Interview de M. Jean-Louis Debré, président de l'Assemblée nationale, à Europe 1 le 19 juillet 2004, notamment sur la dénonciation des propos du Premier ministre israëlien encourageant les Juifs de France à rejoindre Israël pour fuir "l'antisémitisme en France" et sur les relations entre Nicolas Sarkozy et Jacques Chirac. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Louis Debré, président de l'Assemblée nationale, à Europe 1 le 19 juillet 2004, notamment sur la dénonciation des propos du Premier ministre israëlien encourageant les Juifs de France à rejoindre Israël pour fuir "l'antisémitisme en France" et sur les relations entre Nicolas Sarkozy et Jacques Chirac.

Personnalité, fonction : DEBRE Jean-Louis, TRONCHOT Marc.

FRANCE. Assemblée nationale, président;FRANCE. UMP, membre du comité politique

ti : Question (Marc TRONCHOT) : Le Premier ministre israélien exhorte ou encourage les Juifs de France à fuir l'antisémitisme sauvage qui existerait en France et les encourage à rejoindre Israël. C'est un sentiment de gêne ?

Jean-Louis DEBRÉ (Réponse) : J'ai écouté hier soir les propos du Premier ministre israélien, ils étaient clairs. Ce sont des propos inadmissibles, inacceptables et en plus irresponsables. Ce sont des propos qui travestissent la réalité et je crois, parce que ce n'est pas la première fois, qu'ils sont l'expression d'une hostilité à l'égard de notre pays. Vous le savez, sous l'impulsion de Jacques CHIRAC, la lutte contre l'antisémitisme, contre le racisme, contre la xénophobie, sont des lignes fortes de l'action de la France, parce qu'ils sont incompatibles avec la République, la liberté, l'égalité et la fraternité. Et par conséquent, ce qu'a dit Ariel SHARON, vraiment, montre clairement qu'il a perdu une occasion de se taire.

Question (Marc TRONCHOT) : Il y a quand même un malaise : quand Jacques CHIRAC tient le discours qu'il a fait il y a quelques jours à Chambon-sur-Lignon, quand hier le ministre délégué aux Anciens combattants lance un appel à la vigilance et à la veille citoyenne, il y a quand même quelque chose qui ne va pas bien dans ce pays ?

Jean-Louis DEBRÉ (Réponse) : Il y a, personne ne le conteste, un développement d'un intégrisme et d'une campagne contre les Juifs. Cela dit, ce n'est pas la réalité dépeinte par SHARON et nous sommes en ce domaine très vigilants - le Gouvernement l'est, le président de la République l'est. C'est vrai que l'on voit, dans le monde actuel, et en France en particulier, se développer des actes inadmissibles. Il faut les combattre et ce n'est pas en désertant le terrain qu'on combat l'antisémitisme, le racisme ou la xénophobie.

Question (Marc TRONCHOT) : Il y a ceux qui désignent les Juifs, il y a ceux qui désignent les Musulmans, il y a ceux qui profanent les cimetières juifs, musulmans ou chrétiens, il y a ceux qui importent les autres conflits dans notre pays¿ Comment est-ce que l'on fait aujourd'hui pour retrouver le ciment national ?

Jean-Louis DEBRÉ (Réponse) : D'abord en retrouvant les valeurs de la République de tolérance, de respect de l'autre. Et nous ne devons pas dresser une communauté l'une contre l'autre, parce que ce n'est pas comme ça qu'on arrive à la paix, à la tranquillité et à la concorde nationale. Essayons par l'éducation, l'information, par une vigilance accrue, essayons de mieux lutter contre tous ces phénomènes qui sont les phénomènes condamnables, hautement condamnables que sont le racisme, la xénophobie et l'antisémitisme.

Question (Marc TRONCHOT) : Retrouvons le terrain français. Où en êtes-vous dans cette session extraordinaire ? Les Français vont finir par avoir l'impression que vous allez siéger tout l'été !

Jean-Louis DEBRÉ (Réponse) : Je crois que nous siégeons. Nous avons déjà passé plus de 130 heures à examiner le projet de réforme de l'assurance maladie. Je pense que nous allons terminer dans les jours qui viennent. Puis nous prendrons les autres projets annoncés par le Gouvernement dans le décret de convocation du Parlement, en session extraordinaire.

