Tribune de M. Gérard Aschieri, secrétaire général de la FSU, dans "Libération" du 18 novembre 2004, sur les propositions du rapport de la Commission du débat national sur l'avenir de l'école et la réussite scolaire des élèves. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Tribune de M. Gérard Aschieri, secrétaire général de la FSU, dans "Libération" du 18 novembre 2004, sur les propositions du rapport de la Commission du débat national sur l'avenir de l'école et la réussite scolaire des élèves.

Personnalité, fonction : ASCHIERI Gérard.

FRANCE. FSU, secrétaire général

ti : Certains commentateurs ont analysé les propositions de la Commission du débat national sur l'école comme une victoire des " pédagogues " sur les " républicains ". Le lecteur attentif pourra sans doute se demander ce qui est " pédagogie " dans le rapport Thélot comme l'on peut se demander ce qu'ont de " républicaines " certaines réactions conservatrices. Et si en réalité les vrais vainqueurs étaient les libéraux ?

Il est pourtant frappant de voir combien le consensus se fait sur une idée dont la FSU, avec d'autres, est porteuse depuis de longues années : la nécessité de faire réussir tous les jeunes. On en demanderait presque des droits d'auteur !

Mais face à l'échec scolaire, deux attitudes sont possibles. L'une consiste à penser qu'un certain nombre de jeunes n'ont pas les " talents " ou les " facilités " nécessaires et que l'essentiel est simplement de leur permettre d'accéder au viatique qui les conduira au mieux à ces emplois non qualifiés ou à ces petits boulots dont on prévoit la pérennisation. L'autre consiste à postuler que tous les jeunes ont droit à une formation et à une qualification qui leur permettent d'envisager non seulement une insertion dans l'emploi mais une vie épanouie et une citoyenneté active, que tous a priori sont capables de réussir et qu'il faut tout faire pour que ce pari devienne une réalité. Nous avons choisi le second terme de l'alternative. Il est à craindre que la commission Thélot n'ait succombé aux sirènes du premier et que le gouvernement ne choisisse résolument ce cap.

De fait, la manière dont est traitée par le rapport la question des qualifications laisse songeur. Certes la nécessité de les élever est bien rappelée. Mais non sans mal. Et force est de constater qu'offrir à tous l'accès à des qualifications de plus en plus élevées ne fait pas partie des objectifs mis explicitement en avant pour le système éducatif.

Pourtant chacun sait aujourd'hui l'importance de qualifications reconnues pour s'insérer valablement dans la société et l'emploi ; et la nécessaire formation tout au long de la vie profite d'abord à ceux qui ont eu une formation initiale de haut niveau.

Est-ce un hasard si les réticences à affirmer clairement des objectifs ambitieux se font jour au moment même où l'enjeu est désormais de faire accéder massivement au baccalauréat les enfants des couches sociales les plus défavorisées ? Dire cela n'est pas abandonner à leur sort ceux qui sortent sans qualification : au contraire. L'affichage d'objectifs ambitieux, dans la loi de 1989, a permis non seulement d'augmenter le pourcentage de bacheliers sans réduire la valeur de ce diplôme mais également de diminuer sensiblement le nombre de jeunes sortant sans qualification.

Veut-on ou non donner un nouvel élan ? Si oui, il est incontournable de se donner clairement de tels objectifs, faute de quoi on sait très bien qui continuera à avoir largement accès aux qualifications et qui restera bloqué.

C'est dans cette perspective que doit être envisagée la question d'un " socle commun ". Si l'idée est qu'on ne peut en rester à une plus ou moins grande juxtaposition des savoirs enseignés, si l'on veut dire qu'il importe de donner du sens et de la cohérence à ce qu'on apprend à l'école, si l'on entend affirmer que tous les jeunes ont droit à une culture qui leur permette de s'insérer dans la société et qui soit un instrument de l'accès de tous aux qualifications, notre réponse est oui. Nous revendiquons une part de la paternité de cette conception de la culture commune.

Mais s'il s'agit de proposer à tous un minimum très minimal dont la maîtrise conditionnerait l'accès à des compléments plus formateurs, le risque est réel d'une école à plusieurs vitesses : avec, pour les uns, le seul minimum et, pour les autres, l'accès à des savoirs plus riches et diversifiés. Or qui peut avoir des illusions sur l'origine sociale de ceux qui auraient des " facilités " et de ceux qui auraient des " difficultés " ?

