Entretien de M. Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, avec France 2 le 9 novembre 2004, sur la crise en Côte d'Ivoire, notamment les attaques contre les forces françaises et la sécurité des Français établis dans ce pays, et sur l'état de santé de Yasser Arafat. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, avec France 2 le 9 novembre 2004, sur la crise en Côte d'Ivoire, notamment les attaques contre les forces françaises et la sécurité des Français établis dans ce pays, et sur l'état de santé de Yasser Arafat.

Personnalité, fonction : BARNIER Michel.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Q - Avec M. Barnier, ce matin, nous allons évoquer évidemment l'état de santé de Yasser Arafat et la situation en Côte d'Ivoire, avec laquelle nous allons commencer. Alors d'après les dernières informations dont nous disposons, dont vous disposez, la situation ce matin sur place est à peu près calme ?

R - Je pense que le calme est enfin revenu, grâce à un certain nombre d'appels qui ont été lancés hier d'ailleurs ensemble, - et je pense entendus - à la fois par les forces ivoiriennes, les forces françaises, les forces de l'ONUCI, pour expliquer ce qui s'est passé, pour expliquer que les intentions de la France sont simplement d'apporter la sécurité à nos compatriotes, et de continuer à participer au processus de paix, puisque je rappelle que les forces françaises sont là, simplement dans le cadre des Nations unies. Donc le calme est revenu. Mais vous me permettrez quand même, et d'abord, d'avoir une pensée pour ces 9 soldats qui ont été tués, le deuil de leurs familles...

Q - Un hommage solennel leur sera rendu demain d'ailleurs.

R - L'hommage sera rendu par le président de la République demain, à Paris... Et de penser à tous leurs camarades qui ont été blessés, et naturellement à tous nos compatriotes et d'une manière générale à toute la population.

Q - 14.000 Français.

R - 14.000 Français avec beaucoup de binationaux qui ont été très malmenés pendant ces quelques jours.

Q - Qui ont été la cible aussi d'attaques directes.

R - Oui et notre souci est naturellement de leur apporter l'aide, l'information dont ils ont besoin, de leur apporter la sécurité. C'est encore une fois le premier objectif de nos forces, en même temps qu'elles participent, dans le cadre des Nations unies, au processus de paix, et seulement cela. J'ai dit qu'il n'y avait pas d'autres intentions, ni d'autres objectifs pour les forces françaises.

Q - Manifestement, le président Gbagbo n'a pas bien entendu, ou ne comprend pas bien. Pourquoi est-ce qu'on continue d'une certaine façon à le soutenir, alors qu'il n'amène pas la paix, qu'il tient un double langage, qu'il dit à la fois : restez calmes mais qu'il encourage les "jeunes patriotes" à se soulever. Il y a quand même beaucoup d'ambiguïtés dans son discours.

R - Le président Gbagbo, dans ce moment très difficile et très tragique, a lancé un appel au calme. Je pense qu'il aura été entendu, mais il a effectivement une responsabilité importante parce qu'il est le chef de l'État ivoirien. Et notamment vis-à-vis de tous les jeunes qui le soutiennent et qui doivent eux aussi entendre raison.

Q - Parce que les Accords de Marcoussis ne sont pas appliqués.

R - C'est de cela qu'il s'agit. Le calme revient, nous l'espérons, même s'il faut faire attention, et il faut que la raison revienne. Et tout de suite après, avec l'aide par exemple du président d'Afrique du Sud Thabo Mbeki, qui était déjà à Marcoussis et qui revient rencontrer le président Gbagbo, il faut qu'on revienne à la table des discussions. On ne sortira pas de cette situation, de cette instabilité par les armes ou par de la violence. On en sortira en respectant le cessez-le-feu et en respectant les engagements et la parole donnée à Marcoussis.

Q - Est-ce qu'on ne pouvait pas anticiper ce qui s'est passé parce qu'après Marcoussis, on a vu qu'ils n'étaient pas appliqués, que le désarmement n'était pas appliqué, que la régularisation de la situation politique n'était pas faite. Est-ce qu'on n'aurait pas pu anticiper un peu, durcir plutôt le ton avec le président Gbagbo ?

