Entretiens de M. Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, avec Le Figaro le 24 décembre 2004 et avec Paris Match le 30, sur la libération des deux journalistes français retenus en otages en Irak, Christian Chesnot et Georges Malbrunot. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretiens de M. Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, avec Le Figaro le 24 décembre 2004 et avec Paris Match le 30, sur la libération des deux journalistes français retenus en otages en Irak, Christian Chesnot et Georges Malbrunot.

Personnalité, fonction : BARNIER Michel.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

Circonstances : Libération le 21 décembre 2004 à Bagdad des deux journalistes français otages en Irak, Christian Chesnot et Georges Malbrunot

ti : (Entretien avec Le Figaro, à Paris le 24 décembre 2004) :

Q - Comment avez-vous pris les critiques formulées contre vous pendant cette crise des otages ?

R - Certaines étaient, certes, très blessantes. Mais ce qui comptait, c'était notre travail, quotidien, patient, ingrat, dans la discrétion. C'était la parfaite coopération, qui a régné de bout en bout entre les services du Quai d'Orsay et le ministère de la Défense, la DGSE en particulier. C'était la formidable mobilisation des agents de l'Etat, qu'ils soient diplomates ou membres de nos services de renseignement extérieurs, à qui je tiens à rendre hommage aujourd'hui.

Pour la durée de cette crise, je m'étais donné une règle, n'utiliser en public que quatre mots : discrétion, patience, confiance, précaution. C'est difficile, quand vous êtes ministre, de n'utiliser que quatre mots lorsqu'on vous interroge sur la gestion d'une crise, mais c'était une condition pour la sécurité de Christian Chesnot et Georges Malbrunot.

Q - Quels ont été vos soutiens à l'étranger ?

R - En Irak, la situation était très difficile, parce que c'est un Etat où nous ne disposions pas d'appuis potentiels. C'est un pays qui est sorti d'un régime totalitaire et où tout est déstructuré. La violence y règne. Espérons que le pays va en sortir progressivement après les élections du 30 janvier. Mais le ministre de la Défense a eu raison de dire qu'en Irak, nous avons agi tout seuls.

Q - Des anicroches avec les militaires et les civils américains présents en Irak ?

R - Non. Pas la moindre anicroche. Nous n'avons pas été gênés par les Américains et nous ne leur avons pas demandé d'aide particulière.

Q - L'emballement médiatique, l'excès d'optimisme de certains responsables à Paris n'a-t-il pas été contre-productif ?

R - La gestion de cette crise a commencé dans la discrétion. Au début, cet enlèvement n'était pas vraiment connu du grand public. Nos premiers efforts ont consisté à démontrer aux ravisseurs que les deux otages étaient bien des Français et des journalistes. Puis il y a eu un durcissement des ravisseurs et la diffusion des enregistrements vidéo, avec cette demande d'abrogation de la loi sur la laïcité.

C'est ce développement médiatique qui a donné une ampleur exceptionnelle à cette affaire. Face à une telle situation, on ne pouvait rester silencieux. C'est pourquoi le président de la République a lui-même réagi à cette situation. L'émotion du pays était réelle. Il fallait faire quelque chose. Dans l'avion qui nous ramenait de Chypre, Christian Chesnot et Georges Malbrunot m'ont d'ailleurs dit que cette extraordinaire mobilisation avait été utile. Ensuite il y a eu une troisième phase, où nous avons travaillé dans la discrétion. Jusqu'à ce qu'on a appelé l'"affaire Julia".

Q - Que s'est-il passé au juste ?

R - Le 28 septembre, j'ai appris qu'un certain Philippe Brett, dont je n'avais jamais entendu parler auparavant, avait déclaré sur une chaîne satellitaire arabe, puis sur les médias français, qu'il avait un enregistrement des otages français, qu'il les avait vus et même salués de loin, et qu'il s'occupait de les faire sortir par la Syrie. Le député Didier Julia parrainait cette opération. Dans les affaires de prises d'otages, par essence obscures, vous ne pouvez jamais exclure a priori une nouvelle piste qui vous est offerte. Voilà pourquoi mes services, mis devant le fait accompli, n'ont pas voulu prendre le risque de bloquer une initiative qui pouvait peut-être être utile. Ils ont donc transmis aux autorités syriennes la demande de visa de M. Julia, comme ils l'auraient fait pour n'importe quel autre parlementaire français. Et j'ai dit à l'Assemblée : "laissons à M. Julia le temps de faire la preuve de sa crédibilité."

Et nous savons aujourd'hui que, contrairement à ce qui a été affirmé par M. Julia, les otages n'ont jamais vu Brett durant leur détention.

Q - Quelles ont été les conséquences de cette opération de manipulation médiatique ?

R - Je constate que dès que ce brouhaha a commencé, au tout début du mois d'octobre, le dialogue que nous avions établi avec les ravisseurs a été interrompu, alors que les otages semblaient en passe d'être libérés. Tels sont les faits, et je ne veux pas faire de polémique. Maintenant, des questions sont posées, auxquelles des réponses doivent être données.

