Déclaration de M. Luc Bérille, secrétaire général du syndicat des enseignants UNSA, sur les conflits dans l'Education nationale, notamment les chercheurs, le réformisme syndical et la politique éducative, Saint Etienne le 16 mars 2004. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Luc Bérille, secrétaire général du syndicat des enseignants UNSA, sur les conflits dans l'Education nationale, notamment les chercheurs, le réformisme syndical et la politique éducative, Saint Etienne le 16 mars 2004.

Personnalité, fonction : BERILLE Luc.

FRANCE. Syndicat des enseignants UNSA, secrétaire général

Circonstances : Congrès national du Syndicat des enseignants UNSA à Saint Etienne du 16 au 18 mars 2004

ti : Complément au rapport d'activité national

Chers collègues, chers camarades, chers invités des organisations françaises et étrangères,

Voici venu le moment de lancer le débat de notre congrès de Saint Etienne. J'évoquerai, bien sûr, dans ce complément au rapport d'activité national, l'actualité et, sans doute, serons-nous amenés à parler de la plus récente, avec, par exemple, l'action nationale du 12 mars. Mais je chercherai surtout à réfléchir avec vous aux leçons que nous pouvons tirer de tous les évènements dans lesquels le Syndicat des Enseignants-UNSA a été amené à agir. Car, ce qui nous importe, à travers le retour critique sur le passé, c'est d'en tirer ce qui nous permettra de nous projeter avec résolution vers l'avenir.

Mais avant d'entrer dans le vif du sujet, vous me permettrez, très brièvement, d'avoir une pensée pour notre ami Gérard Desmaison. A son poste de secrétaire national du syndicat, il avait beaucoup travaillé pour nous tous, et notamment sur cette bataille pour la syndicalisation que nous retrouverons au c¿ur du projet de résolution générale que nous allons discuter pendant ces trois jours. Le cancer a eu raison de Gérard qui nous a quittés depuis maintenant presque trois mois. Mais je souhaitais, avec affection, évoquer devant vous sa mémoire à l'entrée de ce congrès, dont nous, ses amis, savons combien les thèmes qu'il travaillera lui tenaient à c¿ur et combien il l'aurait suivi avec passion.


Une société libérale capitaliste mondialisée

Mes chers amis, avons-nous bien pris la mesure de la société dans laquelle nous vivons en ce début de XXIe siècle ? Loin des représentations idéologiques que l'on pourrait en avoir, la réalité sociale et économique nous assaille. C'est tout simplement celle d'une société libérale capitaliste, dont les traits se sont largement répandus sur l'ensemble du monde.

Car depuis plusieurs décennies maintenant, les échanges se sont internationalisés. La France n'est plus, depuis belle lurette, ce pays développé susceptible d'affirmer par lui-même sa singularité. L'heure est aux constructions continentales. Le modèle libéral règne en maître sur l'économie mondiale et les lois du marché et, de plus en plus, celles de la finance, font et défont les fortunes et les emplois. Les techniques et les savoirs se développent mais, en même temps, les inégalités s'accroissent entre peuples, entre classes, entre individus. La nature elle-même apparaît désormais comme menacée et périssable.

La modernité de ce XXIe siècle naissant fait donc co-exister des progrès extraordinaires avec la précarité et la pauvreté la plus impitoyable. Je ne retiendrai que deux chiffres pour illustrer l'ampleur de ces phénomènes. Selon le dernier rapport du CERC (le conseil de l'emploi, des revenus et de la cohésion sociale), en France-même, un million d'enfants de moins de 18 ans, soit près de 8 % de l'ensemble, vivaient en 1999 en dessous du seuil de pauvreté monétaire de 560 euros. Encore convient-il de souligner que, si l'on retenait les critères européens, qui fixent le seuil de pauvreté à 60 % du revenu médian, soit 670 euros, ce nombre s'élèverait, vous m'entendez, à près de deux millions, soit 16 % de l'ensemble des jeunes Français de moins de 18 ans ! Le second chiffre, hélas tout aussi accablant, est extrait des travaux de l'OIT (l'organisation internationale du travail), qui chiffre à 186 millions le niveau record du nombre de chômeurs atteint au plan mondial en 2003, 88 millions d'entre eux ayant entre 15 et 24 ans.


