Déclaration de M. Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la culture et de la communication, sur les exigences du métier de journaliste et l'histoire de l'Ecole supérieure de journalisme de Lille, Lille le 12 novembre 2004. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la culture et de la communication, sur les exigences du métier de journaliste et l'histoire de l'Ecole supérieure de journalisme de Lille, Lille le 12 novembre 2004.

Personnalité, fonction : DONNEDIEU DE VABRES Renaud.

FRANCE. Ministre de la culture et de la communication

Circonstances : 80ème anniversaire de l'Ecole supérieure de journalisme de Lille

ti : Monsieur le Président,
Monsieur le Premier Ministre,
Madame le Maire,
Monsieur le Président, cher Hervé Bourges,
Monsieur le Ministre, cher Philippe Vasseur,
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,


Je voudrais tout d'abord, Madame le Maire, vous remercier de votre invitation à partager, avec les Lillois, avec tous les anciens élèves et les élèves de l'Ecole supérieure de journalisme, ce moment particulièrement émouvant et chaleureux qui est à la fois un point d'orgue, un prélude et une fête.

Le point d'orgue de Lille 2004, vous l'avez rappelé puisque, depuis le 6 décembre 2003, Lille est capitale européenne de la culture. Depuis bientôt un an, la capitale de la Région Nord-Pas-de-Calais, cité chargée d'histoire, jeune et vivante métropole européenne, vit chaque jour à l'heure de la culture, de la joie, de la fraternité, dans l'ouverture, dans l'échange avec vos voisins de Belgique, de Grande-Bretagne, et jusqu'à nos amis de Gènes.

Lille 2004 incarne l'attachement de cette région à ses racines, à son héritage et à son avenir européen. Lille 2004 incarne cette conviction que nous partageons : la culture et la communication sont au c¿ur, je dirais même qu'elles sont la force motrice de notre identité nationale et de notre rayonnement international.

Lille 2004 - et je tiens à rendre hommage, Madame le Maire, à votre engagement européen - prouve le mouvement vers l'Europe de la culture, dont le Président de la République Jacques Chirac fait l'un des grands axes de son action internationale.

Une Europe ouverte sur le monde, qui porte les valeurs du pluralisme et de la diversité, qui sont au c¿ur de la francophonie, Monsieur le Président, dont vous êtes le premier ambassadeur et l'avocat le plus convaincant.

Car la francophonie se retrouve autour de notre langue, bien sûr. Mais c'est aussi une culture et un ensemble de valeurs, au premier rang desquels, la liberté, l'égalité, la fraternité, qui impliquent la tolérance et le dialogue des cultures.

Parce qu'une langue est bien plus qu'un simple mode de communication : elle est l'élément essentiel d'une certaine vision du monde, d'une certaine idée de l'homme.

L'avenir de cette vision et de cette idée ne se joue évidemment pas seulement en France et en Europe. Elle se joue, notamment, dans tous les pays francophones.

Un Français épris des cultures du monde et qui fut l'un de mes illustres prédécesseurs, André Malraux, estimait que la France n'est jamais aussi grande dans l'Histoire que lorsqu'elle est la France " pour les autres ", c'est-à-dire engagée dans un combat qui la dépasse et qui a une portée humaniste et universelle.

Ce combat commun, il est le nôtre aujourd'hui, pour défendre la diversité et promouvoir le pluralisme.

Notre rencontre est un prélude et une fête, puisque c'est la séance solennelle de rentrée de l'Ecole supérieure de journalisme, et nous aurons la chance d'entendre dans un instant la leçon inaugurale de Monsieur le Président Diouf, et nous aurons la joie de célébrer cette jeune et dynamique octogénaire, dont vous êtes tous les enfants et les petits-enfants.

Mais je vous demande en cet instant, de partager une pensée pour vos confrères en journalisme, Georges Malbrunot et Christian Chesnot, qui sont encore, pour le 85ème jour, retenus en Irak, avec leur chauffeur Syrien Mohamed Al Joundi, pris en otage, pour avoir simplement fait leur métier, votre métier ou futur métier.

Oui, votre métier, Mesdames et Messieurs, est au coeur du combat de chaque jour contre la violence, contre les stéréotypes, contre l'uniformisation du monde, contre la manipulation des hommes et des idées, un combat de chaque jour pour la liberté.

C'est pourquoi j'ai souhaité aujourd'hui rendre solennellement hommage à ce métier qui est bien plus qu'une profession, une vraie passion de l'information, de l'événement, de l'Histoire.

Quelques années avant la fondation de votre école, Albert Londres écrivait : " votre métier n'est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie ".

