Interview de M. Jean-Pierre Raffarin, Premier Ministre, dans "Libération" du 15 janvier 2005, sur la politique gouvernementale et notamment la préparation du référendum sur la constitution européenne, les mouvements sociaux dans la fonction publique, la nécessité de réduire le déficit budgétaire et sur la réforme des 35 heures. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Pierre Raffarin, Premier Ministre, dans "Libération" du 15 janvier 2005, sur la politique gouvernementale et notamment la préparation du référendum sur la constitution européenne, les mouvements sociaux dans la fonction publique, la nécessité de réduire le déficit budgétaire et sur la réforme des 35 heures.

Personnalité, fonction : RAFFARIN Jean-Pierre.

FRANCE. Premier ministre

ti : QUESTION : Le référendum sur la constitution européenne aura lieu avant l'été. Êtes-vous inquiet de la tournure que prend la pré-campagne avec les positions hostiles d'une partie de la majorité relayées par Philippe de Villiers ?

Jean-Pierre RAFFARIN (Réponse) : Non. Le débat doit avoir lieu : c'est l'essence même de la démocratie. La consultation organisée au sein du parti socialiste l'a confirmé le débat est nécessaire pour que chacun puisse se prononcer en toute connaissance de cause. La dimension historique de la Constitution européenne apparaîtra de plus en plus fortement aux yeux des Français. C'est un texte clair, avec des engagements précis, qui n'est pas écrit dans le langage habituel de la technocratie bavarde. La Constitution donne une organisation politique à l'Union européenne. Prenons l'exemple de la terrible catastrophe asiatique : un président de l'Union européenne aurait naturellement pris en charge la coordination de l'aide avant que les pays n'agissent séparément. Le Parlement européen pourra contrôler davantage la commission. Enfin, le texte ne compte pas moins de 10 articles consacrés aux aspects sociaux dans les pays européens. Le dialogue social y est reconnu pour la première fois, le développement durable devient prioritaire. La Constitution européenne consacre les valeurs auxquelles sont attachés les Français. Dans les semaines à venir, de nombreux éléments vont éclairer le débat : les discussions à l'Assemblée nationale et au Sénat, le vote du Congrès à Versailles, les événements qui vont avoir lieu chez nos voisins comme le référendum en Espagne en février. L'opinion publique va, en quelques sorte, entrer dans le texte. Je ne doute pas du succès du "oui". J'ai confiance en la sagesse des Français.

QUESTION : Le débat sur l'adhésion de la Turquie est agité par une partie de la droite dont le président de l'UMP Nicolas Sarkozy et celui de l'UDF François Bayrou. Ne craignez-vous pas que cela ait pour effet de " polluer " le référendum sur la constitution européenne et de faire monter le non ?

La question de l'adhésion éventuelle de la Turquie ne posera pas avant dix ans au moins. Les Français le savent, ils seront appelés à se prononcer par referendum sur les résultats de la négociation. Mêler les deux échéances, c'est fragiliser l'Europe. La candidature de la Turquie suscite une certaine émotion, c'est bien naturel. C'est pourquoi, il est important d'expliquer que la négociation n'est pas conclue d'avance : l'adhésion n'est pas inéluctable.

Dans les campagnes courtes, la démagogie peut surprendre le citoyen ; le débat référendaire, lui, sera suffisamment long pour éclairer les électeurs. Toutes les garanties vont être données aux Français. Notre propre Constitution sera révisée dans les prochaines semaines pour leur permettre de se prononcer eux-mêmes, à l'avenir, sur toute nouvelle adhésion à l'Union européenne. Les postulants à l'adhésion savent qu'ils devront désormais en passer par là. On voit bien la malice de ceux qui cherchent à mélanger la question de la Turquie avec celle de la Constitution européenne. Ils ne parviendront pas à égarer les Français. Toute man¿uvre sera perçue par les électeurs.

QUESTION : Quand le référendum aura-t-il lieu ? Le chef de l'État, qui vient de consulter les dirigeants des partis, se prononcera dans les toutes prochaines semaines.

Ne pensez-vous pas que votre propre impopularité et celle de votre gouvernement peuvent nuire au " oui " ?

Jean-Pierre RAFFARIN (Réponse) : Quand je compare ma popularité à celle des autres chefs de gouvernement européen, je ne suis pas pessimiste. Tous ont à convaincre leurs opinions publiques. Je ferai une campagne militante car ma conviction européenne n'est pas clandestine, elle est affichée. Je m'engagerai en étant bien conscient que le " oui " sera diversifié. On peut voter " oui " sans être socialiste et on peut voter " oui " sans être UMP. Je ne me tromperai ni de débat, ni de campagne, mais déjà je ne suis pas inactif...

Q - Serez-vous toujours aux manettes lors du scrutin ?

Jean-Pierre RAFFARIN (Réponse) : Mon dernier bulletin de santé est plutôt favorable, la température est maîtrisée, il n'y a pas de symptômes majeurs.

QUESTION : La semaine prochaine s'annonce houleuse pour vous avec diverses mobilisations sociales à la Poste, dans l'Éducation nationale, chez les fonctionnaires. Cette grogne ne risque-t-elle pas d'interférer avec le débat sur la constitution européenne ?