Des rapports sociaux, des comportements, des aspirations nouveaux

Et c'est dans ce monde-là, dans cette société-là, que se sont organisés et structurés de nouveaux rapports sociaux. Les modes de vie de nos concitoyens, leurs aspirations ont évolué en conséquence. En même temps que la consommation de masse s'est installée, l'individu s'est affirmé et la demande de sa reconnaissance par la société est sans doute l'une de ces constantes que l'on retrouve partout, et parfois même, d'ailleurs, au c¿ur des conflits collectifs. Les enseignants, partie prenante de la société, n'ont bien évidemment pas échappé à ces transformations. Citoyens comme les autres, ils partagent, pour eux-mêmes, les aspirations de leurs concitoyens mais, de par leur profession, de par leur rapport organique avec l'institution scolaire, ils sont en même temps particulièrement percutés par les contradictions que génèrent ces évolutions. Le travail réalisé pour la MGEN par la sociologue Nathalie Brunou sur la représentation collective que les enseignants ont de leur métier est, à ce titre, particulièrement intéressant. Elle constate chez eux une sorte de dichotomie, selon qu'ils parlent de leur profession en l'envisageant de façon collective ou qu'ils l'évoquent à partir de leur expérience personnelle. Dans le premier cas, l'appréciation de la majorité des collègues est très négative : déficit de reconnaissance, difficultés ressenties face aux familles dites " démissionnaires ", ou aux élèves consommateurs ou super-actifs, inquiétudes pour l'avenir, avec l'entrée de la violence à l'Ecole ou l'évolution libérale du système éducatif, perception du métier comme un métier à risque. Mais ce discours très typé sur le métier change lorsque chacun parle de son métier, mais à travers ce qu'il en vit personnellement. Les collègues parlent alors de métier passionnant, les élèves constituant pour eux, souvent, l'ultime raison de s'accrocher. Cette sorte de dichotomie entre une vision collective plutôt noire et une vision personnelle plus positive se traduit aussi lorsque l'on demande à chacun de parler de ses autres collègues en tant que corps professionnel. A la question sur l'existence d'un malaise enseignant, il semble que, s'il existe pour les collègues, c'est d'abord chez les autres, dans les collèges ou les lycées professionnels lorsqu'on travaille soi-même dans le premier degré, ou en ZEP lorsqu'on enseigne dans le 2nd degré. Décidément, il semble bien que, si, selon l'expression célèbre de Rimbaud, " Je est un autre ", alors le " Je " enseignant est véritablement un autre. Cette dichotomie ne nous surprendra pas, nous qui la portons en nous comme enseignants et qui y sommes confrontés si souvent comme syndicalistes. Il faut rajouter, pour être complet sur ce monde enseignant, qu'il est pleinement entré dans une phase de profond renouvellement générationnel puisque 40 % des enseignants français sont concernés par des départs en retraite à très court terme. Les bouleversements culturels et professionnels que cela suppose seront donc considérables.

On peut, bien évidemment, selon son tempérament et ses options personnelles, regretter ou approuver cette évolution dont je viens de tracer les traits. Mais quels que soient les sentiments ravis ou nostalgiques qu'elle génère, elle est une réalité incontournable qui s'impose à tous. Je crois qu'il nous faut en avoir bien conscience : les bouleversements que je viens d'évoquer ne relèvent pas de simples phénomènes circonstanciels ou éphémères. Ils s'inscrivent désormais comme des constantes sociales, structurelles, lourdes avec lesquelles notre syndicalisme doit faire.


Promouvoir un syndicalisme adapté à ce XXIe siècle

Voir la société comme elle est revient-il à dire que la résignation devrait, désormais, devenir notre credo ? Non, bien sûr ! Mais cela signifie que des enjeux nouveaux sont apparus et qu'il nous appartient donc de rénover et, en partie même de refonder, à notre niveau d'organisation syndicale, les combats démocratiques dont nous sommes porteurs. La question sociale se pose et se posera désormais en des termes radicalement différents, à l'heure de l'effritement des protections et de la fragilisation des statuts. En centrant la discussion de son prochain congrès en 2005 autour de l'esquisse de ce qui pourrait être une charte des droits fondamentaux, l'UNSA aura tout notre appui. Car l'idée d'arrimer les salariés à un socle de droits fondamentaux qui pourrait leur être garantis constitue une piste syndicale valide pour retisser du lien social et sécuriser les salariés. Parmi ceux-ci, le droit à la formation est sans doute l'un de ces droits essentiels sur lequel notre contribution en tant que SE sera utile. Bien sûr, me direz-vous, mais les fonctionnaires que nous sommes, ne sont-ils pas éloignés de ce scénario, eux qui ont un emploi garanti et des droits afférents ? L'objection serait juste s'il n'y avait pas lieu de s'inquiéter des projets gouvernementaux à ce sujet. Nous savons déjà très bien, en tant qu'enseignants, que la précarité est, de plus en plus, présente dans le 2nd degré. Aux maîtres auxiliaires, qui bénéficiaient tout de même d'un minimum de garanties, ont succédé des contractuels et, de plus en plus, des vacataires, précaires parmi les précaires, jetables au bout de 200 heures, comme une anecdote l'a illustrée crûment la semaine dernière avec ce collègue de l'académie de Nantes, arraché à sa classe en plein cours parce qu'il avait atteint la limite horaire de son engagement ! Le nombre de places annoncé pour les concours de recrutement 2004 d'enseignants, sous-dimensionnés de plusieurs milliers de postes par rapport aux vagues de départs en retraite, contient une aggravation mécanique du recours aux enseignants précaires. Mais lorsque l'on sait que, de surcroît, le ministère de la Fonction publique plaide aujourd'hui pour une extension à trois, voire six ans des contrats à durée déterminée, on peut craindre de voir ainsi s'installer, en parallèle à la fonction publique statutaire, une sorte de fonction publique de seconde classe, privée de toute garantie. La précarité n'est donc pas l'apanage des salariés de droit privé. Non seulement les mécanismes économiques y poussent, mais le gouvernement, avec la bénédiction évidente du MEDEF, s'emploie à affaiblir tout ce qui pourrait la freiner, y compris dans la Fonction publique, où nous en sommes pourtant déjà à 14 % d'agents non titulaires, toutes fonctions publiques confondues.

