Déclaration de M. François Chérèque, secrétaire général de la CFDT, sur l'avenir de l'école et la formation tout au long de la vie, Paris le 14 octobre 2004. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. François Chérèque, secrétaire général de la CFDT, sur l'avenir de l'école et la formation tout au long de la vie, Paris le 14 octobre 2004.

Personnalité, fonction : CHEREQUE François.

FRANCE. CFDT, secrétaire général

Circonstances : Colloque sur "l'école que nous voulons" à Paris le 14 octobre 2004

ti : J'ai le plaisir de clore ce colloque sur " l'Ecole que nous voulons " et je voudrais en tout premier lieu remercier nos invités des deux tables rondes qui par la qualité et la pertinence de leurs interventions ont encore fait progresser notre réflexion. Mais aussi Libération notre partenaire.

Nous venons d'échanger sur un sujet capital. Cela va de soi pour beaucoup de militants de la CFDT, et pourtant je crois utile d'y insister : l'Ecole est une préoccupation centrale pour notre organisation.

Centrale parce qu'elle est, un élément majeur dans la réussite de toute vie personnelle et professionnelle. Parce que la formation initiale est, nous le savons tous, un vecteur décisif d'insertion dans l'emploi et que l'emploi lui-même est une condition essentielle d'une citoyenneté pleine et entière.

Trop de salariés français souffrent d'un manque de qualifications et d'une formation initiale trop fragile qui ne leur permettent pas d'affronter l'instabilité économique ;

Centrale également parce qu'en affirmant " l'Ecole que nous voulons ", c'est une société plus juste que nous revendiquons - . L'Ecole doit être guidée par un principe d'égalité des chances qui ne se réduise pas à l'égalité formelle et à la seule valorisation du mérite.

Centrale enfin parce que l'école et ses personnels sont confrontés depuis plusieurs années à des mutations considérables et qu'ils sont trop souvent les premiers infirmiers des déchirures de notre pacte social. La nation tout entière leur doit beaucoup " mieux " que ce qu'elle leur offre aujourd'hui.

Cette vision de l'Ecole est une vision qui prend en compte toutes les dimensions : celle de l'Ecole et de la Société, celle de l'Ecole et de l'emploi et de l'entreprise, celle de l'Ecole donc de ses personnels.

C'est l'ambition de donner une cohérence globale à la réforme de l'école que seule une confédération syndicale peut porter, dans laquelle la CFDT s'implique.

Nos revendications sur l'école nourrissent donc trois ambitions :

- pour l'emploi,
- pour la justice,
- pour les enseignants.

Ce sont ces trois points fondamentaux de notre conception de l'Ecole que je voudrais développer pour conclure ce colloque, avant de dire brièvement quel est notre horizon d'action dans les mois qui viennent, notamment à partir des perspectives ouvertes par le rapport Thélot.


L'emploi, d'abord, que voulons-nous dire avec ce thème ?

S'agit-il de mettre l'école au service de l'emploi et des entreprises ? N'est-ce pas la soumettre à la dictature du marché et de l'économie ? N'est-ce pas lui demander d'abdiquer sa mission culturelle et civique ? N'est-ce pas la pousser sur la pente de la " marchandisation " ?

J'entends quelquefois ces critiques et je crois important d'y répondre d'emblée pour éviter de s'enfermer dans des impasses idéologiques.

Cette critique, on peut se la permettre quand sortis des meilleures filières, l'insertion professionnelle n'est pas une difficulté majeure. En revanche, elle n'a plus aucun sens quand on considère ceux qui, sortis du système scolaire sans diplôme ni qualification, se retrouvent les mains vides face à l'emploi.

L'utilité économique de l'école et son utilité civique sont en fait les deux faces d'une même pièce : la citoyenneté.

L'enjeu est à la fois économique, social et citoyen. Il s'agit de donner à chacun les moyens de son indépendance et de sa participation active à la vie de la Cité

Pour la CFDT, le souci de l'emploi y a par conséquent toute sa place.

Car, nous le savons tous, l'emploi est une condition indispensable d'une véritable autonomie, c'est lui qui protège, c'est lui qui donne accès à un certain nombre de droits et de protections.

Aujourd'hui beaucoup trop de jeunes sortent de l'école sans qualification.

Et au-delà de ce constat, il y a ensuite souvent pour eux la galère des boulots précaires, des rémunérations scotchées au SMIC, l'incapacité à accéder au crédit, à des logements de qualité, l'incapacité à rebondir rapidement après un licenciement, la dépendance et, parfois, au bout de la chaîne, l'exclusion.

Nous ne noircissons pas le tableau. Il est hélas validé par des chiffres officiels : la France compte aujourd'hui plus de 2 millions 200 de chômeurs, plus de 1 million de RMIstes et presque autant "d'enfants pauvres ".

Pour éviter cette spirale, il est indispensable de partir d'un bon pied dans la vie.

