Extraits de l'interview de M. Galouzeau de Villepin, ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales, dans "Le Parisien" le 13 septembre 2004, sur l'action pour la libération des otages en Irak, les conditions d'émergence de mouvements terroristes, la lutte contre le racisme et l'application de la loi sur la laïcité à l'école. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Extraits de l'interview de M. Galouzeau de Villepin, ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales, dans "Le Parisien" le 13 septembre 2004, sur l'action pour la libération des otages en Irak, les conditions d'émergence de mouvements terroristes, la lutte contre le racisme et l'application de la loi sur la laïcité à l'école.

Personnalité, fonction : GALOUZEAU DE VILLEPIN Dominique.

FRANCE. Ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales

ti : Q - Christian Chesnot, Georges Malbrunot et leur chauffeur seront-ils libérés prochainement ?

R - Toute la France veut croire qu'une issue favorable va être trouvée. Que faisons-nous pour cela ? D'abord, on essaie de tirer tous les fils que nous pouvons saisir pour accumuler le maximum d'informations et faire passer le maximum de messages à ceux qui sont susceptibles soit de détenir les ravisseurs, soit d'avoir une influence sur eux. C'est là une logique d'action positive, patiente, déterminée, tous azimuts : ne rien laisser au hasard. Mais tout cela se passe dans un pays livré au chaos. Il faut donc utiliser beaucoup de pistes, beaucoup d'interlocuteurs, beaucoup d'intermédiaires. Ensuite, on valorise ce qui fait notre force et notre différence : l'unité nationale. Notre pays a eu un véritable sursaut, qui a créé une émotion et un mouvement sur la scène internationale. Les Français de toutes origines, de toutes sensibilités, de tous horizons ont fait bloc. Et en particulier, bien sûr, les musulmans de France : au travers du Conseil français du culte musulman (CFCM), ils se sont mobilisés, ils ont envoyé une délégation en Irak, ils ont noué des contacts et ils ont indiqué avec force, puisque c'était le prétexte avancé par les ravisseurs, que la loi sur la laïcité ne divise pas les Français, n'est pas dirigée contre les musulmans, n'est pas une loi sur le voile, mais vise seulement à faire respecter un principe essentiel : celui de la laïcité. Oui, nous sommes, à travers la laïcité, plus unis et plus riches de nos valeurs partagées. Cette volonté nationale est une chance supplémentaire pour nos otages.

Q - Peut-on espérer juguler ce terrorisme islamique qui s'étend ?

R - Le terrorisme islamique n'est pas ce que l'on croit, ou ce que l'on dit. Il ne représente pas aujourd'hui, en termes d'effectifs, une menace omnipotente. C'est vrai, le terrorisme mondial a la capacité de nous frapper très durement : on l'a vu à New York, à Washington, à Madrid. On vient de le voir en Ossétie. Mais c'est une capacité limitée. La force du terrorisme, c'est quoi ? C'est l'aptitude à épouser des causes qui ne sont pas fondamentalement les siennes. Al-Qaïda s'enrichit des causes locales qu'il exploite. Il utilise des revendications au Proche-Orient, en Irak, en Tchétchénie. Et il prétend les servir. Il essaie d'asseoir sa volonté de destruction derrière une pseudo-légitimité qui a des résonances chez certains peuples. Deuxième remarque : le terrorisme ne possède pas sur la scène mondiale de territoire. Donc, il épouse les plaies du monde. Partout où vous avez un terrain en friche, un Etat déstructuré qui se défait, le terrorisme surgit et, telle la gangrène, il occupe la plaie. Il n'y avait pas de terrorisme en Irak avant la crise irakienne. Aujourd'hui le terrorisme prolifère en Irak. Troisièmement : le terrorisme a la capacité d'utiliser toutes les compétences, toutes les frustrations, toutes les humiliations.

Q - Cela n'incite-t-il pas au pessimisme ?

R - Plus nous réglons les problèmes, plus nous ôtons au terrorisme des leviers d'action. Car le terrorisme répartit les tâches. Il est activé par des gens qui connaissent nos systèmes, parlent nos langues, sont intégrés dans nos sociétés et qui, à un moment donné, ont ressenti une cassure, une brisure et ne trouvent plus leur place. Ce que j'appelle des identités blessées ou meurtries. Ceux-là se retournent contre des pays où ils ne se sentent plus chez eux. Mais, le terrorisme, c'est une chaîne. Vous avez ensuite des prédicateurs qui vont utiliser la religion, en la détournant, pour attirer à eux des gens qui cherchent, doutent, sont perdus.

Puis vous avez des organisateurs formés à travers des réseaux. Eux sont passés par la Tchétchénie, l'Afghanistan, l'Irak. Là, ils ont appris des techniques. Et puis, au bout de la chaîne, il y a ceux qu'on appelle souvent dans le langage de la drogue des "mules". Ceux-là, à un moment donné, servent de chair à canon : ils vont se mettre une ceinture d'explosifs autour du ventre. On le voit au Proche-Orient, où le sentiment d'injustice nourrit la haine. Il faut caser ce ressort. Et pour cela, première règle : ne pas avoir peur. Ne nourrissons pas le terrorisme avec notre propre peur. Deuxième règle : ne pas céder à la faiblesse. La faiblesse, c'est la tentation de la solution immédiate : utiliser la force en dehors de toute légitimité internationale. Un engrenage terrible. Nous le vivons parfois à l'échelon de nos familles. Quand il y a une discussion qui dégénère il y en a un qui monte en haut du cocotier, et l'autre monte alors plus haut encore, et ça crie toujours plus fort. C'est l'effet-perroquet qu'on retrouve sur la scène internationale : une bombe, une réponse violente, une autre bombe, une réponse encore plus violente. La sécurité s'accroît-elle au Proche-Orient ? En Irak ? Evidemment non. Le terrorisme doit être combattu par tous les moyens appropriés (policiers, judiciaires, de renseignements), mais dans la fidélité à nos valeurs et à la démocratie. On ne gagnera pas face à un adversaire opportuniste et imprévisible en utilisant la boxe, mais le judo. La boxe, c'est la garantie de prendre des coups, voire d'être mis KO. Avec le judo, vous utilisez la force de l'adversaire, vous retournez l'énergie qui est la sienne contre lui-même. Il y a économie de moyens, précision du geste et fidélité à ce que vous êtes.