Voilà le défi, difficile mais, pour cette même raison, ô combien passionnant, auquel notre génération militante se trouve confrontée. A nous d'écouter, de comprendre, de trouver les revendications, les modes de fonctionnement, les actions, les pratiques qui continueront à faire du syndicalisme un outil utile. A nous, de faire en sorte que les nouvelles générations s'emparent du syndicalisme et l'investissent parce qu'il sera bien un syndicalisme de son temps, c'est-à-dire capable de répondre aux problèmes et aux aspirations du moment, avec des formes souples adaptées au nouveau militantisme.

Cette tâche pourrait paraître écrasante. Je crois, a contrario, que le SE-UNSA est particulièrement bien placé pour essayer de s'en acquitter, et cela pour plusieurs raisons.

La première est que nous sommes des syndicalistes réformistes. Certes, cette notion doit sans doute être ré-interrogée. On peut légitimement se demander qui, dans le champ syndical français, n'est pas, finalement, en train de devenir peu ou prou réformiste aujourd'hui, au moins en paroles. Mais nonobstant ce débat, sur lequel je reviendrai, nous bénéficions, pour ce qui nous concerne, du privilège de l'antériorité. Quand d'autres ont à se forcer pour se confronter au réel, c'est pour nous une démarche naturelle, authentique.

Le second atout dont nous disposons est que nous ne partons pas de rien. Notre réflexion sur l'Ecole est solide et nous pouvons présenter à nos collègues un projet éducatif original et cohérent, que ce congrès va nous permettre de peaufiner. Soucieux depuis toujours de nos élèves et de leurs parents, nous pouvons bénéficier du soutien de l'opinion, pour peu, bien évidemment, que nous soyons en mesure de lui parler clair. Cette force est, nous le savons, le meilleur argument pour faire prendre en compte les revendications corporatives que nous défendons pour améliorer les conditions de vie et de travail des enseignants.

Enfin, et c'est notre troisième atout, avec l'UNSA, nous pouvons placer notre réflexion et notre action dans le cadre plus large de l'interprofessionnel de nos origines historiques. Une UNSA qui, en dix ans, a réussi à s'imposer comme une référence, malgré la quantité d'obstacles qu'on a mis et qu'on met encore sur sa route. Réfléchissons bien mes camarades, au pourquoi de cette émergence, encore modeste mais bien réelle, de l'UNSA. Elle est bien évidemment due au talent et au travail acharné et courageux de milliers de militants, parmi lesquels ceux du Syndicat des Enseignants qui n'ont pas ménagé leur peine. Mais elle aurait été impossible si le projet de l'UNSA ne rencontrait pas les aspirations de nombre de salariés. Le concept d'autonomie porté par l'UNSA apparaît comme une vraie réponse à ces modifications de nos sociétés développées que j'évoquais il y a quelques minutes. " Libres ensemble ", cette signature du sigle UNSA répond à la recherche de celles et ceux, citoyens du XXIe siècle, qui cherchent les voies de l'action collective tout en refusant que leur individualité ne disparaisse. Cette progression du " Moi ", du " Je " dans nos sociétés est sans doute en partie le fruit du libéralisme triomphant, et il serait catastrophique qu'elle devienne le but en soi, mais elle peut aussi, dès lors qu'on l'investit, être considérée comme un puissant ferment de ces combats démocratiques nouveaux auxquels je faisais allusion. La liberté est à la fois collective, car elle ne peut être garantie en société hors de normes juridiques, et aussi individuelle car elle n'a de sens que si elle s'incarne pour chacun. Comment ne le comprendrions-nous pas, nous, enseignants, dont tous les efforts visent à faire accéder nos élèves à l'autonomie, cette autonomie qui, en donnant l'indépendance, permet à chaque individu de jouir de son libre arbitre, et, par là-même, d'être pleinement citoyen ? Il est décidément très moderne ce vieux combat pour rendre les hommes libres et égaux, c'est-à-dire, selon la formule de Condorcet, pour " ne laisser subsister aucune inégalité qui entraîne de dépendance ".

