Interviews de M. François Hollande, premier secrétaire du PS, à "Sud-Ouest" le 29 novembre 2004, à "France 2" le 30 novembre 2004, dans "Le Monde" le 1er décembre 2004, et discours le 2 décembre 2004, sur la préparation du référendum interne au parti socialiste sur la Constitution européenne. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interviews de M. François Hollande, premier secrétaire du PS, à "Sud-Ouest" le 29 novembre 2004, à "France 2" le 30 novembre 2004, dans "Le Monde" le 1er décembre 2004, et discours le 2 décembre 2004, sur la préparation du référendum interne au parti socialiste sur la Constitution européenne.

Personnalité, fonction : HOLLANDE François, DIVE Bruno, LABORDE Françoise, GATTEGNO Hervé, MANDRAUD Isabelle, MONNOT Caroline.

FRANCE. PS, premier secrétaire

ti : SUD OUEST

daté du 29 novembre 2004

Q - A trois jours du vote des militants socialistes, quel jugement portez-vous sur la campagne qui s'achève ?

R - Cette campagne a été utile. Utile d'abord aux socialistes. Car elle a été l'occasion d'un échange sur des arguments portant sur le texte, mais aussi sur le contexte, voire sur les prétextes. Echange qui a élevé le niveau de compréhension et d'information de nos adhérents et de nos dirigeants sur la construction européenne et le traité constitutionnel. Cette campagne a aussi été utile pour la démocratie. Notre parti en a donné un bel exemple en se livrant à cet exercice de vérité et de décision. Puisque les militants, et eux seuls, choisiront la position du Parti socialiste. Enfin, ce débat a été utile aux Français et à l'Europe. Car il a conduit les médias à s'intéresser au sujet qui sera celui du référendum national.

Q - N'y a-t-il pas des risques de fracture durable au sein du parti, quelle que soit d'ailleurs la réponse ?

R - Les risques ne sont pas les mêmes. Si le oui l'emporte, nous poursuivrons la stratégie arrêtée à Dijon et qui nous a permis de remporter les grands succès électoraux du printemps. En revanche, si le non devait gagner, nul n'est capable d'en évaluer les conséquences, de dire ce qui se produirait au sein même du Parti socialiste. La plupart des dirigeants, notamment le premier secrétaire, se retrouveraient en porte-à-faux. Je vois d'ailleurs fleurir dans la presse des hypothèses de combinaisons au lendemain du vote, voire les noms d'éventuels successeurs ! Cela ne me rappelle rien de bon.

Q - Si vous n'aviez qu'un seul argument pour voter oui, vous choisiriez lequel ?

R - L'avenir de l'Europe est l'avenir des socialistes. L'Europe sera en état, dans deux ans, non seulement de mieux marcher, mais de mieux peser sur le destin du monde face à la présidence impériale de George W. Bush. Le non, comme souvent, c'est l'arrêt. Sur le plan européen, il provoquerait une crise, dont on imagine l'ampleur, mais pas le dénouement. La construction politique de l'Europe serait durablement embourbée.

Q - Vous avez souvent expliqué, dans cette campagne, que vos alliés, ce sont les socialistes européens. Ce ne sont donc plus les communistes, les Verts, les radicaux de gauche ?

R - Heureusement que pour l'Europe, notre alliée fut la gauche européenne ! Car les communistes n'ont jamais voté un traité européen. Chevènement nous a quittés au moment du traité de Maastricht. Ce serait un comble de lui donner raison aujourd'hui alors qu'il a eu tort ! Quand je l'entends espérer une recomposition de la gauche, je lui dit : non merci ! Nous avons déjà donné, le 21 avril. Avec François Mitterrand puis Lionel Jospin, nous avons toujours su rassembler la gauche sur notre ligne, pas sur la leur.

Q - Justement, on a beaucoup fait parler Mitterrand durant cette campagne...

R - Je ne l'ai pas fait, pour ce qui me concerne. Il suffit de s'en tenir aux actes. S'il y a une constante dans sa vie politique, c'est l'Europe ! Je n'ai pas besoin de le faire parler, il me suffit de faire parler l'Histoire.