Q - Y a-t-il aujourd'hui, une menace contre la France ?

R - Il n'y a pas, aujourd'hui, de menace précisément identifiée. Mais aucun pays ne peut croire qu'il ne court aucun risque. Plus vous prenez le risque de baisser la garde, plus vous vous croyez "sanctuarisé", plus vous avez de chance d'être atteint. D'où la bataille que je mène sur le front du renseignement : maximiser la coordination du renseignement sur le territoire national, avec la création du Comité du renseignement intérieur : la main droite ne peut ignorer ce que fait la main gauche. Aujourd'hui, nous sommes, en matière de terrorisme, l'un des pays qui dispose le plus d'expérience. Et nous avons, avec nos partenaires, une collaboration exemplaire, que nous devons développer. En même temps, nous nous dotons de tous les outils technologiques et juridiques indispensables. Exemple : nous avons été confrontés il y a quelques mois à des appels à la violence contre les femmes. L'ordonnance de 1945 ne prenait pas en compte cette situation. Nous avons donc modifié le texte de 1945. S'il y a des individus en France qui appellent à la violence ou ont des liens avec les terroristes, il faut pouvoir chaque fois les expulser.

Q - Avec la loi sur la laïcité, comment s'est passée la rentrée ?

R - Le jour de la rentrée, une grande partie des cas ont été réglés de façon spontanée. La plupart des jeunes filles ont accepté de retirer leur voile à l'entrée de l'école. Restent aujourd'hui une centaine de cas. C'est encore trop tôt mais, l'an dernier, c'était dix fois plus. Bref, l'extraordinaire travail pédagogique effectué par la communauté enseignante a produit ses effets. Même s'il y a encore quelques situations difficiles. Tout se fait un esprit de dialogue, de coopération. La loi était censée diviser notre communauté nationale : on vérifie que la laïcité est un principe fédérateur et, pour tous sans exception, un atout. C'est notre ciment, c'est ce qui fait la France. Car la laïcité ne crée pas l'exclusion ou l'intolérance : au contraire, elle est là pour donner à chacun sa place. Ce n'est ni une loi sur le voile, ni une loi contre l'islam de France. C'est une loi pour le respect de toutes les religions, avec une double exigence : la neutralité de l'Etat, la garantie pour chacun de la liberté de conscience et de culte. Cette spécificité française est parfois difficile à expliquer à nos voisins étrangers, et même à nos amis européens. Mais n'oublions pas que, dans notre pays, nous nous sommes déchirés dans des affrontements religieux, sous le sceau de la haine et l'intolérance.

(¿)

Q - Y a-t-il une réelle montée de l'antisémitisme ?

R - Partons des chiffres : sur les sept premiers mois de l'année, il y a eux 160 actes de violences antisémites graves, contre 75 sur la même période en 2003. C'est plus du double, ce n'est pas acceptable. Sur ces 160 actes, une dizaine relève de la mouvance néonazie ; une cinquantaine est le fait de Français issus de l'immigration ; une centaine obéit à des motivations difficiles à préciser et qui, parfois, relèvent du mimétisme, du règlement de comptes, de l'oisiveté. Dans ces cas-là, il n'y a pas derrière un véritable objectif. Cela doit nous obliger à nous adapter. C'est pour cela que j'ai voulu évoquer cette question avec l'ensemble des responsables politiques. Pour débattre avec eux de la bonne façon de réagir. Je compte aussi en parler avec les responsables des médias. Comment éviter les enchaînements artificiels, les manipulations, les dérives qu'on a pu observer dans certaines affaires récentes ? Deuxième statistique : sur une quarantaine de profanations de cimetière durant ces sept mois, il y a eu 8 profanations de cimetière juif, 7 profanations de carré musulman et 30 profanations de cimetière chrétien. C'est dire que toutes les religions sont concernées, et toute la communauté nationale. D'où l'appel du président, à Chambon-sur-Lignon, à la prise de conscience de chacun. D'où la création du Comité interministériel de lutte contre le racisme et l'antisémitisme, placé sous l'égide du Premier ministre. D'où la création de conseils de liaison des cultes au niveau des départements, que les préfets peuvent réunir dès qu'un acte de violence est enregistré. Et puis ce qui compte, c'est la mémoire, l'éducation dès le plus jeune âge. Passer à l'école des films, comme "Nuit et brouillard", "La liste de Schindler" ou "l'Armée des ombres", c'est autant d'opportunités offertes à la jeunesse de connaître la vérité des choses, trop souvent perçue de façon virtuelle ou abstraite.

(¿)./.


(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 13 septembre 2004)

Rechercher