Plus tard on intervient et plus il est difficile de redresser la barre. Ces échecs de l'enfance ou de l'adolescence se paient au prix fort dix ou vingt ans plus tard dans une société où les deuxièmes chances sont rares et les passerelles entre travail et formation encore beaucoup trop étroites.

Alors, oui, nous devons nous battre pour la formation tout au long de la vie, mais celle-ci n'est possible que si elle prend appui sur une formation initiale de qualité, performante et utile.

Nous attendons de l'école qu'elle prépare nos enfants pour entrer dans la vie active et pour en faire des personnes autonomes.

Nous attendons de l'école qu'elle permette à tous les jeunes d'accéder à une qualification.

C'est là que se joue aussi notre idéal d'émancipation. Dépassons les débats idéologiques qui ont trop souvent enfermé la discussion sur l'école et demandons-nous ce qui est indispensable pour s'insérer dans notre société. Deux choses, selon moi : d'abord un socle commun qui doit permettre ensuite une qualification.

Pour faire société, il faut partager un minimum de valeurs et il faut aussi posséder des compétences communes : lire, écrire, compter, mais aussi s'informer, s'exprimer, communiquer¿

La définition de ces valeurs et de ces compétences doit faire l'objet d'un débat démocratique ouvert, d'un débat proprement politique où les élus de la nation jouent pleinement leur rôle, s'engagent, confrontent, consultent et tranchent sur ce qui est indispensable à tout citoyen français.

Pour le moment, nous en sommes encore loin. Non seulement les politiques ne prennent guère leurs responsabilités sur le fond, mais l'école dont l'accès s'est incontestablement démocratisé ces dernières décennies, reste à bien des égards très élitiste et très inégalitaire.

Sa préoccupation n'est pas assez de développer ce socle commun et elle est encore trop de trier et de sélectionner.

La maîtrise par chacun de ce socle de connaissances et de compétences est indispensable mais elle n'est pas suffisante pour accéder à l'emploi, des qualifications sont également nécessaires.

Ce doit être aussi la mission de l'école même si d'autres qu'elle y participent. Ces qualifications reposent sur des choix personnels dont il faut ouvrir plus largement l'éventail. L'école doit être soucieuse de ce point de vue de son utilité sociale.

C'est pourquoi, il est essentiel pour la CFDT de redonner toute leur dignité et toute leur place aux filières technologiques et professionnelles et à la formation en alternance et notamment à l'apprentissage.

Ces cursus ont été injustement déconsidérés au profit d'une idéalisation des diplômes généraux et classiques.

Affirmons-le haut et fort : on a le droit de se construire en dehors des sentiers battus, de ne pas emprunter les chemins ordinaires, les " voies royales " et d'accomplir néanmoins ses projets.

Pour donner toute leur place à ces trajectoires, il nous faut une école qui permette des parcours plus individualisés, plus courts pour certains, plus longs pour d'autres, en ménageant de nombreuses passerelles d'un cursus à l'autre.

La diversité de ces parcours sera d'ailleurs d'autant plus concevable et possible que chacun est titulaire au départ d'un socle commun.


Mais nous ne demandons pas seulement à l'école d'être efficace, nous lui demandons aussi d'être juste.

Ou plus exactement d'¿uvrer à plus de justice sociale. Car l'école n'est pas comptable, loin s'en faut, de toutes les inégalités auxquelles elle est confrontée : certaines de ces inégalités ne se forment pas en son sein, mais ailleurs, en amont ou au-delà d'elle, dans les familles, dans les quartiers alentours¿

Mais pour mettre sur pied une école plus juste, il faut commencer par être juste avec l'école. On lui a trop longtemps fait reproche de phénomènes de reproduction sociale qu'elle ne contrôle qu'en partie. Du même coup, on n'a pas toujours su l'armer correctement pour corriger les inégalités dont elle hérite quotidiennement.

En se contentant de dire " à chacun selon son mérite ", on fait semblant de ne pas voir tout le poids des destins familiaux, des quartiers, des ressources, des conditions de logement, sur la réussite ou l'échec des enfants.

Pour que la compétition soit juste, il ne suffit pas de mettre tous les coureurs sur une même ligne de départ : si certains sont surentraînés et d'autres à peine équipés d'une paire de baskets, on peut dire sans trop risquer de se tromper qui gagnera la course et qui ne la finira même pas. Si, en plus, on laisse entendre aux plus démunis que, s'ils échouent, c'est aussi de leur faute, on a toute chance de les dégoûter à vie de toute compétition.

C'est un même raisonnement qui fut à l'origine des ZEP il y a une vingtaine d'années. Que n'a-t-on pas dit alors à leur sujet : qu'elles allaient fouler aux pieds le principe d'égalité républicaine, qu'elles allaient ouvrir la voie à des discriminations de traitement, etc.

Nous étions loin alors du consensus. La création des ZEP a rencontré une forte hostilité dans les rangs politiques à droite comme à gauche mais aussi chez les syndicats majoritaires dans l'Education Nationale. Depuis, les ZEP se sont imposées dans le paysage scolaire et la CFDT peut être fière d'en être à l'origine et d'avoir soutenu leur mise en oeuvre. Oui, il faut donner plus à ceux qui ont moins, et l'école est aussi un lieu pour cela.