Q - Et Jospin ? Il s'est engagé pour le oui, mais vous a reproché ce référendum.

R - Lionel Jospin est un homme qui a le sens du parti et de l'intérêt collectif. J'écoute donc toujours avec attention ce qu'il dit. Et je n'oublie pas ce que je lui dois.

Q - En cas de victoire du non, que ferez-vous ?

R - Poser cette question, c'est déjà convenir qu'il y aurait un problème. Si le non l'emporte, c'est l'inconnu ! La dynamique que nous avons créée au sein du PS depuis deux ans et demi s'arrêterait. Mais je ne veux pas utiliser ma personne, ma fonction, ma responsabilité, pour peser sur le vote des militants. Parce que je considère que les seuls enjeux, ce sont le traité constitutionnel et l'avenir du Parti socialiste. Pas le mien. Je ne veux pas réduire cette consultation à une affaire de personne.

Q - Et si le oui l'emporte, que se passe-t-il ?

R - Je poursuivrai, avec la même majorité et sur la même ligne, notre stratégie de reconquête. J'associerai tous les socialistes à la préparation du projet, quel que soit leur vote du 1er décembre, qu'ils soient dans la majorité ou dans la minorité. Nous avons besoin de tout le monde. Je suis garant de l'unité du PS ; je l'ai suffisamment montré depuis 2002.

Q - Pensez-vous qu'on connaîtra jeudi le nom du candidat socialiste à l'élection présidentielle ?

R - Le vote du 1er décembre ne doit pas constituer une victoire personnelle. Il doit être une victoire pour tout le Parti socialiste.

Q - Il se dit beaucoup que vous vous êtes révélé lors de cette campagne. Que le personnage indécis ou consensuel a cédé la place à un battant. C'est votre sentiment ?

R - J'ai toujours veillé à faire prévaloir la synthèse et le rassemblement. Pour moi, ce n'est pas un défaut. C'est une nécessité dans ma fonction. Mais, lorsqu'il s'est agi de défendre mes convictions et l'identité même de mon parti, j'ai été heureux de mener ce débat. Heureux et libre ! Et si certains ne me connaissaient pas sous ce jour, je ne regrette pas d'avoir ouvert cette consultation interne. Elle aura au moins servi de révélateur.

Q - On a l'impression que l'arrivée de Nicolas Sarkozy à la tête de l'UMP vous fait plaisir. En tout cas, vous stimule.

R - Ce n'est pas moi qui l'ai choisi ! Mais cette nomination-élection a au moins le mérite de la clarté. Nous avons, avec Nicolas Sarkozy à la tête de l'UMP, un parti franchement de droite, avec un libéralisme assumé et une prise de distance assumée par rapport à la laïcité. A la gauche de présenter une alternative !


(Source http://www.psinfo.net, le 2 décembre 2004)


France 2
Le 30 novembre 2004


Q- Avec F. Hollande ce matin, nous allons évoquer évidemment le scrutin quoi aura lieu mercredi, où les militants socialistes voteront en faveur ou contre le projet de Constitution européenne. Mais avant de vous interroger sur ce thème, F. Hollande, un commentaire sans doute sur le remaniement ministériel auquel on a assisté hier, après le départ de N. Sarkozy du Gouvernement. H. Gaymard à l'Economie, J.-F. Copé au Budget, ce sont des proches du président de la République.

R-D'abord bonjour. C'est vrai qu'il y a eu un remaniement. Mais qu'est-ce que cela va changer ? L'un est parti, on a cru comprendre que c'était N. Sarkozy, qu'il ne le faisait pas forcément de son plein gré ; d'autres viennent, monsieur Gaymard. L'un serait pour Sarkozy, l'autre serait pour J. Chirac. Mais qu'est-ce qui va changer dans la vie quotidienne et dans la politique économique de nos concitoyens ? C'est-à-dire, en définitive, on va avoir la même stratégie budgétaire qui consiste à donner à tous des sacrifices, mais des cadeaux qu'à quelques uns. On va avoir une politique de privatisation, on nous l'a confirmé tout à l'heure. On va avoir une politique qui ne met pas la priorité dans la lutte contre le chômage. Donc les ministres peuvent changer, la politique, elle, reste la même. Si vous voulez attendre le vrai changement, peut-être à mon avis, mieux vaudrait attendre 2007.