Question (Marc TRONCHOT) : Mais on parle d'un gouvernement qui voudrait accélérer les choses sur un sujet, en l'occurrence les pouvoirs des régions, qui ferait débat aujourd'hui entre le Parti socialiste et la majorité ?

Jean-Louis DEBRÉ (Réponse) : Le décret de convocation parle de mettre à l'ordre du jour la décentralisation. J'entends dire que le Gouvernement voudrait hâter les choses. Il en a les moyens. Moi, je souhaite que l'on discute tranquillement, sereinement, comme nous venons de le faire sur la réforme de l'assurance maladie, où chacun à pu s'exprimer, où chacun à pu dire ce qu'il pensait des propositions gouvernementales. L'Assemblée nationale est le lieu où l'on débat de tous les projets qui portent réforme de notre pays.

Question (Marc TRONCHOT) : Les présidents de l'Assemblée n'ont jamais été très favorables à l'usage du 49-3, vous ne faites pas exception ?

Jean-Louis DEBRÉ (Réponse) : Non, j'ai dit - et je suis d'ailleurs très satisfait de voir qu'on m'a suivi sur la réforme de l'assurance maladie, comme c'est une réforme majeure pour notre pays, comme pour les retraites l'année dernière - qu'il faut que le Parlement en délibère et aussi longtemps que nécessaire. C'est ce que nous avons fait, encore une fois, avec 130 heures, 22 minutes de débat exactement ; et puis cela va continuer aujourd'hui. Non, je ne suis pas favorable au 49-3, parce que je pense que dans un pays comme le nôtre, pour qu'une réforme soit acceptée, elle doit être longuement débattue et longuement débattue par qui ? Par les représentants du peuple.

Question (Marc TRONCHOT) : Dans quel état la majorité se trouve-t-elle ? Est-ce que le discours, les propos de Jacques CHIRAC du 14 juillet ont apaisé les choses ? Ou est-ce qu'ils n'ont fait que les envenimer peut-être ?

Jean-Louis DEBRÉ (Réponse) : Pour moi, ils les ont clarifiées. Cherchons à faire simple. La Vème République fait du président de la République la clé de voûte de nos institutions, c'est ainsi. C'est lui, président de la République, élu au suffrage universel, qui confère sa légitimité aux ministres. Ne pas admettre cela, c'est refuser les institutions de la Vème République, et c'est repartir dans le régime des partis de la IVème. C'est le président de la République qui fixe le cap, le Gouvernement conduit la politique en fonction des orientations présidentielles. Le ministre, s'il n'est pas d'accord, s'il n'est pas en harmonie avec les orientations présidentielles - c'est son droit¿

Question (Marc TRONCHOT) : Vous considérez que Nicolas SARKOZY a affaibli l'autorité du chef de l'Etat ? On l'a laissé aller trop loin ?

Jean-Louis DEBRÉ (Réponse) : Je pense que tous ceux qui contestent publiquement l'autorité du président de la République portent un coup au bon fonctionnement de nos institutions. Un ministre a le droit de ne pas être d'accord avec les orientations du président de la République. Un, il ne doit pas porter ce désaccord sur la place publique et, deuxièmement, s'il n'est pas d'accord avec ces orientations, alors il doit en tirer toutes les conséquences.

Question (Marc TRONCHOT) : Donc "il démissionne ou il ferme sa gueule", pour reprendre les propos célèbres de Jean-Pierre CHEVÈNEMENT ?

Jean-Louis DEBRÉ (Réponse) : J'adhère à ces propos.

Question (Marc TRONCHOT) : Même si sur des questions budgétaires qui sont de son ressort, un ministre de l'économie, pour des raisons qui peuvent être des raisons d'État, peut être fondé à dire qu'on dépense trop ou qu'on n'est pas en accord avec les engagements européens de la France ?