Ces plaies, elles sont aujourd'hui nombreuses et profondes. Elles sont à vif, dans un monde où la violence, où toutes les violences, les conflits, les tragédies, se heurtent aux prises de conscience et aux mobilisations déclenchées par le talent, le courage, l'engagement de celles et de ceux qui mettent des mots, des images et des sons sur les souffrances, et aussi sur les espoirs de ceux qui, sans eux, seraient condamnés au silence.

C'est grâce à votre engagement, grâce à la présence des journalistes, des reporters et des photographes sur les terrains les plus dangereux que nous mesurons à quel point dans le monde actuel, l'image, la parole, la photo, le film, sont déclencheurs de paix, de droit, de confrontations démocratiques, ou au contraire, facteurs de discordes, d'affrontements ou de haines.

C'est dire toute l'importance pour notre pays, et pour la francophonie, comme pour tous ceux qui partagent nos valeurs, de la chaîne d'information internationale, qui est une nécessité stratégique. Une nécessité qui n'enlève rien, bien au contraire, au rôle de TV5, qui fête, cette année aussi, son anniversaire : son vingtième anniversaire. Je veux associer à mon propos la mémoire de Serge Adda, le Président de TV5 International, un humaniste rayonnant et attachant, un méditerranéen, un passionné d'Afrique, de francophonie et de communication.

Je le redis ici, la vocation de la chaîne internationale, ce n'est pas d'être la voix de la France. C'est d'être la voix de la liberté et des valeurs que nous avons en partage. Au premier rang desquelles la liberté de la presse.

Benjamin Constant a écrit que la liberté de la presse était " le droit des droits ", oui, sans doute le premier, le tout premier avec, bien sûr, le droit à la vie. La mémoire de tous les journalistes disparus, désormais inscrite sur le parvis des Droits de l'Homme, au Trocadéro à Paris, c'est aussi la mémoire de tous ces combattants de la liberté, de la liberté de l'esprit.

Comme le proclame l'article XI de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen du 26 août 1789 : " La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme ".

Je tenais à rappeler la force de cette liberté, au regard des sacrifices qu'elle a coûtés, au moment de célébrer avec vous ce 80ème anniversaire.

Car, les pionniers qui ont fondé votre école, la plus ancienne école de journalisme, l'avaient certainement présente à l'esprit, comme tous ceux qui se sont engagés ensuite dans la Résistance.

Car cet anniversaire coïncide avec un autre : il y a soixante ans, selon l'expression d'un très grand Lillois, le Général De Gaulle, la France " tourne l'une des plus grandes pages de son histoire ", et, avec les ordonnances du 26 août 1944, la liberté et l'indépendance de la presse sont rétablies.

Le combat pour les libertés et l'engagement professionnel ne faisaient qu'un.

Votre école est fidèle à cet héritage. Dans cet héritage, je veux voir d'abord aujourd'hui le professionnalisme et son exigence.

Bien sûr, vous êtes recrutés par un concours difficile, très sélectif. Et votre formation vous donne une certification de qualité très appréciée. Mais votre métier est surtout un engagement personnel. On n'est pas journaliste de 8 heures à 18 heures. On l'est constamment quand l'information, l'événement, l'actualité, l'exigent.

En ce sens, comme l'a écrit Hubert Beuve-Mery : " Le journalisme, c'est le contact et la distance ", avec cette actualité, avec ce flux permanent des images et des informations, qui rend plus que jamais nécessaire les formations qui sont dispensées ici, formations générales et initiales, formations spécialisées dans les différentes branches, par exemple, du journalisme scientifique ou du journalisme agricole, formation continue, tout au long de la vie, car on ne naît pas journaliste, on le devient.

L'initiative de la création de votre école suscita à l'époque, nombre d'interrogations et de critiques dans le monde, que l'on n'appelait pas encore, le monde des médias. Un monde où le journaliste était autant aventurier qu'écrivain. Un monde où, quelques années plus tôt , Proust, dans un morceau d'anthologie, décrit le sentiment qui est le sien d'ouvrir le journal et d'y découvrir son article, en imaginant la communion de pensée qui l'unit, en une " aurore innombrable " aux dix mille lecteurs du Figaro de l'époque.

Nous ne sommes plus au temps de Proust.

La presse écrite est aujourd'hui bousculée, malmenée, par de nouvelles habitudes de consommation, par l'essor des nouvelles technologies, par l'immédiateté de l'instant, qui privilégient le fait brut, plutôt que le commentaire, l'analyse et la réflexion ; par la culture de la gratuité, par le marketing qui préfère le produit formaté par le marché à l'expression de la pensée, qui, elle, est contraire à l'uniformisation du discours.

Il appartient aux écoles de journalisme, et le succès de votre école leur montre la voie, d'adapter la formation aux bouleversements des techniques, des connaissances, et d'un monde qui est devenu celui des médias.