Q-Vous ne considérez pas qu'il y a une droite un peu plus libérale ou un peu moins libérale ? Hier, ici même, L. Fabius disait que N. Sarkozy incarnait une sorte de droite américaine, très libérale, plus en tous cas que les chiraquiens.

R-Sûrement que N. Sarkozy va être encore plus à droite, mais il était dans le gouvernement avec J.-P. Raffarin et sous l'autorité de J. Chirac, depuis deux ans et demi. Et donc il appliquait la politique que le chef de l'Etat lui demandait d'exécuter. Encore aujourd'hui, ce sera la même chose avec H. Gaymard. Moi je ne fais pas de distinction entre la droite. La droite est au pouvoir depuis deux ans et demi, elle mène sa politique. On en voit les résultats : une croissance faible, chômage élevé, des prix qui non loin de baisser, ont augmenté pour les Français. Il faudra juger globalement la droite. Ce serait quand même trop facile de dire qu'il y aurait 2 droites : une qui pourrait être l'alternative à la précédente. Non il n'y a qu'une seule droite et la seule alternative, c'est la gauche.

Q-Qu'est-ce qui change pour le premier secrétaire du Parti socialiste que vous êtes, d'avoir en face de soi, si je puis dire, à la tête de l'UMP N. Sarkozy ? Est-ce que c'est la même chose ou pas ?

R-Les choses sont plus claires. Nous avons maintenant...

Q-Une droite de combat, c'est ça que vous diriez ?

R-Un successeur d'abord à J. Chirac, je crois qu'il s'est mis dans cette posture, je ne sais pas si J. Chirac l'acceptera mais en tous cas, il y a là un prétendant qui affiche clairement ses intentions. Ce prétendant dit qu'il est vraiment à droite, qu'il veut aller jusqu'au bout du libéralisme, il est même méfiant par rapport à des règles qui nous paraissaient être des règles acceptées dans toute la République, depuis longtemps : la laïcité qu'il considère comme une vielle boutique qu'il faudrait maintenant fermer, et puis il regarde - on l'a même bien vu par rapport à son show qui était un show à l'américaine -, il regarde les Etats-Unis comme sa référence. Ecoutez, ça c'est le choix que fait la droite, mais nous n'avons pas à commenter le droite, nous, les socialistes. Nous avons à faire une gauche qui ne soit pas une gauche de rejet, simplement [visant à] sanctionner la droite. Nous allons faire une gauche qui donne espoir et donc qui, prépare, et le mieux possible, des propositions, un projet, qui puissent correspondre aux aspirations de nos concitoyens. Et je crois qu'aujourd'hui, ils attendent que sur l'éducation, sur la santé, sur l'environnement, sur les services publics, nous soyons à la hauteur du défi qui nous a été lancé.

Q-Donc à vous entendre, le fait de dire "oui" au référendum européen n'est en aucune façon une façon de se ranger dans le camp du Gouvernement ou de la majorité actuelle, comme vous le reprochent les partisans du non, au sein du Parti socialiste.

R-Ce serait quand même curieux, paradoxal, que dire "oui" serait dire "oui" à d'autres. Non, c'est "oui" à nous-mêmes. Ce sont nous les socialistes qui avons fait avancer l'Europe.

Q-62% des militants socialistes, selon un sondage à paraître ce matin dans Le Figaro, disent qu'en effet ils sont pour le "oui" à la Constitution européenne.

R-Oui, parce que ce sont des socialistes - F. Mitterrand au premier chef -, puis des Premiers ministres socialistes, L. Jospin le dernier, qui ont fait avancer l'Europe, qui ont donné à l'Europe justement ce visage politique qui doit se consacrer maintenant à travers le traité constitutionnel. Mais je m'étonne de cet argument entre socialistes. Nous avons à nous déterminer par rapport à un traité constitutionnel : est-ce qu'il est bon, est-ce qu'il n'est pas bon ? S'il est bon en tant que socialistes, en tant qu'européens, il faut le prendre. S'il n'est pas bon, il faut le rejeter. Mais on n'a pas à se déterminer par rapport à qui vote, ou ne vote pas le traité. Et moi je me permettrai pas de dire que ceux qui votent "non" vont le faire, avec J.-M. Le Pen, de Villiers ou les extrémistes de tout poil, parce que ce serait un argument qui ne serait pas convenable dans le débat. Alors je demande, à quelques jours, heures même, puisque demain le choix sera fait, je demande aux socialistes de se déterminer simplement par rapport à ce qui est leur histoire, leur identité, leur engagement, ce qui a fait finalement la force du Parti socialiste, un parti qui veut être à gauche mais qui considère que l'Europe fait partie de notre avenir.