Jean-Louis DEBRÉ (Réponse) : Le budget est l'expression, la traduction financière de la politique gouvernementale, telle qu'elle est voulue par le président de la République¿

Question (Marc TRONCHOT) : Nicolas SARKOZY à La Baule, vendredi soir, disait qu'il ne décevrait pas ceux qui manifestement espèrent beaucoup de lui. Qu'est-ce que cela veut dire ? Qu'il est candidat aujourd'hui à la présidence de l'UMP, que vous considérez que la chose est faite ?

Jean-Louis DEBRÉ (Réponse) : Chacun a le droit d'être candidat à la présidence de l'UMP, mais là aussi, il faut avoir des vues claires. Notre vie politique se place dans le cadre du système majoritaire. Le parti majoritaire est là pour soutenir, accompagner le Gouvernement, notamment dans sa politique de réforme. Si le parti majoritaire a un autre objectif, le Gouvernement ne peut plus s'appuyer sur une majorité unie, et alors on a une crise politique, et alors on a une crise institutionnelle. Il n'y a pas d'un côté la politique du Gouvernement et de l'autre la politique du parti majoritaire. D'ailleurs, si le Gouvernement réussi aux élections suivantes, le parti majoritaire qui a soutenu le Gouvernement enregistre un succès. Si le Gouvernement échoue, la majorité échoue. Ce que je veux dire, c'est que dans un système majoritaire tel que nous l'avons voulu sous la Ve République, le parti majoritaire est le parti sur lequel s'appuie le Gouvernement et il ne peut pas y avoir deux têtes, sinon on en revient au régime des partis, qui a été condamné par l'ensemble de la classe politique il y a quelques années, et qui a justifié la Vème République. Je ne veux pas qu'on revienne en arrière.

Question (Marc TRONCHOT) : Pour le moment, l'UMP n'est pas un franc succès, tout de même¿

Jean-Louis DEBRÉ (Réponse) : Mais ce n'est pas un franc succès¿

Question (Marc TRONCHOT) : Quelles sont les conditions, d'ailleurs, pour que ce le soit ?

Jean-Louis DEBRÉ (Réponse) : Il y a eu des échecs mais l'UMP à l'Assemblée nationale, au Sénat, a soutenu la politique de réforme du Gouvernement. Jugeons la politique du Gouvernement et de la majorité lors des prochaines élections législatives, c'est à dire dans trois ans. Nous avons fait des réformes en profondeur que n'avaient pas voulu et pas pu faire nos prédécesseurs. Je pense aux retraites, je pense à la laïcité, je pense au statut d'EDF, je pense à l'assurance maladie. Oui, nous avons semé en profondeur. Être au Gouvernement, faire de la politique, ce n'est pas simplement gérer le quotidien : c'est préparer notre pays, par des réformes de fond, à affronter le monde moderne.

Question (Marc TRONCHOT) : Et c'est ce que fait Jean-Pierre RAFFARIN... Quand on voit que sa cote de popularité est en chute, on a un petit peu l'impression que c'est un vrai calvaire d'être Premier ministre. Peut-on avoir envie de devenir Premier ministre ? Cela pourrait être votre cas ?

Jean-Louis DEBRÉ (Réponse) : Non, je n'ai qu'une envie : c'est, à ma place, de servir la politique de réformes voulue par le président de la République. On ne fixe pas le cap de son action politique en fonction des sondages. Quand on a une certaine idée de la France, quand on veut que notre pays s'adapte, quand on veut que notre pays soit le premier pays en Europe, quand on veut que l'économie soit dynamique, eh bien, on fait les réformes nécessaires et on n'attend pas que le temps passe. Aujourd'hui, le président de la République, le Gouvernement, font les réformes indispensables pour remettre notre pays au niveau de la concurrence internationale et européenne. Le reste n'est qu'accessoire. Les querelles, les ambitions, aussi légitimes soient-elles, n'ont pas de place aujourd'hui, quand on voit la nécessité de ces réformes en profondeur. Oui, nous aurons fait les retraites. Oui, nous aurons adapté le statut d'EDF. Oui, nous aurons réformé l'assurance maladie. Personne, aucun autre gouvernement dans le passé, n'aura un tel bilan.

(Source : Premier ministre, Service d'information du Gouvernement, le 19 juillet 2004)

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