Pour ces trois raisons au moins que je viens d'évoquer, vous le voyez mes camarades, l'avenir ne doit pas nous faire peur. Le temps des grands chantiers est venu. Nous croyons au syndicalisme, à la permanence des valeurs qu'il porte. C'est donc avec enthousiasme que nous allons retrousser nos manches à ce congrès pour proposer, aider, changer, avec, comme le disent ces banderoles, " les jeunes en tête ". Notre conseil national a décidé de faire de la syndicalisation la priorité de notre action. Il s'agit de prendre ensemble à bras le corps cette question, par un travail systématique et méthodique en direction du terrain. Car on ne peut davantage accepter comme une fatalité le recul du fait collectif dans notre société, que considérer comme inéluctable l'érosion de nos effectifs. Ce travail lancé depuis la rentrée 2003 en est à ses débuts. Il ne produira pas de miracle car il s'agit d'une entreprise de longue haleine. Mais le fait que 71 sections départementales et 11 sections académiques aient élaboré des contrats d'objectifs locaux pour le développement de notre syndicalisation est un élément encourageant qui montre que, oui, nous pouvons enclencher une dynamique.

Bien sûr, cette entreprise serait vaine si elle se contentait de mots. C'est dans la confrontation avec le réel que j'appelais de mes v¿ux qu'elle prendra corps. Elle nécessite de réfléchir à nos actions et à notre orientation. Et c'est pourquoi je consacrerai la seconde partie de cette intervention à l'examen de quelques traits marquants de l'actualité et aux questions qu'elle nous pose.
Luttes syndicales : impuissance ou efficacité ?

Moins d'un an s'est écoulé depuis les luttes que nous avons menées au printemps dernier. Ce conflit restera comme l'un des plus longs et des plus durs que l'Education nationale ait connu. Face à l'intransigeance d'un gouvernement qui avait choisi de passer en force, ce conflit, nous l'avons clairement voulu : nous l'avons donc préparé pendant des semaines en informant, en argumentant et, lorsque les esprits ont été mûrs, nous l'avons déclenché, nourri, accompagné. Signe des temps que j'évoquais : les organisations syndicales informent, proposent, organisent mais les collègues disposent. Ce sont eux qui choisissent de s'emparer ou non de telle ou telle initiative. Nous avons choisi de nous adapter à cette conjoncture en prenant en compte cette diversité des rythmes. Il fallait poser un cadre général d'action national avec des grands rendez-vous nationaux permettant à tous les collègues de se retrouver, mais qui laisse en même temps toute latitude pour épouser localement les divers niveaux de mobilisation. Rien n'est simple dans ce genre de situations : notre a priori a été de parler clair, tant sur les objectifs que nous portions que sur les moyens d'action que nous proposions. Nous avons notamment dit que, face à la gravité des attaques, seul un mouvement social pouvait constituer une riposte à la hauteur. Nous avons expliqué aussi que ce type de mouvement ne pouvait se décréter et, clairement, nous nous sommes attachés à tenter de le construire, via notre fédération, l'UNSA Education, dans l'Education nationale et via notre union, l'UNSA, dans l'interprofessionnel. Nous avons dit que nous y mettrions toutes nos forces et c'est ce que nous avons fait, avec une cohérence qui nous a d'ailleurs été reconnue. Quel bilan en tirer ? Il faut parler aussi clair sur ce point que nous l'avons été auparavant. Ni sur la décentralisation, ni sur les retraites, nous n'avons réussi à inverser la philosophie des projets gouvernementaux. La faute en revient d'abord au gouvernement qui a délibérément choisi de ne pas entendre les messages que des millions de nos concitoyens lui ont adressés. Concernant les retraites en particulier, la man¿uvre gouvernementale pour présenter les attaques contre le Public comme une mesure de justice établissant une parité avec le Privé a pesé. Mais il est clair aussi que le message que nous voulions faire passer s'est trouvé gravement affaibli le jour où la CFDT a décidé de quitter le front syndical dans les conditions que l'on sait. Alors, est-ce qu'au bout du compte, toute cette énergie, tous ces retraits sur salaires, tout cela n'aurait-il, finalement, servi à rien ? Non, bien sûr, car notre mobilisation, si elle n'a pas atteint son but, a permis tout de même de limiter l'ampleur des attaques sur des points non négligeables. Les médecins scolaires et les assistantes sociales sont ainsi finalement restées dans le champ de l'Education nationale alors que le projet initial de décentralisation les vouait aux collectivités territoriales. De même, sur les retraites, nous avons pu conserver une période de référence pour le calcul de la pension basée sur les 6 derniers mois d'activité. Ce ne sont pas là des détails mais ils ne doivent pas pour autant servir de prétexte à un discours d'autosatisfaction qui transformerait un revers en grande victoire. Alors, bien sûr, on ne sort pas d'un tel mouvement indemne. Pour nombre de collègues, durement touchés au porte-feuille, la déception, le sentiment d'impuissance a amené au retrait. Une bataille perdue, ce sont toujours des forces entamées, des blessures difficiles à refermer, des amertumes. Mais c'est aussi une expérience qui se construit, des résolutions qui se confortent, des engagements militants qui s'enracinent. Car la guerre, elle, continue.


