Allocution de M. Jacques Chirac, Président de la République, à propos de l'ouvrage de Philippe de Gaulle et Michel Tauriac : "De Gaulle, mon père", Paris le 16 avril 2004. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. Jacques Chirac, Président de la République, à propos de l'ouvrage de Philippe de Gaulle et Michel Tauriac : "De Gaulle, mon père", Paris le 16 avril 2004.

Personnalité, fonction : CHIRAC Jacques.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Remise du prix "Honneur et Patrie" à l'Amiral Philippe de Gaulle, Paris le 16 avril 2004

ti : Monsieur le Ministre, Cher Jean Mattéoli
Monsieur le Grand Chancelier de l'Ordre de la Légion d'honneur,
Monsieur le Président de la Société d'Entraide des membres de la Légion d'honneur,
Mesdames et Messieurs les membres du jury,

Bienvenue !

Amiral,
Cher Michel TAURIAC,
Mesdames, Messieurs,

"Honneur et Patrie" !

Est-il plus belle devise, pour toutes celles et tous ceux qui ont fait le choix de servir nos armées, que ces deux mots qui claquent comme un drapeau ?

Est-il plus fier principe pour celles et ceux qui ont fait du service de la France leur mission, leur devoir, leur raison d'être ?

Est-il plus noble ambition que cette règle de vie pour toutes celles et tous ceux qui ont fait de l'engagement au service de la Nation, leur idéal ?

Assurément, en portant ses suffrages sur l'Amiral Philippe de Gaulle pour le superbe ouvrage qu'il a écrit en collaboration avec Michel Tauriac, le Jury du Prix "Honneur et Patrie" ne pouvait rendre une décision plus judicieuse.

Aussi est-ce avec une joie et une émotion toutes particulières qu'avec vous toutes et vous tous ici rassemblés et à qui je souhaite la plus cordiale des bienvenues, je vais procéder, dans quelques instants, à la remise, pour la première fois, de ce prix.


Mais je veux tout d'abord féliciter tous ceux qui en sont à l'origine. En reprenant, pour sa dénomination, la devise que Bonaparte donna en 1802 à l'Ordre de la Légion d'Honneur qu'il venait d'instituer, le Général Douin, Grand Chancelier de l'Ordre, en accord avec le Général François Gérin-Roze, Président de la Société d'Entraide des membres de la Légion d'Honneur, a voulu rehausser le prestige du Prix littéraire "Général Dubail". Par cette initiative, le Général Douin a, une nouvelle fois, démontré et témoigné de son engagement et de ses efforts pour assurer le rayonnement de nos deux ordres nationaux. Qu'il me soit permis, alors qu'il va prochainement quitter ses éminentes fonctions, de lui exprimer ici ma reconnaissance personnelle et la gratitude de tous les membres de l'Ordre National du Mérite et de l'Ordre National de la Légion d'Honneur.

Je veux également remercier les personnalités qui composaient le jury ainsi que son Président, le Général François Gérin-Roze. Ils ont dû choisir, entre les cinq ouvrages présentés, celui qui illustrait le mieux "la tradition et la modernité de la devise du premier Ordre national". C'était une tâche redoutable. Chacun l'a accomplie avec beaucoup de soin et ce travail remarquable a conduit le jury au choix d'un très grand livre, "De Gaulle, mon père", qui nous révèle, à travers le regard sensible d'un fils, le portrait puissant et parfois inattendu d'un père hors du commun : le Général de Gaulle.


Amiral, vous le savez mieux que personne : nombreux sont les ouvrages écrits sur le Général de Gaulle, sa pensée, son action. En publiant les treize volumes des "Lettres, Notes et Carnets" de votre père, une ¿uvre colossale, historique, dont la parution a demandé dix-sept ans, en y ajoutant vos "Mémoires accessoires", vous estimiez, j'imagine, avoir fait ce que vous deviez faire.

C'est donc avec une certaine réticence et une conscience aiguë de la difficulté que vous avez choisi de rompre le silence et la réserve que vous vous étiez imposés, je dirais, autant par nature que par éducation.

C'est peut-être aussi la colère qui vous y a décidé, et la volonté de "remettre à l'heure les pendules de l'Histoire" devant "tous ces faits et toutes ces paroles inventés ou déformés par l'imagination, la partialité, la haine parfois". C'est enfin le souci de vérité qui vous a déterminé à vous inscrire en faux contre "les interprétations abusives, les légendes et les fables".

Vous qui avez choisi en 1940, à dix-huit ans, d'entrer à l'École navale des Français Libres, vous qui, pendant la guerre, avez labouré la Manche sur une vedette lance-torpilles des Forces Françaises Libres, vous qui avez débarqué en Normandie avec la 2e DB. Vous qui avez participé à toute la campagne de France, avant d'accomplir dans la Marine, et chacun le sait -sans aucun soutien de votre père- une carrière en tous points digne des plus grands éloges, vous avez ainsi décidé de livrer vos confidences. Il en allait de votre devoir de témoin. Il en allait aussi de votre devoir de fils.

Il y faudra dix mois d'entretiens. Il y faudra aussi le très grand talent d'un très grand journaliste, d'un très grand écrivain, Michel Tauriac, qui vous a poussé dans vos retranchements et n'a, me semble t-il, oublié aucune des questions que les Françaises et les Français auraient souhaité vous poser, pour que paraissent ces deux tomes, plus de 1100 pages qui se lisent, c'est vrai, comme un roman.

