Déclaration de M. Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la culture et de la communication, sur la presse d'opinion, la liberté de la presse, et l'enjeu démocratique et économique de la presse, Paris le 27 octobre 2004. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la culture et de la communication, sur la presse d'opinion, la liberté de la presse, et l'enjeu démocratique et économique de la presse, Paris le 27 octobre 2004.

Personnalité, fonction : DONNEDIEU DE VABRES Renaud.

FRANCE. Ministre de la culture et de la communication

Circonstances : 60ème anniversaire du syndicat professionnel de la presse magazine et d'opinion à Paris le 27 octobre 2004

ti : Messieurs les Présidents,
Messieurs les Parlementaires,
Mesdames, Messieurs,
Chers amis,


Je vous remercie de m'avoir invité à célébrer avec vous " 60 ans d'action et de conviction " pour exprimer notre attachement commun à la presse d'opinion, pour rappeler pourquoi la presse d'opinion est plus que jamais nécessaire aujourd'hui.

Et je me réjouis de la très haute qualité de vos débats.

Avant de poursuivre mon intervention, qui vient ponctuer vos travaux entre vos deux tables rondes, vous comprendrez, alors que nous échangeons sur le sens de la presse d'opinion dans l'un des lieux où bat chaque jour le c¿ur de la démocratie, que je vous demande d'avoir une pensée pour nos deux journalistes - Georges MALBRUNOT et Christian CHESNOT - qui sont encore, pour le soixante-neuvième jour, retenus en Irak, avec leur chauffeur Syrien Mohamed AL-JOUNDI, pris en otages pour avoir simplement fait leur métier, pour témoigner, sur le terrain, en Irak, des soubresauts de l'histoire en marche.

Je veux redire ici que le Gouvernement s'emploie résolument à mettre un terme à cette situation inacceptable. Situation qui nous rappelle combien le débat que nous avons cet après-midi n'est pas théorique, combien il est incarné, dans l'engagement quotidien des hommes et des femmes qui font profession d'informer leurs semblables, avec courage, en prenant des risques, pour mettre des mots sur les souffrances, sur les réalités et sur les espoirs de ceux qui sans eux seraient condamnés au silence.

Je tiens à rendre hommage à ces journalistes qui, menacés, empêchés de remplir leur mission, nous rappellent que la liberté de la presse a un prix. Et quel prix ! Nous la considérons trop souvent comme une évidence, parce qu'elle est ancrée dans notre République depuis la loi fondatrice du 29 juillet 1881. Trop de journalistes paient le prix le plus fort, celui de leur vie.

Depuis le début de l'année, 57 journalistes et collaborateurs de presse ont trouvé la mort.

Depuis le 29 juillet dernier, une plaque, inscrite dans le parvis des Droits de l'Homme du Trocadéro, scelle l'hommage que nous leur devons, ainsi qu'à tous ceux qui, avant eux, sont morts ou ont disparu dans l'exercice de leur mission, pour leur sacrifice, pour que vive cet article XI de la Déclaration des Droits de l'Homme de 1789 : " la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme ".

Oui, la liberté de la presse, est encore, dans le monde d'aujourd'hui, une conquête de tous les jours, une résistance de tous les instants contre la tentation de l'oppression et du silence.

Ce silence de la nuit, rompu par les voix de vos fondateurs, pendant l'occupation, la Résistance, puis la Libération.

Oui, il y a soixante ans, la France, selon l'expression du général De Gaulle " tourne l'une des plus grandes pages de son histoire ", et avec les ordonnances du 26 août 1944, la liberté et l'indépendance de la presse sont rétablies. Deux femmes et cinq hommes de conviction, de tous les bords religieux et politiques, représentant toutes les tendances de la presse périodique parisienne, posent l'acte fondateur de votre syndicat (il s'appelait à l'époque le Syndicat de la presse hebdomadaire parisienne).

Et je tiens à rendre hommage à la mémoire de vos illustres prédécesseurs, Emilien Amaury (1909-1977), qui présida le Syndicat de sa fondation jusqu'en 1977, puis Georges Montaron (1921-1997), qui prit sa suite de 1977 à 1994.

Ces deux hommes se sont engagés dans la Résistance où ils organisèrent la rédaction et la fabrication de nombreuses publications. Il se sont battus sans relâche en faveur de la liberté d'expression. Leur idéal vous anime toujours aujourd'hui. Votre débat en témoigne, qui rassemble un panel représentatif de la diversité, des talents, et de la qualité de la presse d'opinion, mais aussi de sa mémoire et de son histoire. Car son histoire est notre histoire.