Jean-Pierre RAFFARIN (Réponse) : Ce n'est pas le même enjeu. Je n'en porte pas moins la plus grande attention aux mouvements sociaux qui vont avoir lieu la semaine prochaine. Je mesure l'inquiétude qui s'exprime chez les fonctionnaires. J'ai le plus profond respect pour leur travail, leur compétence et leur sens de l'intérêt général. Ils doivent recevoir une juste rémunération. Les fonctionnaires espéraient une plus forte augmentation du point d'indice. Je note quand même que leur rémunération augmentera en moyenne de 3,2 % en 2005. Ce sera une évolution tout à fait comparable à celle du secteur privé. Le Gouvernement fera un effort particulier pour les traitements modestes, mais aussi pour tous les agents qui, arrivés au maximum de leur grade, ne bénéficient plus d'avancement individuel d'échelon.

QUESTION : Il n'y aura donc pas d'autres annonces pour les fonctionnaires ?

Jean-Pierre RAFFARIN (Réponse) : Le budget a été voté. Nous sommes allés au maximum de ce que nous pouvions faire compte tenu des contraintes qui pèsent sur nous.

QUESTION : Comment pensez-vous moderniser la fonction publique si vous ne vous donnez pas les moyens, y compris financiers, de mener cette action ?

Jean-Pierre RAFFARIN (Réponse) : J'entends faire plus dans l'avenir. Les fonctionnaires doivent, eux aussi, avoir leur part des fruits de la croissance. Mais, pour l'instant, nous sommes confrontés à des situations financières difficiles dans l'ensemble du secteur public. Souvenez-vous de France Télécom que nous avons trouvé dans un état critique ! La SNCF doit assumer un programme très lourd d'investissements. A La Poste, nous voulons maintenir une présence dans 17 000 points sur tout le territoire. A EDF, nous faisons le choix de l'avenir avec notamment le développement du programme EPR d'énergie nucléaire. Et tout cela avec l'obligation de réduire le déficit budgétaire. Mais ces investissements humains et techniques sont nécessaires à l'avenir de notre pays. Ils garantissent le maintien de services publics forts et servent l'emploi.

QUESTION : Autoriserez-vous les augmentations de prix annoncées par ces entreprises publiques ?

Jean-Pierre RAFFARIN (Réponse) : Pour France Télécom, la négociation n'est pas terminée. Si les abonnements devaient être progressivement alignés sur ceux de ses concurrents européens, j'exigerais des contreparties fortes pour l'intérêt des usagers. A EDF, j'ai clairement dit que je ne voulais pas d'augmentation dans la période d'hiver, et je confirme : pas d'augmentation supérieure à l'inflation.

QUESTION : Etait-il vraiment opportun de légiférer sur les 35 heures, alors que la plupart des entreprises s'en satisfont, et qu'en incitant à " gagner plus " vous relancez un débat sur le pouvoir d'achat qu'elles n'ont forcément envie d'ouvrir ?

Jean-Pierre RAFFARIN (Réponse) : Certaines grandes entreprises ont négocié des accords qui leur conviennent tout à fait. Mais il faut penser à la grande masse des petites et moyennes entreprises que les 35 heures ont mises en difficulté. Il y a actuellement près de 500 000 emplois vacants. Quand une entreprise a du mal à recruter et que des salariés sont prêts à faire des heures supplémentaires, on stimule la croissance par l'activité et donc, à terme, on crée de l'emploi. J'ajoute, en étant objectif, que les 35 heures ont eu au moins un mérite, celui de créer dans les entreprises une dynamique de dialogue social. Je souhaite que la voie du dialogue social soit également privilégiée dans les petites entreprises par l'intervention, si nécessaire, de salariés mandatés par des organisations syndicales. La règle du double agrément, celui de l'accord d'entreprise et celui du salarié, ouvre véritablement le droit au temps choisi. En donnant les outils pour les assouplir par la négociation d'entreprise, la proposition de loi préparée par les députés de la majorité va donner une nouvelle impulsion à ce dialogue dans les entreprises moyennes.

QUESTION : Ne craignez-vous pas, alors que le chômage reste à un niveau élevé de 9,9% de la population active, que ces assouplissements incitent à recourir aux heures supplémentaires et réduisent encore l'embauche ?

Jean-Pierre RAFFARIN (Réponse) : C'est le travail qui crée l'emploi. L'emploi n'est pas un gâteau, une galette des rois que l'on partage, contrairement à ce que pensait Martine Aubry. En réalité, c'est la dynamique économique qui crée l'emploi, et elle seule. Au second semestre 2004, il y a eu 28 000 créations nettes d'emploi. La rupture de croissance entre 2000 et 2002 avait provoqué une remontée du chômage. Le rythme de croissance actuel nous permet d'envisager pour 2005 la création de 150 000 emplois salariés, auxquels s'ajoutent 200 000 créations d'entreprise, les 185 000 contrats d'avenir institués par la loi de Cohésion sociale et bien d'autres initiatives... Au total, c'est une création brute de plus de 500 000 emplois que l'on peut attendre. Cela laisse légitimement espérer une réduction significative du chômage. Le rythme annuel de baisse du taux de chômage devrait être d'environ un point.