Q-Qu'est-ce qui va se passer si le "non" est très minoritaire ? Est-ce qu'il y aura je ne sais pas disons les choses brutalement, des règlements de compte au sein du Parti socialiste si par exemple, le "non" ne dépasse pas la barre des 25% ? Il va y avoir quoi ? Vous allez dire à L. Fabius : Au revoir, merci pour tout ?

R-Si le "oui" l'emporte - et c'est la position que je défends et qui, je l'espère, sera massivement adoptée par les militants socialistes parce que c'est le choix conforme, précisément, à nos valeurs, si le oui l'emporte - moi, je rassemble tous les socialistes. Je sais ce qui se passe si le "oui" l'emporte, nous nous rassemblons, nous préparons notre projet, nous restons sur la dynamique que nous avons su créer et que j'ai su engager pour mon parti, au lendemain de la défaite de 2002, mais qui nous a permis d'avoir les grandes victoires de 2004. Si le oui l'emporte, je sais ce qui se passe. J'emmène donc les socialistes vers les échéances de 2007, un projet, le moment venu un candidat ou une candidate, et puis l'affrontement à l'égard d'une droite qu'il faut absolument mettre en difficulté parce qu'aujourd'hui elle pèse sur les choix de nos concitoyens. Mais si le "non" l'emporte, je ne sais pas ce qui se passe. Donc je fais tout pour que je connaisse la réponse et qu'en plus, cette réponse permette aux socialistes de se rassembler.

Q-Mais si le "non" est très minoritaire, vous n'avez pas répondu ?
R-J'emmène tous les socialistes.

Q-Tout le monde aura sa place.

R-J'emmène tous les socialistes, quels qu'ils soient, quel que soit leur choix, leur vote, je les emmène. Je ne suis pas sûr que l'inverse serait vrai.

Q-Autre question du sondage : Jospin reste le meilleur candidat pour une majorité de militants, de sympathisants socialistes, suivi par Delanoë et J. Lang et puis suivi ensuite par vous-même, F. Hollande et D. Strauss-Kahn. Jospin, meilleur candidat de la gauche, ça vous surprend ?

R-Non, cela me paraît assez compréhensible. Il a été notre...

Q-Est-ce qu'il va revenir ou il va... ?

R-C'est une autre question... Il a été notre leader, il a été premier secrétaire du Parti socialiste, ensuite Premier ministre. Il nous a permis de gagner en 97...

Q-Et il a été battu et il est parti.

Bon, il a fait ce choix que l'on sait mais ça reste une personnalité estimée, respectée. Je rappelle d'ailleurs qu'il vote "oui" au référendum interne du Parti socialiste.

Q-Et vous pensez qu'il va revenir ? Il vous a fait quelques confidences à cet égard ?

R-Ce qu'il m'a dit, c'est qu'il souhaitait que ce soit le "oui" qui l'emporte.

Q-Sur un tout autre thème, j'aimerais avoir votre point de vue sur un début de polémique sur ce qui s'est passé en Côte d'Ivoire. On a vu qu'il y avait des images qui avaient été filmées par la télévision ivoirienne qui montrent, qu'en effet, l'armée française aurait peut-être tiré sur la foule dans des conditions un peu étranges. Mme Alliot-Marie a démenti. Vous suivez cette affaire et ça vous préoccupe ?