Construire la résistance

L'énorme mobilisation des chercheurs nous le montre. Le gouvernement continue son ¿uvre de libéralisation forcenée. Il veut désengager l'Etat, réduire les solidarités collectives, affaiblir les services publics, remodeler structurellement toute notre société pour débrider ce qu'il pense être le seul vrai moteur de l'activité humaine : la libre entreprise. Code du travail, protection sociale, statuts, tout cela équivaut pour lui à des charges, des entraves, des lourdeurs dont il faudrait libérer la France afin que le marché s'y épanouisse à son gré, selon ses propres lois. Nous savons quel tribut humain implique cette politique : c'est l'insécurité sociale, la précarité, l'injustice. Alors, oui, je le crains, le terme de guerre que j'ai employé n'est pas trop fort. Et se pose alors pour nous la question de la résistance et, à partir d'elle, celle de la stratégie à développer. A l'évidence, on ne peut sérieusement songer à la façon de s'opposer aux menées destructrices du gouvernement sans poser le problème de l'unité. Face à de telles offensives, la capacité du syndicalisme à regrouper ses forces est fondamentale. Si l'on regarde le passé récent, je crois que nous avons, tant avec l'UNSA sur les retraites qu'avec l'UNSA Education dans l'Education nationale, compris et pratiqué l'intersyndicale comme il le fallait. L'unité n'est un objectif que si elle a un sens, et cela implique plusieurs conditions : qu'elle se réalise sur une plate-forme commune signifiante ; que les différents protagonistes soient respectueux les uns des autres et comprennent que les décisions communes doivent être prises en commun. L'unité ne peut consister à convoquer aimablement les autres pour les sommer de mettre en ¿uvre des actions dont on a déjà soi-même publiquement arrêté le contenu, la forme et la date ; que les partenaires de cette unité soient suffisamment mâtures pour respecter les termes et l'esprit des accords, sans pour autant abdiquer subitement de leur identité et de leur indépendance d'analyse et d'initiative : c'est la différence entre une unité dynamique et un carcan.

Faut-il aller au-delà et envisager, par exemple, ce que je pourrais appeler un front de résistance, c'est-à-dire un regroupement qui sortirait du conjoncturel ? Il me semble légitime de poser la question. La réponse nous obligera à poser le problème du contenu, de la réalité de ce qui peut réunir les différentes organisations syndicales françaises mais aussi de ce qui les divise, parce qu'elles sont porteuses d'histoires, d'analyses, de pratiques différentes.


Le réformisme syndical en question

Restons, si vous le voulez bien, sur cette question du contenu. 12 ans : le SE-UNSA est une organisation jeune puisqu'elle est apparue en 1992. 84 ans : le SE-UNSA est une organisation jeune mais qui plonge ses racines historiques dans celle du SNI, né en 1920, dont il est la continuité. C'est de cette origine que viennent nos combats pour l'unité de la profession enseignante, pour la démocratisation du système éducatif, pour la défense de l'Ecole publique, pour la laïcité, pour la république. C'est de cette origine aussi que vient notre attachement à l'interprofessionnel, notre conception réformiste et démocratique de la pratique syndicale. Peut-être vous souvenez-vous que j'avais effleuré, vers le début de mon discours, la question du réformisme mais effleuré seulement, en annonçant que j'y reviendrai. Eh bien, j'y reviens. Je crois légitime en effet que nous interrogions cette question du réformisme. Je vous proposerai deux entrées dans cette problématique. La première est : qu'est-ce qu'être réformiste aujourd'hui ? La seconde : est-il encore possible d'être réformiste aujourd'hui ? A la première question, j'aurais tendance à retenir une réponse classique, basique. Etre réformiste, c'est à la fois un contenu et une pratique. Un contenu ? Tout simplement être porteur de réformes, c'est-à-dire de revendications qui ne soient pas seulement défensives mais aussi de propositions susceptibles d'améliorer les intérêts matériels et moraux des salariés, qui n'ignorent pas l'intérêt général qui pourra être ici la survie de l'entreprise, là le bon fonctionnement du service public ou ailleurs encore la justice et la cohésion sociale. Mais être réformiste, c'est aussi une pratique : c'est celle que nous fait agir pour améliorer la condition de tous les salariés à travers la négociation mais aussi à travers le rapport de forces lorsque les circonstances l'exigent, celle qui nous amène à ne pas perdre de vue la volonté d'aboutir et, pour cela, à envisager d'accepter responsablement le compromis, les accords, dès lors que les salariés y trouveront leur compte. De cette définition très générale, on peut tirer des exemples très concrets. Ainsi, au nom des collègues que nous représentons, oui, nous postulons à une réforme du système éducatif qui seule pourra lui permettre de franchir le cap sur lequel il bute, celui du passage de la massification à la démocratisation ! Oui, au nom des collègues et des salariés qui se reconnaissent en nous, nous postulons, avec l'UNSA, à une réforme de la protection sociale, et en particulier de l'assurance maladie pour que, dans une optique de solidarité, elle fasse mieux en terme d'égalité et de qualité des soins ! Oui, cela nous amène aussi à assumer la part d'efforts que cela représentera nécessairement du côté des salariés. Mais, dans une société qui bouge, s'en tenir à des conceptions figées, ce serait penser qu'un principe pourrait vivre indépendamment des conditions matérielles dans lesquelles il s'incarne : ces positions, faussement radicales, seraient en fait le plus sûr moyen pour faire passer de vie à trépas les acquis sociaux. Alors oui, nous refusons l'impasse syndicale, et c'est pourquoi il nous faut avoir le courage d'ouvrir des perspectives réformatrices !