R - Nous travaillons dans le cadre des Nations unies, je vous le rappelle. La France est là, présente avec d'autres forces, dans le cadre d'un mandat des Nations unies, et le Secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, que j'ai eu au téléphone il y a 2 jours au moment le plus grave, est depuis longtemps très préoccupé par le respect de la parole donnée, par le respect de ces accords qui sont des accords politiques. Que d'un côté on fasse des réformes, notamment constitutionnelles, mais de l'autre coté, les rebelles ont des armes, il faut que chacun...

Q - Rien n'a été fait.

R - Un certain nombre d'étapes ont été franchies dans le sens de ces accords, on le voit bien, pas toujours avec de la bonne volonté. Maintenant, il faut qu'après cette tragédie et cette secousse, chacun revienne à la raison, à ces accords. On ne sortira de cette situation pour la stabilité, pour le progrès de la Côte d'Ivoire, pour la paix, pour le peuple ivoirien, que par le respect de la parole donnée, et le respect de ce dialogue politique.

Q - L'attaque sur les Français à Bouaké, c'était effectivement délibéré ?

R - Moi, j'imagine difficilement que des pilotes qui passent deux fois au-dessus d'un camp, et qui, la troisième fois, tirent pour tuer, fassent cela de manière improvisée. En tous cas leur geste était délibéré.

Q - Les Ivoiriens semblent ne pas comprendre l'attitude de la France. Il y a même eu des manifestations en France. Qu'est-ce qu'il faut leur dire ? Qu'en effet on est pas simplement là, on est là pour ramener la démocratie, le calme ?

R - Nos soldats qui sont présents, 4.000 soldats avec 6.000 autres soldats d'autres pays, sont là pour la paix et la stabilité, seulement pour cela. Et voilà pourquoi nous n'avons pas pu accepter que ces neuf jeunes soldats français qui étaient là pour la paix aient été tués aussi brutalement, et de manière aussi inexplicable. Donc nous avons réagi, c'est la réaction qu'a décidée le président de la République. Et je pense que tout le monde doit et peut comprendre cela. Nous ne pouvons pas accepter qu'on tire sur des soldats qui étaient des soldats de la paix !

Q - Passons, si vous le voulez bien, maintenant au dossier, si je puis dire, de Yasser Arafat. Son état de santé, dit-on, est stationnaire. Vous avez des informations supplémentaires à nous donner ?

R - Ce que je voudrais simplement dire - puisque le secret médical existe, que la loi doit être respectée, et que c'est la famille avec les médecins qui sont responsables de l'information - c'est que la situation de Yasser Arafat est très complexe, elle est très sérieuse, elle est en même temps stable. Voilà ce que je peux dire aujourd'hui.

Q - Il y a une délégation palestinienne de très haut niveau qui arrive, qui est arrivée d'ailleurs cette nuit. Le Premier ministre Ahmed Qorei, le numéro deux de l'OLP, Mahmoud Abbas, Nabil Chaath qui est le patron de la diplomatie, et monsieur Raouhi Fattouh qui est le président du Conseil législatif. Ils souhaitent rencontrer le président Arafat. On a senti que son épouse n'était pas follement enthousiasmée par cette hypothèse - c'est la loi française - mais en même temps, en Palestine si je puis dire, ça se passerait différemment. Est-ce qu'ils pourront le rencontrer ? Vous allez les voir vous, ce matin.

R - Oui, je vais les recevoir tout à l'heure et surtout le président de la République les recevra cet après-midi. Ce sont les compagnons très anciens de Yasser Arafat. Ce sont les responsables qui assurent avec beaucoup de responsabilité, en ce moment, beaucoup de sens civique, la continuité de l'Autorité palestinienne.

Q - Cela a été souligné d'ailleurs par Colin Powell, le secrétaire d'État américain qui a dit, en effet que c'était...

R - Colin Powell a bien fait de dire : l'esprit de responsabilité qui anime les dirigeants de l'Autorité palestinienne, parce que quoi qu'il arrive, nous avons besoin d'une Autorité palestinienne forte et crédible, qui se réforme pour, avec les Israéliens, faire la paix puisqu'il s'agit, là aussi, de faire la paix ou plutôt de reprendre le chemin de la paix. Ils arrivent à Paris, nous allons les recevoir naturellement pour avoir des conversations personnelles et politiques, et je pense qu'il est naturel qu'ils puissent rencontrer et saluer Yasser Arafat.

