Interview de M. François Chérèque, secrétaire général de la CFDT à LCI le 12 octobre 2004, sur le rapport de la commission Thélot sur l'école, la consultation avec le gouvernement sur les 35 heures, et le climat social. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Chérèque, secrétaire général de la CFDT à LCI le 12 octobre 2004, sur le rapport de la commission Thélot sur l'école, la consultation avec le gouvernement sur les 35 heures, et le climat social.

Personnalité, fonction : CHEREQUE François, SEGUILLON PIERRE Luc.

FRANCE. CFDT, secrétaire général

ti : Q- Vous avez été le premier leader syndical à être reçu hier par J.-P. Raffarin, dans le cadre de la préparation du contrat de confiance France 2005. Alors, d'abord, est-ce que vous avez parlé de l'école ?

R- Bien évidemment, c'était un des trois sujets avec l'emploi et le pouvoir d'achat et il était important que l'on parle de l'école, oui...

Q-Est-ce que vous avez déjà évoqué les résultats du rapport Thélot, qui fait beaucoup couler d'encre dès ce matin ? Par exemple, certains s'inquiètent du temps que les professeurs vont devoir passer à l'école, temps beaucoup plus grand. Est-ce que c'est votre cas ?

R- Ce qui est surprenant déjà, c'est que le principal syndicat d'enseignants, la FSU, commence déjà à expliquer tout le mal qu'il pense de ce rapport, alors que le rapport encore pas remis au président de la République ! Je crois que ce rapport est une bonne base de travail, qui donne des directions qui sont utiles, en particulier la création d'un socle commun pour tous les élèves sur laquelle ils vont construire leur vie, et puis après une réflexion sur le rôle, la place des enseignants, ce qui est utile quand même. Il faut que ce rapport soit une chance pour les élèves de demain, mais aussi une chance pour les enseignants de changer et d'évoluer. Il serait donc dommage quand même que l'on bloque le débat avant qu'il commence, il est important de le mener.

Q-Vous avez l'impression que les représentants syndicaux des enseignants ont des réactions un peu corporatistes ?

R- La FSU, très certainement. Pour ce qui est de la CFDT, nous sommes allés rencontrer cette commission Thélot, avec nos syndicats d'enseignants, SGEN-CFDT pour le public, FEP-CFDT pour le privé, et nous avons fait des propositions très claires. En particulier, nous avons proposé ce qui est repris dans le rapport, que l'on construit un socle commun, c'est-à-dire que chaque élève puisse sortir du système scolaire avec un socle commun pour deux objectifs : d'une part, pour être des futurs adultes citoyens dans la société, mais aussi pour pouvoir évoluer dans la formation tout au long de la vie, faire en sorte que l'école participe à la formation tout au long de la vie.

Q-Alors, dès ce matin, J. Lang, ancien ministre de l'Education nationale dit qu'on nous propose une "école au rabais"...

R- On est dans une école de l'élite, de la méritocratie. Or on voit aujourd'hui que 60.000 jeunes sont exclus ou sortent du système scolaire sans aucune qualification. Eh bien, c'est ça l'école au rabais : c'est quand l'école ne réduit pas les inégalités. Et l'objectif pour nous, c'est que l'école réduise aussi les inégalités et pour ça, il faut que chacun ait le même socle de formation, pour pouvoir ensuite évoluer tout au long de la vie, c'est-à-dire reprendre des études, reprendre des formations et pouvoir faire de vraies carrières professionnelles.

Q-Autrement dit, cela signifie que dans le cadre de ce contrat de confiance avec les Français que veut préparer J.-P. Raffarin, au moins sur ce sujet, vous seriez prêt à le soutenir, s'il suit les indications du rapport Thélot ?

R- Pas toutes les indications du rapport Thélot, bien évidemment, mais le fait de réfléchir sur ce socle pour les élèves, aussi comment lutter contre les inégalités et réfléchir quelle est la nouvelle place des enseignants - ce qui ne veut pas dire obligatoirement pour la CFDT qu'ils travaillent plus longtemps, mais faire en sorte que l'on arrête peut-être ou que l'on évolue, que les enseignants ne soient pas toujours devant une classe en cours magistral et qu'ils fassent plus de suivi individualisé des élèves -, oui, on est prêts à réfléchir à ces pistes. On verra bien ce qui en sortira.

Q-Au moins hier, c'était un point de consensus avec le Premier ministre ?

R- Le Premier ministre nous a rencontré, on ne sait pas toujours pourquoi ou quels sont ses objectifs...

Q-C'est quoi, ces rencontres ? Parce que vous avez rencontré beaucoup de monde : F. Fillon au début de l'année, ensuite J.-L. Borloo, deux fois G. Larcher, maintenant le Premier ministre. C'est quoi ? C'est de la concertation, c'est de la négociation, c'est de la consultation ?

R- Négociation, certainement pas. Consultation plutôt. Alors, qu'un gouvernement veulent consulter les organisations syndicales avant de décider, on ne va pas s'en plaindre...

Q-Mais à force, n'est-ce pas de la consultation alibi ?

R- Eh bien, maintenant, il faut qu'on passe aux décisions, il faut que le Gouvernement nous dise ce qu'il veut faire des 35 heures, il faut que le Gouvernement nous dise ce qu'il veut faire sur les anticipations sur les licenciements. Là, le Premier ministre, si j'ai bien compris, voulait nous entendre avant de proposer son fameux contrat de confiance 2005. Maintenant, il faut qu'il nous le propose, son contrat...

Q-Mais sur les 35 heures, on a entendu G. Larcher dire que c'est le Premier ministre qui va nous annoncer les mesures qu'il va prendre. Et puis hier, vous voyez le Premier ministre et il vous dit : "Eh bien non, ce sera à la fin de l'année". Avez-vous l'impression qu'il évite de décider sur les 35 heures ?