Mais, avec des interlocuteurs patronaux ou gouvernementaux qui refusent le dialogue social ou qui n'ont à proposer à la négociation que des régressions, est-il encore possible aujourd'hui, voire bien prudent, de continuer à se revendiquer du réformisme ? Lorsqu'il n'y a plus de grain à moudre, ne faudrait-il pas tout simplement se replier sur soi-même et camper dans le camp du refus ? Illustration concrète dans notre secteur : lorsque la commission Thélot a lancé le grand débat sur l'Ecole ces derniers mois, n'aurait-il pas mieux valu boycotter, refuser tout échange au nom de ce que le gouvernement futur, dont on connaît déjà les options politiques même s'il comportera de nouvelles têtes, pourrait vouloir en tirer ? Eh bien, à cette question, je crois qu'il faut répondre non. Continuer à vouloir être porteur de réflexions et de propositions n'est en rien un handicap, bien au contraire, et lorsqu'il faut opposer un non, ferme et catégorique, notre opposition sera d'autant plus comprise et remportera d'autant plus d'adhésion qu'elle sera formulée au nom précisément de cette volonté de réformes ! C'est bien parce que nous voulons une transformation démocratique du système éducatif que nous n'acceptons pas la décision du gouvernement de tarir délibérément les concours de recrutement d'enseignants ! C'est bien parce que nous prenons au sérieux la lutte contre l'illettrisme que nous dénonçons les mesurettes gouvernementales concentrant sur quelques Cours Préparatoires la charge de le combattre ! C'est bien parce que nous voulions une réforme pour assurer un haut niveau de retraite que nous nous sommes opposés à la loi Fillon-Delevoye qui paupérisera des centaines de milliers d'entre nous à la fin de notre activité professionnelle ! Cette position me semble compréhensible et cohérente dès lors que nous restons clairs sur la place et le rôle d'une organisation syndicale. Au SE-UNSA, nous ne pensons pas que nous ayons à être plus responsables que les responsables, plus gestionnaires que les gestionnaires, plus ministres que les ministres. Nous sommes dans le champ social, à notre place, pour porter un point de vue : celui de la défense des intérêts matériels et moraux de nos collègues, sans penser pour autant, parce que nous sommes responsables, qu'à eux-seuls ils résument nécessairement tout le corps social. C'est ce fil à plomb, cette ligne rouge qui doit toujours nous guider dans notre jugement. Alain Olive l'évoquait tout à l'heure à propos du positionnement qu'aurait pu adopter une UNSA reconnue comme représentative, si elle avait siégé au conseil d'administration de l'UNEDIC sur la réforme du système d'indemnisation des chômeurs. Ce fil à plomb, cette ligne rouge nous donne un cap à ne jamais perdre de vue : dans une France où le système de représentation est en crise, la confusion des rôles qui verrait une organisation syndicale quitter sa place serait d'autant plus mortelle.


La preuve par l'Education

Je vous invite à considérer cette question à partir de ce qui nous préoccupe au premier chef, la politique éducative. Et c'est cette partie qui clôturera mon propos.