R- Ce qui me préoccupe, c'est d'abord la situation en Côte d'Ivoire parce qu'il y a là une guerre civile qui peut à tout moment recommencer. Ce qui me préoccupe, c'est la situation de nos ressortissants, certains sont partis, d'autres sont restés. Ce qui me préoccupe, c'est l'attitude du président Gbagbo, parce qu'on ne peut pas dire qu'il soit parfaitement clair, oui peut être lui-même est il trop clair dans ses intentions, mais pas clair dans ses moyens. Ce qui me préoccupe, c'est si il y a eu effectivement des actes qui mériteraient d'être connus et, à ce moment là, il faut que toutes les enquêtes soient engagées. Mais pour le moment, je demande qu'on ne suspecte pas, qu'on dise simplement ce qui s'est passé ou ce qui ne s'est pas passé.

Merci F. Hollande.

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 30 novembre 2004)


LE MONDE
daté du 1er décembre 2004


Q - Comment convaincre les partisans du " non " et les hésitants qu'il y a suffisamment d'avancées sociales dans la Constitution européenne que vous appelez à approuver ?

R - Après plus de deux mois de débat, il n'a pas été possible, pour les tenants du " non ", de démontrer qu'il y avait le moindre recul dans le traité constitutionnel. Il contient au moins trois avancées sociales incontestables.

La première, c'est la Charte des droits fondamentaux, qui offre des garanties à tous les citoyens et assure une meilleure protection des salariés. L'effectivité pleine et entière a été confirmée par le Conseil constitutionnel.

Deuxième avancée, les syndicats sont érigés en acteurs du droit social européen. C'est la raison pour laquelle la quasi-totalité des syndicats en Europe l'ont approuvée.

Enfin, les services publics sont non seulement reconnus, mais protégés quant à la spécificité de leurs règles et de leurs financements. Ce texte permettra donc à la gauche de mener librement, et même avec plus de force encore, sa politique si elle revient aux responsabilités.

Q - Qu'apportera concrètement cette Charte aux salariés ?

R - Elle introduit des règles en matière de protection contre les licenciements, d'information des salariés et de limitation de la durée maximale de travail. Elle accorde à tous le droit à la sécurité sociale. Elle assure l'égalité entre les femmes et les hommes dans les domaines de l'emploi et de la rémunération. Elle s'appliquera partout en Europe, et notamment dans les pays qui viennent d'accéder à l'Union. Elle contient, en elle-même, les principes à partir desquelles une harmonisation sociale est possible. C'est cela l'Europe. Et je m'étonne que certains gardent sur ce traité un raisonnement franco-français. Ce qui est étrange pour des socialistes supposés être d'abord internationalistes.

Q - Pourquoi, dès lors, réclamez-vous un traité social sitôt la Constitution approuvée ?

R - Elle n'est pas l'aboutissement de notre combat, c'est un cadre. L'Europe est une construction qui avance par étapes : il y a eu le marché commun, le grand marché intérieur, puis la monnaie unique. Que nous manque-t-il ? Des institutions politiques responsables, une démocratie renforcée, des droits sociaux reconnus : c'est le traité constitutionnel. Il reste à aller plus loin dans l'harmonisation. Ce sera l'étape du traité social.

Q - Que répondez-vous aux partisans du " non " qui pointent des contradictions avec la campagne du PS " Et maintenant l'Europe sociale " lors des élections européennes de juin 2004 ?

R - Notre campagne n'était pas faite par rapport au traité constitutionnel mais par rapport aux politiques qui, dans ce cadre-là, pourraient faire avancer l'Europe sociale. Le tout, dans un Parlement européen que nous espérions majoritairement à gauche. Ce n'est pas le cas. Mais, si les principes de l'Europe sociale figurent dans le traité, il y a encore beaucoup à faire pour les traduire en actes. C'est la tâche des socialistes européens. L'Europe sociale n'est pas un slogan, c'est un engagement collectif dont nous ne sommes pas les seuls dépositaires.

Q - Vous souhaitiez la disparition de la règle de l'unanimité en matière fiscale pour favoriser l'harmonisation entre les pays membres. Or, dans le traité, cela n'y figure pas.

