Interview de M. François Chérèque, secrétaire général de la CFDT dans "Les Echos" du 7 janvier 2005, sur la politique de l'emploi pour 2005, la relance de la politique industrielle, la réforme des 35 heures et le recours aux heures supplémentaires et le réformisme. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. François Chérèque, secrétaire général de la CFDT dans "Les Echos" du 7 janvier 2005, sur la politique de l'emploi pour 2005, la relance de la politique industrielle, la réforme des 35 heures et le recours aux heures supplémentaires et le réformisme.

Personnalité, fonction : CHEREQUE François, CORMAMOND Leila de.

FRANCE. CFDT, secrétaire général

ti : Les Échos - Vous avez dénoncé de nombreuses fois l'absence de politique de l'emploi. La feuille de route donnée cette semaine par Jacques Chirac va-t-elle permettre selon vous de changer la donne ?

François Chérèque - On trouve beaucoup de choses dans les propositions du chef de l'État qui pourraient faire une politique de l'emploi. Mais il y a des contradictions fortes entre les intentions affichées et ce que nous observons de la politique du gouvernement depuis l'élection présidentielle. Jacques Chirac annonce une relance de la politique industrielle. C'est une bonne orientation pour les années à venir, mais cela ne résout pas la situation d'aujourd'hui. Or, pour l'instant, le gouvernement mise toute sa stratégie sur le retour de la croissance, les départs des générations issues du baby-boom et depuis peu, sur la création de 500 000 emplois de services. On en voit les limites. De plus, le soutien au pouvoir d'achat, qui serait de nature à relancer la croissance, n'est vraiment pas pris par le bon bout : augmentation insignifiante pour les fonctionnaires, recours aléatoire aux heures supplémentaires dans le privé, suppression des allégements de charges au niveau du Smic. Cette mesure encouragera inévitablement les employeurs à maintenir les salariés au Smic. C'est une trappe à bas salaires qui nous est proposée. Au passage, tous ces allégements de charge sont accordés sans contre partie sur l'emploi. Rien de tout cela n'est de nature à nous rassurer.

Le gouvernement va relancer la politique industrielle. Qu'en pensez-vous ?

Nous étions présents dans la commission Beffa et nous soutenons ses conclusions. L'investissement d'aujourd'hui dans la recherche fait l'emploi de demain. Cela ne peut donc que nous réjouir. En revanche, le financement du projet par les privatisations nous inquiète. Ces recettes sont déjà gagées plusieurs fois. Ne doivent-elles pas alimenter le fonds de réserve des retraites ? Le gouvernement est en pleine contradiction : comment peut-il concilier un tel projet de grande envergure avec la baisse des ressources de l'État qu'il amplifie avec les allégements de charges et de nouvelles baisses d'impôts. L'équation semble insoluble.

Le chef de l'État veut que l'ANPE et l'Unédic se coordonnent au plus vite pour la création d'un guichet unique en faveur des chômeurs. Y êtes-vous favorable ?

Je souhaite aller plus loin que ce qui a déjà été fait. Il faut à tout prix sortir de la confrontation entre les différentes institutions, pour nous recentrer sur l'intérêt des chômeurs. Je propose de mettre en place un interlocuteur unique pour chaque demandeur d'emploi. Il devra accompagner le chômeur à chaque étape de son parcours, de son inscription au chômage à son retour à l'emploi. Il est urgent de mettre en place un groupement des différents partenaires. C'est ce que nous attendons de la convention tripartite État-ANPE-Unédic qui doit être négociée avant l'été.

Êtes-vous prêt à une fusion entre l'ANPE et l'Unedic ?

Non, mais les chômeurs ont besoin qu'elles travaillent étroitement ensemble. Il faut associer leurs compétences, avec celles de l'Afpa, de l'Agefiph pour les handicapés, les régions, bref, tous les interlocuteurs des chômeurs. La mise en place d'un référent unique et la création de parcours identifiés pour les demandeurs d'emploi doivent être définis avant la négociation de la nouvelle convention d'assurance-chômage, prévue pour le deuxième semestre. Nous ne replongerons pas dans le piège de la dernière convention, où l'État a abandonné les partenaires sociaux gestionnaires de l'Unédic en abaissant l'allocation de solidarité spécifique (ASS) : nous voulons qu'il assume sa part du coût du chômage et que le rôle de chacun soit précisé avant la négociation entre les partenaires sociaux.

Concernant les intermittents, Renaud Donnedieu de Vabres veut imposer à l'Unedic de prendre en compte les améliorations des conditions d'indemnisation qu'il a accordées.

Il faut que le ministre de la Culture cesse ses incursions et ses menaces sur ce qui relève des partenaires sociaux. C'est simple : ou il paie et il a voix au chapitre, ou il ne paie pas et ce sont les partenaires sociaux qui décident seuls. Le déficit du régime est de 15 milliards d'euros, et le fonds créé par l'État n'est jusqu'à présent que provisoire. Qu'il le pérennise et on verra ensuite ce que l'on peut décider. J'ajoute que ce n'est pas le ministre de la Culture qui agrée les accords de l'assurance-chômage, mais le ministre de la Cohésion sociale.