Il se dit que, parmi la liste des ministres les plus politiquement carbonisés, figureraient, plus que probablement, ceux de l'Education nationale et de la Recherche, mais que la lutte ferait rage avec d'autres pour l'attribution de la palme de la parole la plus discréditée. Notre ministre de tutelle a pourtant sur ce plan l'avantage de la constance et, reconnaissons-le, en la matière un certain talent. Après avoir juré, la main sur le c¿ur et procès-verbal de CTP ministériel de décembre 2002 à l'appui, que l'Education nationale n'était demandeuse de rien en matière de décentralisation, il affirma sans sourciller en mars 2003, au lendemain des annonces du Premier ministre concentrant l'essentiel de la décentralisation sur l'Education nationale, que cet arbitrage correspondait totalement à ses v¿ux. Il est vrai que, quelques mois auparavant, concernant le budget 2003 de l'Education nationale, vous savez, ce budget qui avait notamment engagé la liquidation des aides-éducateurs et des MI-SE et rompu le plan pluriannuel de recrutement, il avait trouvé le moyen de le parer du titre de, je cite, " meilleur budget du siècle "... Regrettons que les Pinocchio modernes n'aient pas, comme leur authentique prédécesseur, une manifestation visible de leurs mensonges car ils y gagneraient peut-être au moins du flair. Ce flair aurait été bien utile pour sauvegarder les intérêts du malheureux éditeur du livre " Lettre à ceux qui aiment l'Ecole " - l'éditeur, c'est, en l'occurrence, le ministère, c'est-à-dire les contribuables -, livre sorti en plein mouvement social de l'Education nationale, et qui valut parfois à cet opuscule des usages abusifs. En fait d'amour, c'est plutôt un processus de désamour qu'il acheva, car un tel pamphlet ne trouvait à jeter qu'accusations là où les acteurs de l'Ecole étaient en droit d'attendre au moins de la compréhension et du soutien de la part de leur ministre de tutelle. Et il y eut, enfin, cette pathétique audition à la commission des lois de l'assemblée nationale qui vit le ministre inventer, à propos de la délicate loi sur le port des signes religieux à l'Ecole, le délit capillaire et le turban invisible... Reconnaissons qu'il y a des moments, où le sentiment que l'on touche le fond est particulièrement fort ! Sans doute vaut-il mieux en rire ! Je ne sais qui, de Pierre Desproges ou de Coluche, eut le mieux tiré son miel de cette inventivité féconde !

J'arrête ici la liste. Au SE-UNSA, nous n'avons pas l'habitude de concentrer nos critiques sur les personnes mais sur la politique dont elles sont les artisans. Soulignons quand même que, quelles que soient les maladresses ou les naïvetés de tel ou tel, la méthode des ministres est ici clairement en cause. Car à considérer le dialogue social comme le principal obstacle à éviter, on se prive aussi des moyens d'écouter, de comprendre et, peut-être, de rectifier.

Quoi qu'il en soit, et pour rester sur un registre humoristique, comme disait Pierre Dac : " Quand ça ne tourne pas rond dans le carré de l'hypothénuse, c'est signe qu'il est temps de prendre les virages en ligne droite ". Il se dit qu'en fait de virage, un changement de gouvernement pourrait intervenir à l'issue des échéances électorales. Cela semblerait être le bon sens, ce bon sens patelin que le Premier ministre a promu en style. Roland Barthes écrivait dans ses Mythologies : " Le fondement du constat bourgeois, c'est le bon sens, c'est-à-dire une vérité qui s'arrête sur l'ordre arbitraire de celui qui la parle ". Quel est donc cet " ordre arbitraire " de la majorité gouvernementale, censé fonder son bon sens ? En matière éducative, il est un mélange de néo-libéralisme le plus débridé et de conservatisme réactionnaire le plus éculé.

Néolibéralisme que cette volonté acharnée de désengager l'Etat, de manier la tronçonneuse à budget pour réduire, élaguer mais aussi pour blesser. Car il n'y a pas que des ajustements dictés par des difficultés économiques derrière les chiffres des budgets. Il y a aussi la volonté de déstabiliser des pans entiers du système éducatif. Lorsqu'en pleine période de départs massifs en retraite, on décide de sous-calibrer le nombre de places mis aux concours de recrutements d'enseignants, on décide sciemment que l'on va plonger durablement le système éducatif dans la difficulté ! Lorsque l'on programme la disparition des aides-éducateurs et des surveillants, on organise sciemment la mise à sac de l'encadrement éducatif dans les écoles et établissements ! Néolibéralisme encore que cet appel réitéré à l'autonomie des établissements. Car enfin, de quoi parle-t-on ? S'il s'agit de doter les collèges et lycées de l'autonomie juridique, mais ils l'ont déjà en tant qu'EPLE ! S'il s'agit de dire qu'ils doivent être en capacité de définir le mieux possible des stratégies éducatives adaptées à leurs élèves, mais ils peuvent déjà le faire à travers les projets d'établissement ! Discutons de comment parvenir à le mettre vraiment partout en pratique et, au SE-UNSA, nous sommes prêts à ce débat. Mais qu'est-ce que c'est que cette " autonomie renforcée " dont on nous rebat les oreilles ? En vérité, il s'agit du bon vieux principe de la mise en concurrence, dont on pense qu'étant un moteur en économie, elle serait supposée l'être aussi mécaniquement en éducation. Le problème de cette concurrence, c'est qu'elle suppose d'ancrer les établissements dans leurs différences, c'est qu'elle engagerait encore plus, dans chaque établissement, la logique du recrutement des supposés meilleurs, meilleurs élèves et meilleurs profs. Le problème, c'est que dans cette autonomie-là, les canards boiteux n'attireront jamais autant que les chevaux de course et qu'au bout du compte, sur la ligne d'arrivée, l'autonomie concurrentielle renforcera les inégalités qui pullulent dans notre société.