R - Dans 25 domaines, et non des moindres (énergie, agriculture, budget...), les décisions ne sont plus prises à l'unanimité, mais à la majorité qualifiée. Nous n'avons pas pu encore aller jusque-là pour l'harmonisation fiscale. Est-ce une raison suffisante pour dire " non " ? Laurent Fabius le pense et nous dit qu'il suffirait de se remettre autour d'une " table " et la magie opérerait. Le plus simple est de trouver la table. Mais avec quels partenaires autour ? Jacques Chirac comme négociateur français ? Avec dix-huit chefs de gouvernement conservateurs ou libéraux ? Et seulement sept socialistes, dont les plus modérés - comme les Britanniques ou les Allemands - considèrent que le traité va déjà trop loin, et les plus à gauche - comme les Suédois - se méfient d'être contraints, par une majorité qualifiée, de baisser leurs impôts ?

Q - Abandonnez-vous cette revendication ?

R - Il faut parfois la prendre avec prudence.

Q - Vous avez dit, à propos des syndicats, que s'ils avaient approuvé, pour la plupart, le texte, c'est qu'ils y trouvaient d'évidence quelque chose qui les satisfaisait. On peut employer le même argument avec les gouvernements de droite...

R - Le traité constitutionnel n'est ni socialiste ni libéral. Il organise l'Europe, avec des valeurs qui nous sont communes. Et je considère que la négociation a permis de faire droit à davantage de principes progressistes que libéraux : c'est la première fois qu'un traité européen reconnaît le développement durable, le plein-emploi, la protection sociale et la lutte contre toutes les discriminations. L'Europe a toujours été un compromis entre pays, au-delà de l'orientation de leurs gouvernements, et entre partis. Elle ne s'est jamais faite avec un seul parti dans un seul pays.

Q - Le socialisme passe-t-il aujourd'hui par la reconnaissance du principe de " concurrence libre et non faussée " ?

R - La concurrence existe partout, y compris au sein du Parti socialiste. Plus sérieusement, ce principe était déjà inscrit dans le traité de Rome de 1957 ! Il a été repris, et même élargi, dans l'Acte unique européen de 1986, sans que cela choque le signataire français du moment - Laurent Fabius -. C'est en son nom que la Commission a permis de limiter les concentrations. Et je ne vois pas en quoi nous aurions à la blâmer, tant sa tâche me paraît encore bien timide, notamment en matière de presse ou de communication.

Car, dans une économie sociale de marché, la concurrence est plutôt une garantie, même si elle ne peut être un objectif en soi. C'est pourquoi le traité y ajoute " la cohésion économique, sociale et territoriale et la solidarité " et place le plein-emploi au premier rang des priorités.

Q - Ce traité change-t-il quelque chose pour les gens qui craignent de voir leur emploi délocalisé ?

R - Les délocalisations ne datent pas du traité constitutionnel. L'Europe n'en est pas la cause. Elle ne peut pas non plus en être la solution principale, ou alors ce serait exonérer les gouvernements, et notamment le nôtre, de toute responsabilité. En revanche, l'Europe peut être utile. Et pas seulement par l'harmonisation fiscale. Malheureux Estoniens, pauvres Polonais, désignés depuis cette campagne au Parti socialiste comme responsables des délocalisations, en raison de leur niveau de fiscalité !

C'est un peu court - les mêmes craintes étaient formulées par la droite au moment de l'entrée de l'Espagne et du Portugal - et injuste - les pays de l'Est ont besoin de rattraper leur retard, et donc d'investir. Ce dont on a besoin, aujourd'hui, ce sont des convergences sociales et de politique de développement.

Q - Le texte place-t-il pour vous la défense européenne sous domination américaine ?

R - J'ai entendu cet argument avec étonnement. Voter le traité serait inféoder l'Europe à l'OTAN. Diable ! Dois-je rappeler que nous sommes membres de l'OTAN et que nous n'envisageons pas d'en partir ? Allez expliquer aujourd'hui aux Polonais, aux Tchèques, aux Hongrois, avec ce qui se passe en Ukraine, qu'il faut quitter toute affaire cessante l'Alliance atlantique. Et pour quelle protection ? Celle d'une défense européenne qui n'existe pas encore, de notre force de dissuasion nucléaire, dont le seul sanctuaire est notre territoire national ?