Je suis heureux de saluer le successeur de ces illustres fondateurs, un ami, François d'Orcival, célèbre éditorialiste, attaché comme moi à ces valeurs. Nous pensons ensemble que la démocratie d'opinion ne saurait se passer d'une presse d'opinion. D'une presse libre, diverse et vivante. Une presse qui explique pour impliquer. Une presse qui, plutôt que de faire la chasse au scoop, prend le temps de mettre en perspective les évènements que la télévision ou la radio nous livrent dans l'urgence de l'immédiat. Une presse qui instaure un véritable dialogue avec ses lecteurs, des citoyens actifs, dans la cité, dans le débat public, comme dans leurs loisirs, dans leurs passions, dans la diversité de leurs centres d'intérêt. Elle parvient à les fidéliser, dans une relation étroite avec eux, qui, comme le disait votre prédécesseur Bernard Porte, Monsieur le Président, " participe à la création du lien social ". Vous avez en commun de vous adresser à leur capacité de réflexion, d'analyse, d'indignation aussi, mais toujours, à leur intelligence, à leur liberté.

Et c'est cela, sans doute, qui par dessus tout nous réunit, et caractérise sans doute votre syndicat, qui rassemble des titres très divers.

Théophraste Renaudot l'écrivait déjà plus de quatre siècles avant la fondation de votre Syndicat, en s'adressant aux lecteurs et aux protecteurs de la Gazette : " En une seule chose, ne cèderai-je à personne, en la recherche de la vérité ".

N'est-ce pas l'honneur de la presse d'opinion de dire à notre société ce qu'elle ne souhaite pas toujours entendre, de nous montrer parfois nos errements ou nos renoncements, de pointer nos contradictions ?

C'est dire si vous avez partie liée avec une citoyenneté à raviver dans notre République.

C'est aussi tout le sens du pluralisme, qui rime avec humanisme, si nécessaire pour lutter contre ce danger pour les sociétés démocratiques, de plus en plus " médiatisées ", déjà entrevu par Tocqueville : " Une idée fausse, mais claire et précise, aura toujours plus de puissance dans le monde qu'une idée vraie, mais complexe ". Quelle plus belle mission pour la presse d'opinion, que de dépasser les apparences des discours d'évidence, pour expliciter cette complexité du monde, sans céder à la tentation de la facilité !

Et ici même, au c¿ur de votre mission, l'enjeu démocratique rejoint l'enjeu économique. L'un et l'autre doivent être relevés ensemble.

Cela, vos fondateurs le savaient, qui devaient confronter leurs idéaux avec les réalités des pénuries de l'après-guerre, et d'abord de la pénurie de papier, mais aussi des rationnements de toutes sortes. Il leur fallut tout reconstruire : l'approvisionnement, la fabrication, l'imprimerie, la distribution chez les marchands de journaux, l'acheminement par la poste.

Car ces conditions économiques sont, elles aussi, au fondement de la liberté de la presse, qui n'existe pas sans elles. Et vous vous plaisez, Monsieur le Président, à rappeler ces propos de Georges Montaron, qui situait à leur niveau ces exigences économiques : " La Poste, c'était l'incarnation de l'égalité, garante de la liberté " .

Je le redis avec force : la presse d'opinion n'a besoin d'aucune tutelle. Mais elle a besoin de l'aide et du soutien effectif de l'Etat que le Président de la République, dans le message qu'il vous a adressé, vous a garanti. Je suis venu ici vous assurer du soutien du ministère de la culture et de la communication, à l'heure où je sais la fragilité de votre situation économique.

Recueillant souvent, presque par nature, moins de recettes publicitaires que les autres formes de presse (et parfois pas du tout, comme le Canard Enchaîné, membre du SPPMO), vous devez d'abord votre indépendance à vos lecteurs. Vous subissez donc plus durement les soubresauts de la conjoncture.

Si la liberté est fragile, le pluralisme aussi est fragile.

La presse dans son ensemble et plus particulièrement la presse d'opinion traverse une période difficile, marquée par l'érosion du lectorat, une conjoncture publicitaire qui tarde à se redresser, tandis que les charges ne cessent de croître.

C'est parce qu'il est conscient de cette fragilité, que l'État s'apprête à consentir, comme je l'ai annoncé lors de la présentation à la Presse de mon budget, un effort sans précédent pour la modernisation de la presse française.

Si l'aide à la fabrication concerne davantage la presse quotidienne, les aides à la diffusion de la presse vous concernent au premier chef.

Et d'abord, l'aide au transport postal de la Presse sur l'ensemble du territoire, pour préserver les conditions du pluralisme, pour garantir l'égal accès de tous vos lecteurs aux publications, pour d'améliorer la qualité du service, pour tenir compte aussi des exigences de rationalité économique qui s'imposent à tout opérateur.

Vous le savez, l'accord Presse-Poste auquel nous sommes parvenus est un bon accord qui a su préserver les intérêts essentiels de toutes les familles de presse.
Je tiens à saluer ici le remarquable travail accompli par Henri Paul, mon directeur de cabinet.