Q - Vous attendiez-vous à cette libération avant Noël ?

R - Dans ce genre d'affaires vous ne pouvez jamais être sûr. Mais il y avait quelques signes encourageants. Grâce à un intermédiaire dont nous avions pu vérifier la fiabilité, le contact indirect avait été renoué avec les ravisseurs. Nous disposions de signes de vie, sous la forme de courts enregistrements vidéo. J'ai alors décidé de reporter un voyage prévu en Afghanistan. Mais l'espoir de cette libération n'a pas été la seule raison pour que je reste à Paris cette semaine-là. Il était normal que je participe, aux côtés du Premier ministre, aux débats à l'Assemblée nationale et au Sénat sur la Turquie.

Q - Lors de cette séance, François Bayrou a reproché à la diplomatie française d'avoir abandonné sans combat les trois exigences françaises traditionnelles à l'égard de la Turquie : reconnaissance du génocide arménien, reconnaissance diplomatique de Chypre, partenariat privilégié plutôt qu'adhésion pleine à l'Union européenne...

R - François Bayrou confond négociation et adhésion. Un processus commence, et il va durer de dix à quinze ans, où ces trois points, ainsi que de nombreux autres, vont être systématiquement abordés avec les Turcs. A l'unanimité, les 25 pays européens vérifieront que la Turquie respecte bien les conditions posées. Mais la France est sincère dans cette négociation, car elle souhaite que la Turquie, marche historique de l'Europe, ait sa chance d'être intégrée à l'intérieur des frontières et des valeurs de l'Union, plutôt que d'être rejetée vers d'autres modèles, aux contours beaucoup plus incertains, mais certainement pas souhaitables à nos portes.

Q - Mais, alors, pourquoi ne militez-vous pas en faveur de l'adhésion de l'Ukraine à l'Union européenne. N'y a-t-elle pas sa place, au moins autant que la Turquie ?

R - Le dialogue européen avec la Turquie a commencé en 1963. Il est normal qu'il puisse maintenant aboutir. En Ukraine, nous nous réjouissons de la révolution démocratique et sans violence qui est en train de s'y jouer. Il est clair que l'Union européenne doit mener un dialogue politique avec ce grand pays. Mais commençons, avant d'envisager autre chose, par tirer tout le parti possible de la nouvelle politique de voisinage décidée par l'Union, et dont l'Ukraine sera l'un des premiers bénéficiaires

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 28 décembre 2004)

(Entretien avec Paris Match, à Paris le 30 décembre 2004) :

Q - Pouvez-vous nous décrire votre émotion ? Celle du premier instant où vous avez vu les deux journalistes libres ?

R - Sur le tarmac de l'aéroport à Chypre, j'ai eu un vrai moment d'émotion. Je ne connaissais pas personnellement ces deux hommes, mais j'ai eu le sentiment d'avoir vécu quatre mois avec eux. Quatre mois, jour après jour, heure par heure. Alors ce premier contact m'a beaucoup touché. Je crois même que je leur ai dit merci. Merci d'être là.

Q - Comment les avez-vous trouvés ?

R - Extrêmement lucides, très précis. Ils ont compris que nos efforts des premières semaines avaient été utiles, notamment la mobilisation, avec la France, du monde arabe. Les ravisseurs se sont alors rendu compte que leurs prisonniers avaient de l'importance, qu'ils n'étaient pas seuls.

Q - Comment cela se passe, concrètement, ces discussions avec des gens sans visage ?

R - Pour la libération, un intermédiaire parle au nom des ravisseurs, pour déterminer les conditions techniques : dans quelle voiture, à quel endroit. Ce contexte chaotique explique aussi le temps nécessaire pour obtenir cette libération.

Q - Ce fameux intermédiaire n'était pas le premier. Comment met-on la main sur un intermédiaire fiable ?

R - Dans une telle situation, on reçoit beaucoup de propositions, des milliers d'informations. On vérifie tout et cela prend du temps. En général, les offres de services sont discrètes.

Q - Pourquoi les ravisseurs acceptent-ils, tout d'un coup, comme cela, de libérer les otages à quatre jours de Noël ? Sans conditions ?

R - Ces deux otages sont journalistes et les médias se sont énormément mobilisés. Le fait qu'ils soient français a sensibilisé le monde arabe et leur détention a eu un impact politique très fort. La religion compte, même si ce n'est pas la raison de leur acte. Ce groupe est complexe et appartient à la mouvance salafiste. Son processus de décision est collégial. Au début, il a même fallu prouver que vos deux confrères étaient bien des journalistes et non des espions.

Q - Par rapport à l'horreur qui a touché d'autres otages, le fait que Chesnot et Malbrunot soient français leur a-t-il valu une forme de clémence ?

R - L'organisation des ravisseurs fonctionne avec un "tribunal" interne. C'est lui qui a décidé de ne pas les condamner. Pour quelles raisons ? Je pense davantage parce qu'ils sont journalistes que français.

Q - Quels sont les pays qui vous ont fait des offres de services ?