Certes lire, écrire, compter, communiquer en anglais, se débrouiller avec un ordinateur sont nécessaires pour s'insérer dans la société mais qui peut dire que c'est suffisant ? Certes tous les jeunes ne maîtrisent pas ces bases à la sortie du système éducatif, et c'est inacceptable. Mais la réponse réside dans une nouvelle " culture commune " qui se donne les moyens d'y remédier et précise à la fois " l'essentiel " qui doit être acquis par tous et les prolongements diversifiés à proposer à tous dans les différents enseignements. Peut-on sérieusement prétendre qu'on réglera les difficultés d'un élève en mathématiques ou en français en le privant d'histoire-géographie, d'enseignement artistique ou d'EPS ?

Il n'est pas possible de concevoir cette culture commune comme repliée sur la seule scolarité obligatoire actuelle ; il est indispensable de la concevoir de façon dynamique en ayant en tête les nécessaires poursuites d'études ; comment imaginer qu'il est possible d'accéder aux savoirs complexes de la société moderne sans prolongement de la scolarité jusqu'au moins 18 ans ?

Pour prendre une image, nous récusons une conception du socle des enseignements fondamentaux qui l'apparenterait au " panier de soins " que certains libéraux prônent pour l'assurance maladie, c'est-à-dire une protection basique contre les " gros risques " mais incapable d'assurer véritablement la santé de tous.

Que penser alors de l'insistance sur la " personnalisation " des apprentissages ? S'agit-il de mieux prendre en compte les difficultés des élèves dès le début de la scolarité ? De pouvoir alterner les formes de travail pédagogique et mieux suivre chaque élève ? Non seulement nous répondons oui mais nous le revendiquons.

Mais est-ce bien l'intention ? Le discours sur les " talents " des élèves, largement repris par le Premier ministre, rappelle étrangement le discours ancien sur les dons, avec l'a priori que tous les élèves ne seraient pas également prédisposés à réussir et qu'il faudrait en prendre acte : la question serait alors de permettre à chacun de réussir " quelque chose ". D'où l'idée d'adapter les " temps d'apprentissage " : les uns iront plus vite que les autres au-delà des " fondamentaux ", avec le risque que la tortue ne rattrape jamais le lièvre. Et, si l'on combine cela avec ce que prévoit le rapport de la commission Thélot en matière d'orientation et de construction des séries en lycée, le danger est réel que les uns soient dès le début du collège destinés aux savoirs minimaux et aux filières courtes tandis que les autres se verraient ouvrir largement l'éventail des possibles. Inutile de préciser qu'elle sera l'origine sociale des uns et des autres. Et ce danger devient d'autant plus redoutable lorsque l'on regarde la question des moyens mis en avant pour lutter contre l'échec.

Est-ce en ignorant la professionnalité des personnels, leurs qualifications, voire en rejetant certains hors de l'école que l'on aidera mieux les élèves ? Est-ce en multipliant les hiérarchies, en modifiant les structures que l'on luttera efficacement contre l'échec ? Rien ne se fera sans des professionnels qualifiés, et pas seulement des enseignants. L'école, ce doit être de plus en plus des personnels divers qui travaillent ensemble, en pleine responsabilité et non pas des exécutants aux ordres. Il faut s'appuyer sur l'engagement des personnels de l'éducation en faveur de leurs élèves. Il s'agit non pas de les culpabiliser, d'alourdir leur travail, de l'asservir à des contrôles tatillons ou de le bureaucratiser. Il s'agit en libérant du temps, en leur garantissant une formation, en reconnaissant leur place, leurs droits et leur statut, en développant la recherche... de les aider à faire mieux, à faire évoluer leurs métiers, à transformer l'école.

Comment ignorer enfin, comme le fait le rapport Thélot, la question du budget ? Les trois phrases qui expédient le sujet pour suggérer que l'essentiel serait une meilleure utilisation des moyens existants se lavent les mains des coupes claires intervenues depuis trois ans, qui compromettent toute possibilité d'avancer. Qui peut penser ainsi améliorer le système éducatif ? La proposition, pourtant juste et consensuelle, de consacrer plus de moyens aux établissements qui concentrent le plus de difficultés, n'a de sens que dans le cadre d'une programmation de moyens nouveaux. Faute de quoi, on en sera réduit à l'expédient de redéploiements qui déshabilleraient les uns pour insuffisamment habiller les autres.

La réussite de tous est un pari certes difficile. Pourtant ne pas le tenter c'est être assuré de perdre. Et on ne le gagnera ni en renonçant aux ambitions, ni en ignorant les personnels, ni en mégotant sur les moyens.

(Source http://www.fsu.fr, le 19 novembre 2004)

Rechercher