Interview de M. Jean-Louis Borloo, ministre de l'emploi, du travail et de la cohésion sociale, à Europe 1 le 19 novembre 2004, sur le plan de cohésion sociale, notamment l'apprentissage et la rénovation urbaine. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Louis Borloo, ministre de l'emploi, du travail et de la cohésion sociale, à Europe 1 le 19 novembre 2004, sur le plan de cohésion sociale, notamment l'apprentissage et la rénovation urbaine.

Personnalité, fonction : BORLOO Jean-Louis, TRONCHOT M.

FRANCE. Ministre de l'emploi, du travail et de la cohésion sociale

ti : Q- La réputation du ministre que vous êtes s'est nourrie de celle du maire de Valenciennes que vous avez été. Au lendemain d'un congrès des maires de France qui, au-delà des clivages politiques, a traduit le malaise d'hommes et de femmes confrontés à la fermeture de certains services publics, à la baisse de leurs ressources, à un désengagement de l'Etat sans contrepartie, et donc nécessairement une fragilisation du lien social, est-ce que l'ex -maire devenu ministre se sent solidaire, et quelles réponses pouvez-vous apporter à ces inquiétudes ?

R- Vous savez, le maire c'est celui qui reste, quand la République est un peu perdue. On a en France un nombre d'élus locaux absolument invraisemblable, qui font tout ça... On parle des hommes politiques : ce sont des hommes politiques et des femmes politiques. Ils font ça, pour l'essentiel, dans un bénévolat absolu, et c'est un tissu tout à fait remarquable. Alors, c'est vrai que quand on voit une société qui part un peu, qui s'inquiète, avec des mutations urbaines, des délocalisations, des évolutions, des grands services publics qui s'adaptent, c'est vrai que le maire est toujours en première ligne, dans une société française qui, par ailleurs, est exigeante et un peu consumériste. J'étais au congrès des maires, pour leur présenter le plan de cohésion sociale, quin'est finalement qu'une boîte à outils pour eux : on met en gros 13 ou 14 milliards à leur disposition sur cinq ans, pour qu'ils montent des petites équipes autour des enfants, pas seulement à l'école mais autour de l'école, les parents, les enfants dès la maternelle, quand ça ne va pas très bien. On met à leur disposition des contrats "formation activité", donc des contrats d'avenir, pour les Rmistes ou les titulaires de l'allocation de solidarité spécifique, voire les femmes qui bénéficient de l'allocation parent isolé - enfin hommes et femmes, mais à 90 % des femmes. Bref une succession de moyens financiers et matériels à leur disposition. Et dans un combat très fort sur les services aux particuliers, à la personne - et ça, c'est vrai des zones rurales comme des zones urbaines -, on met des moyens avec les deux grandes associations, pour organiser les services à la personne dans les tissus urbains et dans les tissus ruraux. Donc oui, je comprends cette inquiétude. Deuxièmement, la vérité, c'est qu'il n'y aura pas de transfert de compétences sans compensation à 100 %, ce qui est une nouveauté. L'ancien maire que je suis peut vous dire que malheureusement, ça n'a pas toujours été le cas. Et troisièmement, on met des moyens en plus pour eux, dans le plan de cohésion sociale, pour qu'ils puissent assumer pleinement leurs fonctions.

Q-Le leader de la CFDT, F. Chérèque, parlait hier dans Le Monde, de "société en pièces détachées". Vous parlez de boîte à outils... On est dans les mécaniques générales !

R- Oui, vous savez, il vaut mieux être dans la mécanique générale ou la mécanique de précision, que dans les grands discours, les incantations et les commentaires. Ce qui est le drame de notre société, c'est qu'en réalité, le tissu social français a évidemment évolué, il est ouvert au monde, on voit bien qu'on discute des sujets techniques avec des Chinois, des sujets aéronautiques avec d'autres, enfin le monde bouge. La société française elle-même a bougé, elle est devenue multiethniques, multiculturelles, multiraciales, multi-religieuses, avec un débat sur la laïcité. En même temps, on avait notre système social ou scolaire parfaitement homogène sur tout le territoire national, j'allais dire quasi aveugle dans son égalitarisme. C'est vrai qu'il faut travailler sur des points précis, avec des boîtes à outils, parce que la société risque d'être en pièces détachées.