Il faut une Europe de la défense ; elle sera dans l'Alliance atlantique, mais elle ne doit pas être soumise aux Etats-Unis. Le traité constitutionnel permet d'y parvenir : outre l'introduction d'un ministre des affaires étrangères de l'Europe, il élargit l'éventail des missions que l'Union peut mener de façon autonome. Il met fin au monopole de l'OTAN pour la défense de l'Europe. Et pour les opérations extérieures, la référence à l'ONU est explicite et l'OTAN n'est pas citée ! Notre débat mérite mieux que l'utilisation des peurs.

Q - Vous êtes à la tête d'un parti profondément divisé. Comprenez-vous les militants favorables au " non " ?

R - Je comprends les doutes avant une décision importante qui ne concerne d'ailleurs pas seulement les socialistes, mais l'ensemble des Européens. Si des interrogations de cette ampleur demeurent, c'est que nous n'avons pas suffisamment débattu depuis 1983 de la construction européenne. Peut-être n'avons-nous pas expliqué un certain nombre de choix, et notamment l'élargissement.

Le rôle des dirigeants politiques, c'est d'être en cohérence avec eux-mêmes. Si nous disons non au traité constitutionnel, qui peut croire que l'on pourra renverser la " table " et remettre en cause toutes les politiques européennes, celles-là même que l'on a inspirées ou même décidées durant les années où, avec François Mitterrand et Lionel Jospin, nous étions aux responsabilités ? Là, on ne serait plus dans l'inventaire, mais dans le dépôt de bilan ! Nous aurions la même position que les communistes, qui n'ont jamais voté un traité européen, et que Jean-Pierre Chevènement, qui nous a quittés au moment du traité de Maastricht. Ce serait un comble, après les succès électoraux du printemps dernier, que de donner historiquement raison au PC et provoquer la résurrection politique de M. Chevènement !

Q - Le " non " est, selon vous, inacceptable. Que répondez-vous à ceux qui estiment qu'il y a des moments où il faut savoir dire non ?

R - C'est vrai. Mais quels en seraient les motifs ? Sommes-nous devant un texte inacceptable au point de vue de nos valeurs socialistes ou de notre conception de la République ? Ce n'est pas le cas. Existe-t-il au sein de la gauche européenne des forces politiques nombreuses pour exiger avec nous d'en négocier un meilleur ? Aucune ! Sommes-nous au pouvoir pour arracher un nouveau compromis ? Pas avant 2007, et rien n'est sûr. Peut-on mettre l'Europe en panne pendant de longues années sans être certain d'obtenir une meilleure issue ? Alors, quand on n'a aucune raison de dire non, il y a quelque logique, et même quelque honneur, à dire oui.

Q - Mais si un pays dit " non " avant le référendum en France ?

R - Sans être désobligeant à l'égard de tel ou tel pays, la décision de la France aura une influence considérable. Bien plus, par exemple, que celle de la Grande-Bretagne, qui n'est ni un pays fondateur ni un membre de l'euro et dont la conception européenne n'est pas partagée. Le "non" français, lui, serait un problème pour la France et pour l'Europe. Car, disons-le franchement, il n'y aurait plus de traité constitutionnel. Nous resterions alors au traité de Nice pour revenir aux politiques et au blocage qu'on ne cesse de dénoncer par ailleurs. Et nous nous serions montrés incapables de faire l'Europe politique au moment du deuxième mandat de George Bush. Je ne veux pas prendre cette responsabilité pour mon parti, pour mon pays et pour l'Europe.

Q - Le débat interne au PS révèle-t-il que ce dernier est le plus à gauche d'Europe ?

R - J'aimerais bien le croire, mais je n'en suis pas si sûr quand je vois ce qu'ont fait les Suédois en matière de redistribution sociale, ou les sociaux-démocrates allemands en matière de cogestion, ou encore les Espagnols s'agissant d'égalité des droits. Au PS, nous sommes souvent plus à gauche dans l'opposition, mais parfois un peu moins aux responsabilités ; encore qu'avec Lionel Jospin nous avons su réduire l'écart.

Je ne veux pas de ce double langage : protestataire le temps d'une élection ; gestionnaire ensuite. Ce n'est pas ma conception de la politique. Le PS n'est pas dans la posture, c'est une force de gouvernement. On n'est pas plus à gauche au prétexte que l'on est tout seul.