R- C'est simplement le résultat d'un débat qui a été mal engagé dans la majorité, qui était un débat idéologique. Et maintenant que le Gouvernement doit décider, ils voient bien qu'ils ont pas 36 pistes. S'ils ne veulent pas remettre en cause les 35 heures, ce qui était la proposition du président de la République, ils ont pas grand chose à faire, parce que la loi a déjà été revue dans la loi Fillon il y a 18 mois. Donc maintenant le seul débat qu'il y a au Gouvernement, c'est comment on harmonise le temps de travail pour les petites et les grandes entreprises. Et là, on voit bien que l'on ne peut pas harmoniser sur le bas, donc le Gouvernement a du mal à décider pour annoncer aux entreprises que l'on va harmoniser progressivement par le haut, en particulier le régime des heures supplémentaires.

Q-Alors, vous avez dit, si j'ai bien compris, au Premier ministre hier, que la seule chose que vous pouvez accepter, c'est le compte épargne temps élargit, pour être, le cas échéant, "monétarisé". Pour le reste - quotas d'heures supplémentaires, réévaluation des heures supplémentaires -, c'est déterrer la hache de guerre, pour vous ?

R- Bien évidemment, parce que ce serait d'une part remettre en cause les 35 heures - et l'on n'est pas d'accord - et ça serait favoriser dans les entreprises les heures supplémentaires plutôt que l'emploi. Et on sait très bien que lorsqu'on a une entreprise et qu'on lui donne le choix de faire faire des heures supplémentaires plutôt qu'embaucher, eh bien ils font faire des heures supplémentaires. Or c'est d'emplois dont on a besoin, et dans une période où on a déjà la possibilité de faire 150 à 180 heures supplémentaires, les monter jusqu'à 210 heures et baisser le coût, cela favorisera les heures et non pas l'emploi.

Q-Et ça, vous l'avez dit à J.-P. Raffarin ?

R- Nous l'avons dit, nous étions très fermes et c'est le discours constant que je tiens depuis le début de l'année.

Q-Cela veut dire que si demain ou à la fin de l'année le Premier ministre ne tient pas compte de votre avertissement, pour vous, c'est la mobilisation générale au plan des organisations syndicales ?

R- Il y aura tout du moins conflit avec la CFDT et il serait étonnant que les autres organisations syndicales ne nous suivent pas.

Q- A-t-on parlé de la simplification du code du travail ou est-ce remis aux calendes grecques ?

R- Je crois que c'est un sujet pour l'année prochaine ou tout du moins un peu plus tard.

Q-Avez-vous parlé du service minimum ?

R- Non, mais on en a parlé avec M. de Robien. Maintenant - et c'est logique - M. de Robien attend qu'il y ait des accords de prévention des conflits dans les entreprises. A la SNCF, la CFDT est maintenant engagée dans cette négociation, on est prêts à signer cet accord. Maintenant il faut que les syndicats, en particulier les syndicats majoritaires, s'engagent, et on attend qu'ils le fassent.

Q-Et là encore, pour vous, légiférer c'est créer un conflit avec les organisations syndicales ?

R- Tout à fait, légiférer c'est créer des conflits inutiles. Nous préférons anticiper sur les conflits, que l'on sorte de la logique "on fait grève pour ouvrir des négociations" et que l'on passe à une logique "on négocie et on verra si on fait grève, si on en a besoin après".

Q-Le Gouvernement s'apprête peut-être à relever la fameuse soulte d'EDF pour le paiement des retraites de 10 %. Est-ce une bonne mesure ou une mauvaise
mesure ?

R- C'est une mesure indispensable...

Q-Là-dessus, vous êtes en désaccord avec la CGT ?

R- Nous avons signé l'accord sur l'évolution du régime des retraites à EDF, la CGT nous a abandonné en rase campagne, puisqu'elle n'a pas réussi à signer alors qu'elle avait obtenu tout dans la négociation. Et on était engagés avec le Gouvernement que le coût des retraites à EDF ne soit pas payé par les salariés du privé, que ce soit donc l'entreprise qui paye. La proposition du Gouvernement est pour le moment insuffisante. Il n'est pas question pour nous que ce soit le régime du privé qui paie les retraites d'un régime spécial. C'est normal, nos militants CFDT d'EDF sont d'accord là-dessus...

Q-Donc cette augmentation de 10 % serait une bonne chose ?

R- Il faut augmenter la soulte.

Q-Cela suffit, 10 % ?

R- Je ne peux pas vous dire exactement, mais c'était de cet ordre là, effectivement.

Q-D'une manière générale et alors que vous avez donc rencontré J.-P. Raffarin hier, dans quelles dispositions êtes-vous vis-à-vis du pouvoir politique aujourd'hui ? On a l'impression que le climat social est relativement calme.

R- Vous savez, quand on a 4 millions de chômeurs, que l'on a une augmentation du chômage depuis trois ans, comme c'est le cas en France, le climat est apparemment calme, mais c'est souvent un climat d'angoisse dans les entreprises, un climat de frein à l'expression à l'extérieur, mais d'engagement à l'intérieur quand c'est nécessaire. Nous sommes prêts à toute discussion avec le Gouvernement, à condition maintenant qu'on nous dise dans quelle direction on va, quels sont les sujets, et en particulier sur l'emploi, on ne peut pas faire que de la défensive, il faut faire de l'offensive...

Q-Et là, vous avez le sentiment que c'est encore le flou ?

R- C'est le flou : politique de la recherche, politique de la formation, revitalisation du territoire, on ne voit toujours pas où veut aller le Gouvernement...

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 12 octobre 2004)

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