R - C'est une opération qui a été menée directement par la France, à la fois pour les négociations et la libération. Nous avons eu des offres de coopération des pays de la région, qui ont été souvent utiles. Rien n'a été négligé.

Q - Quel rôle a joué la Syrie, alors que la France a attaqué Damas à l'Onu ?

R - Il y a eu des contacts avec les Syriens, comme avec d'autres pays arabes. Mais ce pays n'a pas eu de rôle particulier. S'agissant de l'Onu, nous avons simplement demandé, avec beaucoup d'autres, que la souveraineté du Liban soit enfin respectée.

Q - Avez-vous craint pour la vie de ces deux otages ?

R - Tous les jours. D'abord parce qu'ils étaient détenus par des gens qui n'ont pas hésité à tuer d'autres otages. Et parce qu'une bombe aurait pu les tuer. Le groupe qui détenait Christian Chesnot et Georges Malbrunot savait très bien ce qu'il voulait.

Q - Et que voulait-il exactement ?

R - Des réponses à leurs questions. Nous y avons répondu de manière publique, sans aucun compromis. Ce groupe nous a interrogés indirectement sur la politique français en Irak. J'ai répondu en partie dans mon discours aux Nations unies. J'ai réaffirmé que nous n'enverrions pas de soldats français en Irak. Nous avons expliqué la loi sur la laïcité, rappelé que cette loi protégeait d'abord la liberté de conscience et de culte. Ces explications ont été entendues dans la région. C'était une demande des ravisseurs.

Q - La France a donc donné des gages sur sa politique arabe ?

R - Nous n'avons donné aucun gage, ni fait de compromis. Notre action n'a pas changé, nous avons tenu la même ligne, marché au milieu de la route. Je n'ai pas changé, par exemple, la date de mon voyage en Israël. Et nous avons accueilli Yasser Arafat comme nous l'aurions fait de toute façon.

Q - Mais quand Jacques Chirac s'arrange pour ne pas rencontrer Iyad Allaoui, le Premier ministre irakien, au Sommet européen de Bruxelles des 4 et 5 novembre, est-ce vraiment un hasard, la non-reconnaissance du pouvoir irakien, ou un signe adressé aux ravisseurs ?

R - Pourquoi rechercher des arrière-pensées ? Jacques Chirac voulait aller aux funérailles du cheikh Zayed, un des plus grands dirigeants arabes contemporains, qu'il connaissait bien. Et le président irakien viendra en France en janvier. Il n'y a pas eu de gages, seulement une explication de notre politique.

Q - Mais y a-t-il eu des contacts avec Allaoui au moment de la libération ?

R - Nous avons informé les responsables irakiens de cette libération après que celle-ci se fut heureusement achevée.

Q - Le président de la République a salué le rôle de l a DGSE. Cela signifie-t-il que la diplomatie n'a pas réussi ?

R - Comment peut-on penser cela ! Nous avons toujours travaillé ensemble, de manière impeccable. Il s'agit d'un même et seul Etat : la France. Il y a des choses que seuls les diplomates peuvent faire, d'autres qui sont de la compétence des services de renseignement. C'est une des clés du succès. Dans d'autres cas, nous travaillons de la même façon avec la DST.

Q - Il faudra donc attendre plusieurs années pour savoir si une rançon a été versée ?

R - Le Premier ministre a dit très clairement que cela n'a pas été le cas. Sur le reste, la discrétion et le souci de sécurité doivent prévaloir.

Q - Parlons de l'affaire Julia, les "libérateurs" auto-proclamés. La polémique entre lui et vous enfle. Il semble avéré qu'ils ont fait capoter la tentative de libération, dont vous parlez, en septembre. Méritent-ils d'être poursuivis aujourd'hui ?

R - J'ai dit ce que j'avais à en dire, après d'ailleurs ce que Georges Malbrunot a déclaré avec beaucoup de clarté : il n'a jamais vu ceux qui prétendaient, sur les ondes, avoir vu les otages. Pour le reste, je laisse les intéressés face à leur conscience. Les familles des otages elles-mêmes ont demandé qu'on les laisse faire. Mais j'ajoute publiquement que cette équipe parallèle devra faire ainsi la preuve de sa crédibilité. La preuve est aujourd'hui faite.

Q - On a entendu aussi dire que la libération n'avait pas pu se faire "à cause d'une mauvaise volonté des Américains, de leurs bombardements"...

R - Cela n'a aucun sens : pour ce qui concerne nos rapports avec les Américains dans cette affaire, nous n'avons pas sollicité leur aide et ils ne nous ont jamais gênés.

Q - La France a-t-elle désormais les mains libres dans sa diplomatie et sa politique arabes ?

R - Nous avons toujours suivi notre cap. Pour nous, le sujet principal reste la paix au Proche-Orient et, en Irak, la reprise en main de leur destin par les Irakiens, à travers un processus politique et le départ des troupes étrangères prévu par la résolution 1546, le retour de la stabilité et la fin de la violence pour ce pays et ce peuple, qui souffrent depuis si longtemps.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 31 décembre 2004)

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