QUESTION : Comment votre logique libérale s'accommode-t-elle de l'idée lancée par le Président de la République de grands projets industriels initiés par l'État ?

Jean-Pierre RAFFARIN (Réponse) : Le mot libéral est réducteur, je suis un humaniste. Je soutiens une logique de projets, qu'il s'agisse de la filière EPR pour EDF ou du projet européen ITER pour l'énergie de la fusion. Un programme comme le Plan Cancer, voulu par Jacques CHIRAC, est aussi l'exemple d'une politique publique qui mobilise les forces de la recherche, de l'université et de l'industrie. Cela doit nous conduire à inciter les entreprises à développer la recherche, par exemple en embauchant des doctorants. Je m'engage à augmenter, dans cette perspective, l'emploi scientifique public et, plus généralement, nous travaillons à la revalorisation des filières scientifiques.

QUESTION : Ces grands projets ont un coût pour l'État. Pourrez vous parallèlement tenir l'engagement de baisse d'impôt rappelé encore par Jacques Chirac ?

Jean-Pierre RAFFARIN (Réponse) : La mission d'un gouvernement est de tenir les engagements du Président de la République. Le dispositif sera finalisé dans le projet de budget pour 2006.

QUESTION : Comment expliquez-vous que la réforme de l'Éducation nationale préparée par François Fillon suscite tant de réticences ?

Jean-Pierre RAFFARIN (Réponse) : Certains pensent qu'elle va trop loin, d'autres qu'elle est trop timorée. C'est donc un texte d'équilibre. Cette réforme va permettre à notre système éducatif de retrouver toute sa place dans la nation. Parce que ce texte fait de l'éducation nationale une priorité de la France du XXIe siècle, les enseignants vont bénéficier d'un véritable renouveau de leur lien avec la nation. L'éducation nationale, la recherche, la formation professionnelle et la diversité culturelle structurent notre action en faveur d'une société du savoir et de l'intelligence.

QUESTION : Nicolas Sarkozy, lors de ses v¿ux à la presse jeudi s'est, une nouvelle fois, démarqué du gouvernement. Qu'en pensez-vous ?

Jean-Pierre RAFFARIN (Réponse) : Le parti n'est pas le gouvernement. La différence n'implique pas la division. Nous savons tous que nous devons agir ensemble dans l'intérêt du Pays. Nous devons rester dans le temps du " jeu collectif ". Dans le champ de l'action, il n'y a pas d'espace pour la division.

QUESTION : Vous souscrivez à son idée que le candidat de l'UMP pour l'élection présidentielle de 2007 soit élu par les adhérents du parti, ce qui constituerait une première à droite ?

Jean-Pierre RAFFARIN (Réponse) : Je reste fidèle à l'esprit de la Constitution. L'élection présidentielle crée un lien personnel entre le candidat et le peuple. La candidature personnelle doit selon moi précéder l'éventuel soutien des partis.

QUESTION : Jacques Chirac, lors de ses v¿ux, a présenté un " projet pour la France des dix ans à venir ". Vous l'avez traduit comme une déclaration de candidature pour 2007 ?

Jean-Pierre RAFFARIN (Réponse) : Le rôle du Président est naturellement de porter un projet pour l'avenir de la France. N'anticipons pas le débat électoral de 2007, restons dans l'action.

QUESTION : Avez-vous des informations sur la disparition de notre cons¿ur Florence Aubenas à Bagdad ?

Jean-Pierre RAFFARIN (Réponse) : Aucune de nos informations n'est aujourd'hui confirmée. Le Gouvernement et ses services sont complètement mobilisés. Nous avons mis en place le même dispositif que pour C. Chesnot et G. Malbrunot. Nos représentants à Bagdad sont extrêmement actifs. J'ai d'ailleurs dit à notre Ambassadeur de rester sur place alors qu'il devrait accompagner le Président irakien lors du séjour de celui-ci à Paris. Toutes les démarches nécessaires ont été prises auprès des différentes autorités. Les contacts se multiplient sur le terrain. Des vérifications sont faites. J'ai toute confiance dans la détermination et le jugement de nos représentants en Irak, mais je reste révolté par le terrorisme des prises d'otages.

QUESTION : Quels efforts sont faits par le gouvernement pour aider à la retrouver ?

Jean-Pierre RAFFARIN (Réponse) : La disparition de Florence Aubenas et d'Hussein Hanoun Al-Saadi est pour moi une préoccupation de tous les instants. Je me suis entretenu au téléphone avec la mère de Florence ; je salue son courage et celui de sa famille. Nous ne disposons pas encore de renseignements validés : Ce sont les seuls sur lesquels nous pouvons travailler sérieusement. J'ai confiance dans les méthodes qui ont fait leurs preuves. L'unité nationale est un atout essentiel de notre action. Je me sens personnellement solidaire de Florence AUBENAS.

(Source http://www.premier-ministre.gouv.fr, le 18 janvier 2005)

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