Q-Dans votre projet de programmation, un volet important est consacré à l'apprentissage. Est-ce qu'on n'a pas, en France, une idée fausse de l'artisan ? Est-ce qu'il n'y a pas des mentalités à changer dès l'école, dans la psychologie des parents peut-être d'ailleurs ? Le plan de Monsieur Fillon qui, encore, continue à nous parler de classes d'âge qu'il faut diplômer, vous paraît-il en cohérence avec un plan de cohésion sociale ?

R- Alors, deux choses. D'abord F. Fillon revient à des valeurs assez fondamentales de l'école, l'autorité des enseignants, les savoirs fondamentaux... Tout ceci me paraît devoir être soutenu fortement et à mille lieux d'un certain nombre de discours sociologiques qu'on a entendus depuis une trentaine d'années. Ensuite et pour le reste, deux points : il faut absolument revenir à la noblesse, à l'idée que l'alternance, l'apprentissage, l'artisanat, le commerce, les petites entreprises, ce sont des voies absolument royales. C'est pour ça que dans le plan de cohésion sociale, on met des moyens considérables... La honte française : on est quand même le pays où il y a le plus de jeunes au chômage d'Europe, tout cela parce que quoi qu'il arrive, il faut faire des études littéraires très longues, les plus longues possibles...

Q-On leur dit que les artisans sont mal payés, ce qui n'est pas le cas...

R- Il faut savoir d'abord que les chefs d'entreprises, ce qu'on appelle les chefs d'entreprises, les gens qui travaillent ou seul ou avec 5, 10, 50, 100 ou 1.000 personnes, la majorité sort de l'apprentissage de l'alternance en France - il faut le savoir. En Allemagne, la majorité des entreprises de plus de 10.000 personnes sort de l'apprentissage et de l'alternance. On a un taux qui est très faible. Donc on met des moyens considérables à partir de l'année prochaine sur l'apprentissage et l'alternance. J'appelle les parents et les jeunes de ce pays à découvrir tous ces métiers, à la fois de l'artisanat, du bel art, des services. Il faut savoir qu'on gagne mieux sa vie aujourd'hui dans les métiers de l'artisanat ou dans les métiers du commerce, des technologies ou des petites et moyennes entreprises que dans les grands groupes organisés et institutionnalisés. Cette espèce de mépris un peu français, littéraire sur des métiers dits de man¿uvre, ce qui est vraiment complètement stupéfiant, n'est plus supportable.

Q-Vous dites parfois que le modèle républicain a échoué, notamment dans les banlieues, certains quartiers défavorisés. Vous accompagnez à partir de demain une opération baptisée les "Talents des cités". Quelle démonstration voulez-vous apporter ?

R- J'ai voulu tirer le signal d'alarme sur la situation réelle des quartiers, ce qui nous a permis de mettre au point un certain nombre de choses - le programme de rénovations urbaines, 40 milliards d'euros, les Zones Franches Urbaines etc. Mais en même temps de dire à la France que l'énergie du pays est là, que les talents sont là, et ces talents ont juste besoin d'un coup de main... Alors, on a lancé, il y a trois ans, une opération qui s'appelle "Talents des cités", qui consiste à aider financièrement et à parrainer une kyrielle de jeunes entrepreneurs, de jeunes filles et de jeunes gens qui ont un talent fou, de les aider à trouver une solution pour se lancer. J'étais avant hier soir à Suresnes : une fille extraordinaire, Rachida Kellil [phon.] fait un spectacle inouï de beauté, une grande artiste. Elle était "talent des cités" il y a trois ans, je vous encourage à aller la voir avant dimanche, ce sera la dernière.

Q-Comment est-ce qu'on marie l'expression d'une confession religieuse qui, parfois peut inquiéter les Français, la confession musulmane, et l'intégration sociale ?

R- Il y a deux sujets, la France est un pays où il y a beaucoup de Français d'origine arabe. Ils ne sont pas tous musulmans, ne mélangeons pas les sujets. Par ailleurs, il y a une religion, l'islam, qui a besoin de moyens pour se développer indiscutablement, sans remettre en cause la loi de 1905. Il y a des moyens, la viande Hallal, les fondations, les baux emphytéotiques, on y travaille avec D. De Villepin... Je pense très sincèrement que ce problème est en cours d'être résolu. Respect de chacune des religions, liberté de conscience, mais alors de manière intransigeante, maintien de la loi de 1905.

Q-Séparation de l'Eglise et de l'Etat ?

R- Bien entendu.

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 25 novembre 2004)

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