Interview de M. Renaud Dutreil, ministre de la fonction publique et de la réforme de l'État, dans le "Nouvel Observateur" le 4 novembre 2004, sur les conditions de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Renaud Dutreil, ministre de la fonction publique et de la réforme de l'État, dans le "Nouvel Observateur" le 4 novembre 2004, sur les conditions de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne.

Personnalité, fonction : DUTREIL Renaud.

FRANCE. Ministre de la fonction publique et de la réforme de l'État

ti : Q - L'UMP a pris une position claire contre l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne. Quasiment tous vos collègues ministres sont d'accord. Et vous ?

R - Moi je suis pour.

Q - Vous suivez Chirac, mais vous n'êtes pas dans la ligne de l'UMP !

R - Il est important qu'il y ait un débat. Ne serait-ce que pour nos amis turcs : il ne faut pas qu'ils pensent que tout le monde est contre. Je suis favorable à l'adhésion de la Turquie, à condition qu'elle remplisse les critères de Copenhague, car c'est aussi l'intérêt de la France. Nous n'avons aucun intérêt à créer une barrière dans cette région du monde. Le président de la République a bien précisé qu'il y avait des conditions à remplir. Si la Turquie satisfait à ces conditions, ne fermons pas la porte. La repousser serait encourager des théocraties musulmanes. Rien ne serait pire que le partage du condominium du monde entre deux continents wasp (white anglo-saxon protestant), les Etats-Unis d'un côté et une Europe anglo-saxonne de l'autre. Un véritable cauchemar !

Q - La Turquie est un pays musulman. C'est un problème pour vos amis politiques. Pas pour vous ?

R - La position des opposants à l'entrée de la Turquie est dictée par la peur, peur de l'islam, pour des délocalisations, peur de l'immigration. Quand la France a peur, elle se trompe. Pour conjurer ces peurs, la Turquie doit améliorer l'Etat de droit, développer sa prospérité économique et affermir son caractère laïque. Ce sera un long chemin. Mais plus on aidera la Turquie à se moderniser, plus on repoussera le choc explosif de la conjugaison du rejet de l'autre et de l'obscurantisme.

Q - Récemment le régime turc voulait condamner les femmes adultères à trois ans de prison. Les femmes seulement...

R - La Turquie a évidemment de gros efforts à faire. Mais elle a déjà beaucoup progressé et continuera ses efforts si elle a l'espoir d'intégrer un jour l'Union. Ce qui la fait avancer, c'est son envie de nous rejoindre.

Q - Que dira-t-on alors à l'Ukraine, à la Biélorussie, à l'Arménie ?

R - C'est différent. La Turquie, elle, demande l'adhésion. La question aujourd'hui est entre le "non, jamais" et le "oui, si". Jacques Chirac a dit "oui, si". C'est la sagesse. Ce qui me gêne, c'est ce "jamais". Car il renvoie à une vision immobiliste de l'histoire : tout le contraire de la tradition gaulliste, mélange d'intérêt pragmatique et de vision universelle. Ce "jamais" renvoie aussi au rejet de l'autre.

Q - Vous diriez que les "anti" sont racistes ?

R - Il y en a sans doute.

Q - Vous faites peu de cas de la géographie. 5 % seulement du territoire turc est en Europe¿

R - L'Europe est d'abord un projet politique fondé sur des valeurs. Les Antilles et La Réunion font bien partie de l'Union européenne... Et puis la Turquie est arrimée à l'Europe par toute son histoire. Il y a eu des alliances très fortes entre la France et la Sublime Porte.

Q - Diriez-vous, comme Michel Rocard, que l'adhésion de la Turquie est une "assurance-vie" pour l'Europe, au sens où elle nous protégerait des risques d'une Turquie dérivant vers l'islamisme ?

R - C'est mieux qu'une assurance-vie. C'est une espérance de paix et de renforcement de la démocratie, de développement économique, de stabilité géopolitique et de rééquilibrage au Sud. Que demander de mieux ?.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 5 novembre 2004)

Rechercher