Vous rencontrez mardi les autres confédérations sur les 35 heures. Cela peut-il aboutir à une mobilisation commune ?

Plus l'unité sera large, plus ce sera efficace pour contrer les projets du gouvernement. La CFDT est partisane d'une action un samedi après-midi avant le débat parlementaire. Nous nous rejoignons tous sur un point : aucun assouplissement ne doit se faire sans négociation avec les syndicats, dans les branches puis dans les entreprises. Le dialogue social doit rester la règle, comme le prévoyait la loi Fillon. Ce gouvernement, qui répète à l'envi qu'il faut alléger le Code du travail, sera celui qui l'aura le plus étoffé en deux ans. Il est en train de construire une usine à gaz sur les 35 heures.

Ne vous trouvez-vous pas en porte-à-faux avec une partie des salariés ?

Il y a effectivement un phénomène que les organisations syndicales ne peuvent négliger : la forte demande de pouvoir d'achat des salariés. Le mirage proposé par le gouvernement de travailler plus pour gagner plus peut séduire certains et complique notre tâche. Mais l'augmentation des salaires ne se négocie pas par le développement des heures sup !

Que pensez-vous du protocole d'accord signé entre l'assurance-maladie et trois syndicats de médecins libéraux, et vivement dénoncé par les généralistes de MG France ?

Nous partageons les critiques de MG France. L'accord repose sur des économies que l'assurance-maladie n'aura pas les moyens de contrôler, et les revalorisations profiteront surtout aux spécialistes. C'est un comble, alors que la mise en place du médecin traitant repose avant tout sur les efforts des généralistes. En plus, les possibilités de dépassements tarifaires en cas d'accès direct aux spécialistes conduiront inévitablement à une médecine à deux vitesses.

La CFDT préside l'assurance-maladie. Quelle va être votre stratégie ?

Nous allons proposer aux membres du conseil d'administration de la Cnam un avis critique sur cette convention. Tout en sachant bien que le directeur de l'assurance-maladie pourra passer outre, puisque la loi lui donne carte blanche.

N'avez-vous pas le sentiment de faire de la figuration ?

Le directeur a toujours la possibilité de nous écouter ! Et puis, il faut laisser vivre le système, et voir si un désaccord durable s'instaure ou non entre le directeur et son conseil, avant de le remettre en cause. Pour l'heure, c'est surtout le ministre qui, en intervenant directement dans la négociation avec les médecins, a été le premier à enfreindre la loi qu'il venait de faire voter.

Les négociations sur les seniors et sur la pénibilité vont débuter prochainement. Le patronat veut lier les deux sujets. Y êtes-vous prêt ?

Les travaux pénibles ne sont pas tous occupés par des seniors, et les seniors ne font pas tous des travaux pénibles. Nous n'avons donc pas l'intention de suivre le Medef sur ce point. Le risque serait de ne parler que de préretraites pour quelques-uns et d'esquiver les questions essentielles de la pénibilité et de l'emploi des plus de 50 ans.

La CFDT a passé une année et demie difficile après la réforme des retraites. Voyez-vous le bout du tunnel ?

C'est le syndicalisme dans son ensemble qui est dans une passe difficile, et pas seulement en France. Je ne dis pas cela pour nier les débats internes à la CFDT, mais il ne faut pas que l'arbre cache la forêt. Cela étant, nous avons engagé, depuis la réforme des retraites, une vaste réflexion qui va continuer jusqu'au Congrès de Grenoble, en juin 2006. Je pense que nous sommes de nouveau rentrés dans une phase de développement.

Votre numéro deux, Michel Jalmain, quitte la CFDT. Qui va le remplacer ?

Ses dossiers vont être répartis entre deux membres de la commission exécutive. Je proposerai au bureau national la semaine prochaine que Rémy Jouan, actuellement chargé des conditions de travail, coordonne l'action revendicative et Annie Thomas vient d'être élue première vice-présidente de l'Unédic à l'unanimité. Elle prendra ses fonctions le 1er mars.

Dans votre rapport d'octobre 2004, vous décrivez le paysage syndical, avec d'un côté un pôle réformiste que vous formeriez avec la CFTC et la CGC, et à l'opposé, un pôle protestataire mené par la CGT. Votre vision n'est-elle pas trop manichéenne ?

C'est une lecture simpliste de notre approche. La CFDT ne veut pas partager le paysage syndical entre, d'un côté, des réformistes et, de l'autre, des protestataires. Pour la CFDT, réformisme et contestation ne s'opposent pas. Ceux qui nous font le reproche de cette vision binaire sont souvent ceux qui n'arrivent pas à passer du stade de la contestation à celui de la proposition et de l'engagement.


Propos recueillis par Leïla de Cormarmond, Etienne Lefebvre et Lucie Robequain


(Source http://www.cfdt.fr, le 7 janvier 2005)

Rechercher