là, il n'y a pas un travers très français ? C'est-à-dire que l'Etat se mêle - pour vous, libéral, cela devrait être choquant - en permanence, à la fois du dialogue social, de la concertation entre partenaires sociaux, et puis à la fois du financement de la culture. Les Britanniques ne sont pas moins cultivés que nous et pourtant, le patrimoine historique bâtiment n'est pas géré par l'Etat, etc

R - "Oui, bien sûr qu'il y a des systèmes différents dans d'autres pays. Mais je considère que la culture est une des grandes fonctions régaliennes de l'Etat."

P. Thivolet - Donc, ce n'est pas parce que vous êtes libéral que vous êtes contre l'abandon de ces spécificités ?

R - "Les libéraux, ce sont des gens qui souhaitent qu'il y ait un maximum d'initiatives et de responsabilités individuelles. Cela n'a jamais été des gens qui veulent supprimer toutes responsabilités publiques. Je considère que l'audiovisuel public a des responsabilités spécifiques qu'il doit assumer. Je considère que nous avons de grandes responsabilités en matière culturelle, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait pas de partenaires, ça bien évidemment. Il y a une règle du jeu à définir, il y a des interventions et des institutions à soutenir, et puis, il y a parfois des médiations, parce qu'il y a aussi des conflits. Quand vous voyez ce qui se passe aujourd'hui dans un certain nombre de régions, vous vous apercevez que nous devons agir, comme des médiateurs. Et puis, il faut avoir le souci d'attirer de nouveaux publics et cela se fait où ? Cela se fait notamment par l'éducation artistique et à l'école. Je souhaite, à la rentrée, avec mon collègue de l'Education nationale, prendre un certain nombre d'initiatives fortes dans ce domaine."

P. Thivolet - Parce qu'en France, on n'a pas mal de retard par exemple par rapport à un pays comme l'Allemagne...

R - "On a certainement beaucoup de choses à faire."

P. Thivolet - Vous avez parlé d'audiovisuel public. On sait qu'il y a quelques semaines, vous avez fait ce qu'on appelle une lettre de cadrage pour déplorer le manque de programme culturel à la télévision publique. Vous avez l'impression d'avoir été entendu, cela s'améliore-t-il ?"

R - "J'ai reçu du président de France Télévisions un récapitulatif de tous les sujets culturels qui ont été diffusés dans les journaux de 13 heures de 20 heures et de la nuit."

P. Thivolet - Vous devez être content...

R - "Non, mais je pense que c'est bien que chacun assume sa mission et sa responsabilité. Vous savez, là encore, plus on parlera des réalisations culturelles, mieux ça sera directement pour l'emploi culturel, les artistes, les techniciens et toutes celles et tous ceux qui vivent du domaine de la culture et puis cela donne de bonnes idées à nos concitoyens. Je profite de votre antenne pour leur dire : ouvrez les portes, allez visiter des endroits où vous n'avez jamais été, allez rencontrer des artistes, allez au concert, allez voir un spectacle de danse, allez au cinéma ; cela fait sortir de soi-même. Alors, vous allez me dire "parfois tout cela coûte cher", eh bien nous essayons de faire en sorte que ça coûte le moins cher possible, mais évidemment tout a un prix."

P. Thivolet - Toujours en matière d'intervention de l'Etat, en matière culturelle - on parlait de télévision - : en Grande-Bretagne, les services publics de télévision ont été beaucoup plus créatifs, innovateurs, en matière d'offre de programmes que France Télévisions, et pourtant l'Etat ne se mêle pas de la BBC.

R - "Ne soyez pas injuste vis-à-vis de France Télévisions parce qu'il s'y passe beaucoup de choses. Mais je crois, effectivement, qu'il faut toujours regarder ce que font nos voisins. Les Britanniques ont réussi de manière remarquable le lancement de la TNT. Les Français qui nous écoutent, doivent se dire "c'est quoi la TNT", c'est un nouveau slogan, c'est un nouveau bidule, etc. ? Eh bien il faut qu'il sache qu'à partir du 1er mars de l'année prochaine, il y aura une offre télévisuelle élargie. Je veux voir, quand ça marche bien quelque part, comment ça se passe pour en tirer les leçons. Juste après les vacances, avec le président du CSA, nous irons ensemble au Royaume-Uni pour voir comment s'est fait le lancement de la TNT là-bas, quels ont été les problèmes pour les téléspectateurs, quels sont les arguments à utiliser dans la clarté, avec des choix technologiques certains. Comment faire en sorte, eh bien qu'au cours de l'année 2005, il y ait plus de chaînes accessibles au plus grand nombre."

P. Thivolet - Un mot, justement, sur mot sur le piratage : un accord a été signé, là aussi spécifiquement en français, parce que finalement, les autres pays ne font pas la même chose que nous.

R - "Vous savez, ils sont tous très conscients du fait que Internet est à la fois une chose extraordinaire, parce que cela permet l'échange, cela permet la communication, cela permet la rencontre. Mais si on y fait gaffe, la liberté absolue et la gratuité, cela peut détruire la diversité culturelle et artistique. Ce n'est pas un propos facile à tenir parce que les gens, en m'entendant notamment les plus jeunes de mes concitoyens, vont se dire le ministre de la Culture et de la Communication est une sorte de censeur, c'est un vieux bonhomme qui ne comprend rien à l'évolution aujourd'hui de la technique. Moi, je dis tout simplement ""vive Internet, vive la musique, vive le cinéma sur Internet", mais avec une offre légale payante parce que c'est cela qui permettra la rémunération des auteurs, des interprètes et des artistes."

P. Thivolet - Effectivement, un certain nombre d'auditeurs doivent vous imaginer comme homme froid, austère, c'est un peu l'image que vous donnez. Pourtant, comme on dit en Haute-Loire, vous avez "l'oeil de la malice". Comment expliquez-vous cette image ? Est ce que c'est une volonté de votre part de vous protéger de l'intrusion des médias ou bien une éducation protestante du Sud un peu comme G. Defferre ?

R - "Je n'en sais rien. J'essaie d'être comme je suis, j'essaie de transmettre de l'énergie, j'essaie d'être au coeur des choses. J'aime bien rencontrer les gens, c'est pour moi l'une des raisons de mon engagement politique. C'est à dire de vouloir agir.."

P. Thivolet - Est-ce qu'elle vous a marqué cette éducation protestante, cévenole, etc. ?

R - "On est toujours marqué par quelque chose. J'ai eu de la chance - mon père est mort - d'avoir un père qui était quelqu'un de tout à fait exceptionnel, avec lequel on parlait peu et donc, c'est sûr que je ne parle pas très spontanément et pour autant, j'adore le contact, j'adore rencontrer les gens. Chacun a ses caractéristiques propres."

P. Thivolet - Vous avez un conseil pour ne pas bronzer idiot, pour lire en vacances ?

R - "Que chacun vive heureux au moment de ses vacances et se retrouve, retrouve son environnement, sa famille, ses amis. C'est la seule maxime importante à mes yeux."

(Source : Premier ministre, Service d'information du Gouvernement, le 2 août 2004)

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