Q - Selon vous, dire " non " ne signifie pas être plus à gauche. Mais Dominique Strauss-Kahn voit dans le " oui " l'occasion d'un recentrage des socialistes...

R - Voter " oui ", c'est être en cohérence, en fidélité avec nous-mêmes. Nous n'avons pas à changer. A être plus à gauche ou plus au centre. Nous avons à être simplement ce que nous avons toujours été : socialistes et européens.

Qu'est ce qui est le mieux à même de rassembler la gauche ? Est-ce le " oui " ou le " non " ? C'est le " oui ". Car le meilleur rassemblement de la gauche est celui où chacune de ses composantes préserve ses références et sa cohérence. Le PS, première force politique du pays, n'a pas à suivre, mais à conduire. Il est le c¿ur du dispositif. C'est autour de son projet qu'il proposera, le moment venu, un contrat avec ses partenaires. Et le pire service que le PS pourrait rendre à la gauche, ce serait l'opportunisme et la confusion.

Q - La direction du PS est nettement divisée. Elle affiche à ce propos deux lectures très différentes du 21 avril 2002.

R - Nous nous étions tous reconnus, en mai 2003, dans la ligne majoritaire du congrès de Dijon, celle qui fondait le redressement du Parti socialiste autour du réformisme de gauche. Nos victoires électorales du printemps dernier m'ont confirmé le bien-fondé de cette stratégie : les électeurs, notamment ceux des catégories populaires, sont revenus. Je comprends mal que ceux qui étaient les plus ardents dans leur refus de la " radicalité " au sein même du PS puissent à nouveau invoquer le 21 avril pour refuser le traité constitutionnel ? Je ne dis pas qu'il ne faut pas en tirer des leçons, mais convenons que les électeurs sont souvent plus lucides.

Q - Venons-en au jeudi 2 décembre, au lendemain du vote interne. Que se passera-t-il ?

R - Je sais ce qui se passe si le " oui " l'emporte. Le PS poursuit sa dynamique, se met immédiatement au travail sur son projet, en y associant tous les socialistes. Nous menons la campagne référendaire avec l'ensemble des socialistes européens. Enfin, nous mobiliserons la gauche pour gagner 2007.

Q - Et Laurent Fabius reste numéro deux du Parti socialiste ?

R - Je ne me place pas dans une hypothèse où il faudrait écarter. Je suis dans une logique de rassemblement. Simplement, je dis : un vote de cette importance crée forcément une situation nouvelle.

Q - Et si c'est le " non " ?

R - Je ne sais ce qui se passe. Les tenants du " non " nous disent : rien. C'est une prudence qui devient un aveu. Je lis, ici ou là, les noms de premiers secrétaires putatifs. On imagine déjà des combinaisons comme notre parti en a connues dans les années 1993-1995. Nul n'a envie d'y revenir.

Au-delà de ces hypothèses, une chose est certaine : les principales personnalités du PS, tout en respectant la décision de la majorité des militants, demeureraient discrètes au moment du référendum. Nous serions coupés de tous les socialistes européens et éloignés de notre électorat. Enfin, nous serions conduits à préparer un projet bien différent. Pas de quoi être tranquille au moment où la restructuration de la droite exige une gauche en bon ordre.

Q - Regrettez-vous d'avoir organisé ce référendum, que vous a reproché Lionel Jospin ?

R - C'est un engagement que j'assume pleinement. Mais c'est aussi une leçon que j'ai tirée de nos échecs comme de nos victoires : associer les citoyens, en l'occurrence les militants, aux décisions qui les concernent. La démocratie est un risque, mais c'est aussi un atout. Et c'est l'honneur du PS de l'avoir fait vivre.

J'y vois un dernier avantage : dès lors que nous allons être les premiers à décider, c'est autour de la position des socialistes que les Français vont se prononcer lors du référendum dans le pays. La question, ce n'est donc pas si nous allons voter comme Jacques Chirac, mais d'une certaine manière si Jacques Chirac va voter comme nous.

(Source http://www.psinfo.net, le 2 décembre 2004)

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