Au termes de ces longs mois de négociations, où chacun a pu faire valoir son point de vue et où les préoccupations de La Poste et de chaque famille de presse ont été attentivement prises en compte, les accords signés le 22 juillet dernier jettent les bases, pour les quatre années à venir, d'un nouveau mode de relations entre les éditeurs, La Poste et l'État.

Je sais l'importance de ces accords pour vous, qui comptez une part plus importante d'abonnés parmi vos lecteurs que la presse quotidienne nationale. Je veillerai à ce que, de son côté, la Poste les respecte, en particulier sur le plan de la qualité et de la ponctualité.

Je sais aussi vos préoccupations quant à l'évolution du réseau des distributeurs.

Le nombre des points de vente de presse a chuté de 16 % depuis 1995. Cette baisse de la diffusion de la presse ne saurait être une fatalité.

Cette situation traduit les difficultés bien connues de la profession. La rudesse des conditions de travail, l'augmentation du nombre et du volume des produits à traiter et la relative modicité des rémunérations, conjuguées au renchérissement des pas-de-porte et à l'augmentation des loyers en centre ville, contribuent à expliquer la fragilité économique du secteur et la contraction du réseau de vente. Il y a urgence à le consolider. Les professionnels ont élaboré un plan de consolidation, de modernisation et de développement du réseau de vente de la presse. Les grandes orientations de ce plan ont été présentées le 30 juin 2004 par le président du Conseil supérieur des messageries de presse.

Afin que l'Etat soutienne et accompagne cette évolution, j'ai décidé la création d'un fonds de modernisation du réseau des diffuseurs de presse à hauteur de 3,5 M¿.

Parallèlement, les autres fonds dont la presse d'opinion bénéficie plus particulièrement voient leur dotation globalement maintenue. C'est le cas des aides au pluralisme. La dotation du Fonds faibles ressources publicitaires a été consolidée au niveau de 2004, qui avait marqué une progression de 30% des crédits, rendue nécessaire par l'éligibilité d'un nouveau titre. D'autres fonds feront l'objet d'une modernisation importante dès l'année prochaine, je pense notamment au Fonds d'aide à l'expansion de la presse française à l'étranger dont bénéficient beaucoup de vos titres.

Vous le voyez, l'État prend toute sa part dans les mutations que vous vivez actuellement.

Avec un budget total de près de 180 millions d'euros, soit une progression, à périmètre constant, de près de 80 % par rapport à l'année en cours, le projet de loi de finances pour 2005 que je défendrai dans les toutes prochaines semaines au Parlement consacre à la presse des moyens exceptionnels par leur ampleur. L'État ne pouvait manifester de manière plus concrète ni plus forte son attention à l'avenir de la presse française. C'est d'autant plus notable que j'ai obtenu ce budget, vous le savez, dans un contexte de forte tension sur les finances publiques.

J'ajoute que j'ai mobilisé 3,5M¿ au titre du budget 2005, pour inciter les jeunes à lire la presse quotidienne d'information politique et générale. Je vais mettre en place très prochainement le comité de suivi que j'ai constitué pour examiner les propositions du rapport Spitz sur le lectorat des jeunes.

Ces propositions concernent en premier chef la presse quotidienne. Mais elle vous concerne aussi, tant la désaffection du jeune public à l'égard de la presse écrite est préoccupante quant à leur participation au débat d'idées. Elle constitue aussi une menace pour l'avenir de la diffusion de la presse dans son ensemble.

L'Etat a une immense responsabilité, comme garant de l'intérêt général.

Mais évidemment l'avenir de la presse d'opinion est d'abord entre les mains de la presse elle-même, pour répondre aux exigences de qualité de l'information, de rigueur, de satisfaction de lecteurs devenus plus exigeants en même temps que plus versatiles. C'est finalement le défi commun qu'ont à relever les politiques et les médias : convaincre jour après jour par l'action, par l'engagement, par la vérité des convictions et la réalité des faits, des citoyens qui ne s'en laissent plus compter.

Et puisque nous sommes dans la salle qui porte son nom, et que je vais céder la parole aux parlementaires pour débattre de l'enjeu économique, permettez-moi, pour conclure, de rappeler ces mots prononcés par Victor Hugo, dans l'hémicycle tout proche, un jour d'octobre 1848 : " La liberté de la presse est la garantie de la liberté des assemblées ". Après l'affaire Dreyfus, Clemenceau, le journaliste, lui répond : " Gloire au pays où l'on parle, honte au pays où l'on se tait ! ". Et j'ajouterai : heureux les pays qui ont une presse d'opinion libre et vivante !

(Source http://www.culture.gouv.fr, le 28 octobre 2004)


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