Mais pourquoi nous arrêter en si bon chemin ? Avons-nous réellement achevé le programme de démocratisation de l'école ? Non, nous le savons tous : les chiffres de l'échec scolaire le prouvent, et les profondes inégalités de réussite le confirment aussi.

Les ressources complémentaires dans les ZEP sont aujourd'hui de 15 % par enfant. Pour vous donner un point de comparaison, sachez qu'il est de 150 à 200 % par enfant défavorisé aux Pays-Bas et que les effets de cet effort sont là-bas beaucoup plus sensibles.

Nous pouvons, nous devons mieux faire. Non seulement la démocratisation de l'école est loin d'être achevée, mais il faut encore faire un effort d'imagination. Pourquoi ne pas cibler les efforts directement sur les enfants les plus défavorisés ? C'est une question à laquelle il faudrait réfléchir dans les mois qui viennent.

Une école efficace pour l'emploi. Une école juste pour la société. Voilà l'école que nous voulons. Mais nous n'y parviendrons qu'avec les enseignants et grâce à eux. Or, le monde enseignant traverse un profond malaise depuis trop d'années. Nous avons eu l'occasion de nous exprimer de concert avec le secrétaire général du SGEN et le secrétaire général de la FEP sur ce sujet il y a quelques mois dans les colonnes de Libération et devant la Commission Thélot.

Nous partageons la conviction que, si les grands débats sur le sens et la mission de l'école sont absolument nécessaires, le défi de l' Ecole que nous voulons relever ne se fera qu'avec les enseignants.

C'est pour la CFDT un point essentiel de la réussite de la réforme du système éducatif. La réforme doit être gagnante pour les élèves, gagnante pour les enseignants.

Trop d'enseignants ont aujourd'hui le sentiment que l'institution et l'Etat ne les respectent pas. Ils attendent que la réforme de l'Ecole se fasse aussi pour eux.

Les enseignants, y compris et peut-être surtout ceux qui se détournent aujourd'hui du syndicalisme, attendent de nous que nous nous battions pour la prise en compte de leurs difficultés, pour l'amélioration de leurs conditions de travail, pour l'organisation de leurs carrières,

Comment leur demander de développer chez leurs élèves la culture du projet et du parcours professionnel si les moyens d'en faire eux-mêmes l'expérience ne leur sont pas donnés ?

Il faut offrir un avenir aux enseignants, leur donner la possibilité de se former, de découvrir d'autres univers professionnels, de changer de métier, s'ils le souhaitent, porte ouverte par la réforme des retraites. Ils doivent, eux aussi pouvoir construire leur formation tout au long de la vie.

Le chantier est ouvert, la CFDT y prendra toute sa place.


Conclusion :

Je suis bien conscient, au terme de ce colloque, que le chemin est encore long. Je suis bien conscient, et vous l'êtes aussi, que réformer l'école est un exercice difficile. Vous savez comme moi que beaucoup n'y croient plus. Comme moi, vous savez que beaucoup sont tentés de baisser les bras. Contrairement aux apparences, je crois que la période qui vient est riche de possibilités. Je le crois :

parce que beaucoup d'enseignants sont prêts à passer un nouveau contrat avec la société

parce que je veux croire que les affrontements quasi théologiques qui ont marqué le débat sur l'école ces dernières années sont aujourd'hui derrière nous

parce qu'un relatif consensus politique est possible sur des points essentiels.

Alors, ne laissons pas se répandre l'idée que l'école serait décidément irréformable. Ne laissons pas se répandre le sentiment que les enseignants refuseront tout changement.

Je voudrais souligner pour finir les apports de la commission Thélot car ses conclusions sont aussi le signe qu'un nouveau chapitre de l'histoire scolaire pourrait s'ouvrir dans les mois qui viennent.

Rarement une commission aura autant travaillé, consulté, confronté. Contrairement à ce que nous aurions pu craindre, ce ne fut pas une Nième commission. La CFDT se félicite en particulier de ce que, dans un climat difficile, la commission ait résisté à la tentation d'en finir avec le collège unique et qu'elle ait eu le courage de défendre l'idée d'un socle commun. Beaucoup aurait préféré lui tordre le cou, quitte à renoncer à ce que nous considérons encore et toujours comme un acquis démocratique. C'est bien sur la voie de la démocratisation et de la justice sociale qu'il faut persévérer.

Nous n'avons pas que des points d'accord avec les conclusions du rapport rendu public avant-hier. Mais nous sommes convaincus que ce " socle commun " porte bien son nom, il est le socle d'un possible consensus politique et social. La CFDT prendra toute sa place dans les débats à venir, que ce soit par le biais de ses fédérations - la FEP et le SGEN - ou par la voix de la Confédération. Car l'école est l'affaire de tous.

(Source http://www.cfdt.fr, le 22 octobre 2004)

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