Q - C'est le message que vous avez fait passer à Mme Arafat ? C'est le genre de message que vous pouvez lui faire passer ?

R - Tout cela sera décidé sur place à l'hôpital, avec les médecins et l'épouse de Yasser Arafat dont nous comprenons la peine et la pression qui est sur elle en ce moment. Le président de la République d'ailleurs est allé la saluer lui-même il y a quelques jours, en allant rencontrer le président Yasser Arafat. Je pense qu'il est simplement naturel, qu'en accord avec elle, ils puissent rencontrer Yasser Arafat.

Q - Alors on dit qu'il y a de sordides questions d'argent autour de ça. Le FMI a parlé de 900 millions de dollars détournés. Selon le magazine Forbes, la fortune personnelle de Yasser Arafat est estimée à 390 millions d'euros, ce qui le situe au sixième rang des fortunes mondiales. La Banque de France soulignait que l'an dernier, 11 millions d'euros avaient été versés sur des comptes parisiens. Bref, il y a une sorte de convergence pour dire qu'il y aurait peut-être un peu d'intérêt financier derrière tout ça. J'imagine que sur ces questions-là, la France s'interdit de penser ?

R - Je ne sais pas ce qui est vrai de tout cela, et très franchement, dans les circonstances où nous nous trouvons, voilà un homme qui a des difficultés de santé, un homme très important avec lequel nous dialoguons, qui est le chef de l'Autorité palestinienne, le chef du peuple palestinien. Et nous savons bien que nous nous trouvons dans un moment très grave, pour le processus de paix avec la décision d'Ariel Sharon de se retirer de Gaza, avec cette Feuille de route à laquelle nous tenons, avec la réélection du président Bush, l'engagement des Européens... Nous sommes dans un moment très important et très grave pour la paix, donc vous me permettrez de penser d'abord à cela aujourd'hui.

Q - Est-ce que la venue de cette délégation place la France dans une position un peu privilégiée justement, pour favoriser la reprise des conversations en faveur de la paix ?

R - La France veut être utile. J'étais moi-même il y a quelques semaines, vous vous en souvenez, à Tel Aviv, à Jérusalem, pour une visite importante en Israël et pour rencontrer M. Sharon, voir notamment les éléments de ce retrait de Gaza qu'il faut réussir. Se retirer de Gaza c'est autre chose que de réussir le retrait, il faut que ce premier territoire dont les Israéliens vont se retirer soit un territoire stable, pacifique, prospère et viable. Oui, je pense que la France peut être utile et veut être utile dans ce dialogue, d'une part avec les Palestiniens - notre dialogue est ancien -, et avec Israël. Et naturellement nous serons utiles en travaillant avec les autres Européens aussi.

Q - Toute dernière question. Vous avez écrit une "lettre à l'Amérique" pour dire qu'en gros, on n'était pas fâché...

R - A un ami américain.

Q - A un ami américain... Alors je ne sais pas si c'est à un ami américain qu'elle devrait être adressée, mais George W. Bush a répondu d'une façon directe. Peut-être qu'il souhaitait une relation forte avec les alliés européens. Le dialogue reprend ?

R - Je suis heureux que le président Bush ait dit cela. J'ai effectivement adressé dans un journal américain, aujourd'hui dans un journal français, cette lettre à des amis américains parce qu'il n'y a aucune raison qu'on ne se parle pas. Nous ne sommes pas toujours d'accord, nous n'avons pas toujours la même vision du monde. Nous, nous pensons qu'un monde plus libre et plus démocratique sera d'abord un monde plus juste, et nous le disons. Nous croyons à la souveraineté des peuples. Parlons de ces désaccords mais nous sommes alliés. La France est le pays le plus ancien parmi les alliés des États-Unis et réciproquement. L'Alliance, ce n'est pas l'allégeance. Parlons-en entre Français et Américains, parlons-en entre Français et Européens. Je souhaite qu'on retravaille à la rénovation du lien transatlantique.


(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 10 novembre 2004)

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