Voilà une partie du volet néo-libérale qui inspire cette politique de la majorité gouvernementale. Mais, je le disais, elle cohabite avec des versants conservateurs les plus classiques. Je ne citerai que pour anecdote les charges contre l'inébranlable méthode globale, toujours au ban des accusés, alors qu'elle a disparu des écoles depuis plus de trente ans. Je pense aussi aux attaques proférées récemment par Francis Mer sur les manuels d'économie, supposés des outils de propagande marxiste, comme quoi la guerre froide semble avoir la vie encore plus dure que la méthode globale ! Mais je voudrais attirer plus particulièrement votre attention sur un aspect qui me semble beaucoup plus fondamental. C'est la propension à faire prendre en charge ce qui devrait constituer des réponses éducatives par le ministère de l'Intérieur ou celui de la Justice. Certes, il faut faire la part entre l'écho médiatique que l'on peut vouloir susciter et la réalité de mises en ¿uvre plus microscopiques. Mais je pense qu'en matière de symbolique, il est des annonces qu'il faut savoir prendre au sérieux. Lorsque le ministre de l'Intérieur envisage sérieusement d'implanter un policier au sein d'un établissement scolaire, il y a là un signal qui nécessite une mise au point. La violence de notre société peut être considérable et l'Ecole n'est pas épargnée (comment pourrait-il en être autrement d'ailleurs ?). Là où parfois la violence éclate, elle est toujours un choc, un traumatisme souvent profond. Le pire est lorsque la confiance, qui est au c¿ur de l'acte éducatif, s'en trouve gravement ébranlée et que la peur menace de prendre le pas. Il est, comme toujours, plus facile d'en parler que de faire face concrètement lorsqu'on s'y trouve personnellement confronté et que chacun, alors, fait comme il peut. La première des questions à régler est bien sûr d'assurer, lorsqu'elle est menacée, la protection des personnes et des biens et, si les actes commis en relèvent, de saisir sans hésitation la police et la justice. Mais nous savons tous que la reprise en main éducative, qui, elle, relève de l'action interne à l'établissement, est incontournable. Elle implique un travail collectif, en équipe éducative et avec les parents, une coordination aussi avec toutes les autorités qui, chacune à leur niveau et selon leurs compétences, interviennent auprès des jeunes. Mais la coopération ne peut vouloir dire confusion des genres, encore moins lorsqu'elle vise à répondre à des actes émanant de jeunes qui se caractérisent eux-mêmes par leur absence de repères. Avec cette histoire de policier référent implanté dans l'établissement, c'aurait été rajouter à la confusion ! Si on ne sait plus où est le commissariat et où est l'Ecole, on ne fera du bien ni à l'un, ni à l'autre. Je sais que la pression peut être parfois considérable, je sais que la multiplication des petits faits finit par tendre, par user. Mais sachons ne pas céder sur les missions fondamentales de l'Ecole car, je le dis avec une certaine gravité, une société qui abdiquerait sur sa fonction d'éducation serait une société sans avenir.

De ces deux traits constitutifs de la conception éducative portée par la majorité politique au pouvoir, je tirerai une conclusion. J'ignore quel sera notre interlocuteur dans un prochain gouvernement. Mais je sais que l'un des principaux actes politiques autour duquel il devra s'affirmer sera la préparation d'une nouvelle loi d'orientation pour l'Ecole. Alors, par avance, qu'elle ou il sache que le SE-UNSA sera très attentif aux voies qui pourraient être empruntées et que, les mêmes causes produisant les mêmes effets, notre combativité sera intacte si, d'aventure, on voulait mettre le service public d'Education nationale sur le reculoir !

Voilà mes chers amis, mes chers camarades, je suis arrivé au terme de mon exposé. Enfin, je vais vous laisser la parole car la place appartient désormais au débat. Je vous remercie de votre attention.


(source http://www.se-unsa.org, le 9 avril 2004)

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