C'est un témoignage sans précédent, c'est un document de première main, qui éclaire d'un jour nouveau la personnalité de Charles de Gaulle. Le style est sobre et précis. Les chapitres sont courts et alternent habilement sujets politiques et thèmes plus personnels. Les anecdotes sont riches et variées, toujours intéressantes, parfois inattendues, souvent savoureuses. Il se dégage de cet ouvrage exceptionnel, qui nous présente l'homme public et l'homme privé, l'homme d'action, le chef de guerre, le chef de l'État, mais aussi l'écrivain, le mari, le père et, toujours, le patriote passionné, il se dégage une image chaleureuse et intime du Général de Gaulle.

La dimension humaine de Charles de Gaulle prend un relief tout particulier lorsqu'elle est révélée par son fils, un fils respectueux et admiratif qui reconnaît : "Dès que j'ai eu l'âge de raison, j'ai perçu qu'il était d'une catégorie supérieure à celle des autres pères, qu'il avait une dimension différente". Plus tard, vous aurez l'habitude de vous comprendre sans dire un mot, comme ce soir du 5 juin 1944 à Londres où le Général de Gaulle vous retient jusqu'à minuit pour vous annoncer l'imminence du débarquement, ou durant ces longues promenades à la Boisserie où le silence ne vous gêne ni l'un ni l'autre et où le fils attend que son père "revienne en lui, en écoutant sa paisible respiration, comme un murmure".

Cette proximité inédite et votre mémoire peu commune réussissent un étrange phénomène : ce livre inoubliable nous restitue le quotidien et l'Histoire. Nous sommes au siège de la France Libre à Londres, nous sommes dans le salon de la Boisserie, nous sommes à l'Élysée. Nous suivons vos pas dans vos longues promenades à deux. Nous entendons le Général parler de Pétain, de Roosevelt, de Churchill, de Staline. Nous le voyons vivre dans l'intimité de sa famille, travailler à ses Mémoires. Le Général de Gaulle est là, avec ses bons mots, ses mouvements d'humeur, ses attentions souvent bouleversantes. Et l'homme impressionnant, que sa haute silhouette orgueilleuse rendait lointain, devient tout proche. Son extrême pudeur nous émeut, comme nous émeut l'amour que lui porte votre mère. Elle était, expliquez-vous, "comme son ombre" : stoïque, courageuse, douée d'un rare esprit de décision, sachant dire ce qu'il fallait, quand il le fallait. Une âme forte, comme il en existe peu, une femme d'exception qui apportera toute sa vie, dans les épreuves les plus terribles, un soutien indéfectible à son mari.

"De Gaulle, mon père" est un ouvrage admirable. Le public ne s'y est pas trompé et l'extraordinaire écho que rencontre la publication de vos entretiens avec Michel Tauriac en dit très long sur les sentiments de fidélité et de fierté qui rassemblent les Français autour de la mémoire du Général de Gaulle. Ce que les Français recherchent dans la lecture de ce document exceptionnel, c'est peut-être avant tout une magnifique leçon d'honneur, de patriotisme et de fidélité. Une fidélité à un homme qui a non seulement incarné et conduit notre Nation mais qui demeure aujourd'hui encore comme un symbole.

Symbole de l'esprit de résistance. Quand le refus, celui du Chef de la France Libre, devient espoir. Quand le rebelle exprime liberté, honneur et grandeur. Quand il porte avec courage, dans la nuit de l'adversité, l'idéal, les valeurs et les principes de tout un peuple.

Symbole de l'esprit d'audace. Quand l'exigence de l'homme d'État passionné de France devient panache, vision, volonté. Quand il choisit l'initiative et l'élan, parfois la rupture ou l'éclat, toujours la confiance dans l'avenir. Quand la référence ne peut être que l'excellence.

Symbole enfin de l'esprit de solidarité. Quand l'humanisme, le partage et la fraternité, sans lesquels il n'est pas de communauté de destins, sont au c¿ur du projet politique porté par le fondateur de la Ve République. Quand la main tendue, le respect, le dialogue et la tolérance font la singularité française.

Aujourd'hui comme hier, pour chacun d'entre nous, et notamment pour les plus jeunes, le message du Général de Gaulle nous rappelle l'essentiel. C'est quand elle est rassemblée que la France est forte. C'est quand elle est unie que la France peut regarder sereinement la route qui s'ouvre devant elle et défendre fièrement ses valeurs et son rang dans le monde.

A travers votre regard, Amiral, c'est un voyage dans le temps que vous nous proposez, au c¿ur d'une épopée devenue notre Histoire, à la source de cette mémoire collective qui fonde notre unité et l'orgueil de toute la Nation. C'est une invitation, un appel à toujours rechercher, dans ce précieux héritage que nous avons en partage, la force et le sens de notre ambition pour la France.

Aussi suis-je très fier et très heureux de vous remettre le Prix "Honneur et Patrie". Et je tiens à vous adresser, ainsi qu'à M. Michel Tauriac, mes très sincères et très vives félicitations.

Amiral, au nom des Françaises et des Français, je vous remercie.

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