Nous avons précisément besoin de la capacité du journaliste à hiérarchiser et à problématiser les évènements et les enjeux. C'est dire l'importance de son rôle et de sa place au coeur de la société d'aujourd'hui.

Une société où la liberté d'expression est vécue par le journaliste, non comme un simple principe, mais comme une pratique du quotidien. Ce rôle confère à la profession sa grandeur et aussi ses servitudes. Car la liberté d'expression ne doit pas s'analyser uniquement comme un privilège du journaliste, mais aussi comme un droit du public à recevoir une information pluraliste. Le ministre de la communication que je suis ne l'oublie pas et y veillera.

Laissez-moi vous dire à ce sujet que je ne crois pas à certaines analyses contemporaines, sur l'inexorable déclin de la qualité de l'information et du débat public.

Je crois au contraire qu'au sein d'un environnement bouleversé par l'avènement des nouvelles technologies, dans un monde où les sources d'information sont devenues quasiment infinies, seules la mise en perspective de l'information, sa vérification et son authentification scrupuleuse, sa lecture critique et sa hiérarchisation permettent au lecteur de lui donner un sens et font la richesse irremplaçable de l'information écrite. Ce travail du journaliste participe à la formation du citoyen, en lui offrant pleinement la possibilité de s'inscrire dans la vie de la cité.

Depuis sa création, votre école a placé le souci de l'éthique au coeur de son enseignement et de son rayonnement.

Nous vivons dans un monde de violences. Nous entrons dans le siècle de l'éthique.

Et je sais la place que prennent dans votre formation, la réflexion et les échanges sur la déontologie des journalistes, qui est une garantie de fiabilité et de qualité de l'information. Elle assure la fidélité du lecteur et apparaît ainsi comme le plus sûr moyen de lutter contre l'érosion du lectorat que connaît aujourd'hui la presse quotidienne.

La liberté d'informer comporte des " devoirs et responsabilités ", inscrits notamment dans les règles établies par la loi du 29 juillet 1881, fondatrice de la liberté de la presse.

Au-delà des dispositions législatives encadrant la liberté de communication, la déontologie vise à rappeler les principes et règles de conduite auxquels doit obéir l'activité de journaliste.

Les règles d'éthique professionnelle doivent contribuer à accompagner le journaliste dans son activité quotidienne en fixant les lignes directrices de sa mission d'information du public : garantir une indépendance à l'égard de toute pression financière ou morale, assurer une information exacte, honnête et complète et veiller au respect des personnes.

Au coeur du métier de journaliste, les formations dispensées dans les écoles jouent un rôle primordial dans l'apprentissage des pratiques déontologiques, en adéquation avec l'évolution des valeurs de la société et des exigences du public.

Je suis l'élu d'une ville, Tours, qui accueille l'une de ces écoles.

Toutefois, les journalistes, même s'ils n'ont pas bénéficié d'une formation initiale dispensée par les écoles, peuvent y avoir accès dans le cadre de la formation continue.

Sans une formation commune, nourrie et solidaire, proche de la réalité quotidienne du métier, le journaliste perd sa spécificité, au risque de compromettre sa crédibilité.

L'École supérieure de journalisme de Lille, forte de son expérience octogénaire, a non seulement pleinement assumé ce rôle mais lui a également conféré une dimension internationale.

Cette dimension crée une formidable attente dans le monde entier à votre égard. Cette attente, je l'ai ressentie au cours de ce moment particulièrement émouvant, où, avec le Président Bourges, nous avons remis à Shanghaï, il y a trois semaines, des diplômes à des cadres dirigeants de l'un des plus importants groupes de médias de Chine, formés à Lille.

Je forme le v¿u qu'à la mondialisation de l'information réponde une mondialisation de la déontologie, permettant un partage des valeurs communes de la profession qui concourent, au quotidien, au combat pour la démocratie.

C'est aussi le sens de votre rayonnement international. Et je note qu'Hamid Karzaï, par exemple, l'actuel chef d'Etat Afghan, s'initia, chez vous, avec dix autres résistants, au reportage télévisuel, afin de transmettre des images du conflit à l'Occident.


Et je me félicite que votre école soit au c¿ur du réseau international, qui porte le beau nom de Théophraste, et qui fédère dans l'espace francophone, les formations au journalisme.

Avant d'entendre la leçon inaugurale du Président Diouf, c'est précisément sur un sage conseil du fondateur de La Gazette que je souhaite clore ce propos : " en une seule chose ne cèderai-je à personne, dans la recherche de la vérité ".

Je vous remercie.

(Source http://www.culture.gouv.fr, le 15 novembre 2004)

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