Point de vue de M. Dominique Strauss-Kahn, député PS, dans "Le Monde" le 14 janvier 2005, sur ses préconisations en matière de recherche, d'innovation industrielle et d'enseignement supérieur pour une "politique industrielle offensive" en réponse aux "mauvais" choix du gouvernement. | vie-publique.fr | Discours publics

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Point de vue de M. Dominique Strauss-Kahn, député PS, dans "Le Monde" le 14 janvier 2005, sur ses préconisations en matière de recherche, d'innovation industrielle et d'enseignement supérieur pour une "politique industrielle offensive" en réponse aux "mauvais" choix du gouvernement.

Personnalité, fonction : STRAUSS KAHN Dominique.

FRANCE. PS, député

ti : La désindustrialisation de la France est en marche. Notre industrie a perdu un tiers de ses effectifs - 1,5 million d'emplois - de 1980 à 2004. Elle ne représente plus que 17 % de l'emploi total. Sur la même période, sa part dans la valeur ajoutée est tombée de 28 % à 19 %. La tendance, jugulée à la fin des années 1990, s'accélère brutalement. Cette accélération n'intervient pas sous n'importe quel gouvernement. Air Lib, Daewoo, Metaleurop, Grimaud Logistique, Flodor... Depuis trois ans, la litanie des licenciements économiques marque l'actualité.

Dans ce contexte, le rapport sur la politique industrielle que Jean-Louis Beffa, PDG de Saint-Gobain, vient de remettre au président de la République, est utile. Il complète une série récente de rapports, dont celui de Jean-Hervé Lorenzi et Luc Fontagné pour le Conseil d'analyse économique.

Ces rapports sont cruels pour le gouvernement. Jacques Chirac ne s'y est pas trompé, pointant ainsi les insuffisances de la politique de Nicolas Sarkozy. Mais sortons du jeu tactique entre le président de la République et son ancien ministre de l'économie et regardons les enjeux pour la France. Ces rapports contiennent trois enseignements forts, qui sont autant d'erreurs de ce gouvernement.

Première erreur : sous-estimer le problème.
La droite commet avec l'insécurité économique la même faute politique que la gauche avec l'insécurité civile : il y aurait accroissement du sentiment d'insécurité, pas de sa réalité. Certes, il est juste de dire que la désindustrialisation est une étape normale du développement de tous les pays avancés " postindustriels ".

Mais le mouvement en cours est anormalement destructeur. La désindustrialisation " naturelle " est renforcée par une concurrence internationale dont l'intensité n'a jamais été envisagée par les théories du commerce international.

Cette intensité s'explique évidemment par la mondialisation. Jusqu'ici, les pays étaient en concurrence de manière marginale, à travers le seul commerce des marchandises. Désormais, avec la rapidité de la diffusion technologique, la baisse des coûts de transport et le développement des télécommunications, le capitalisme est devenu mobile : toutes les composantes de production - usines, marchandises, services, centres de recherche, sièges sociaux, ressources humaines, capitaux - font l'objet de la compétition internationale.

L'intensité de la désindustrialisation s'explique aussi par le modèle agressif de développement des nouveaux compétiteurs : les pays émergents ont adopté un modèle non pas interne, fondé sur la consommation, mais externe, qui repose sur la captation des parts de marché à l'international. Enfin, cette intensité a pour origine la taille des nouveaux concurrents. C'est une chose d'absorber la Corée du Sud et ses 50 millions d'habitants ; c'en est une autre de faire face à la compétition des 2,3 milliards d'individus chinois et indiens.

Dès lors, la désindustrialisation s'accélère. Le risque est celui d'une perte de substance économique, " siphonnée " hors du territoire national. Cette réalité se retrouve dans les statistiques. La croissance française moyenne de ces trois dernières années est de 1,2 %, contre 4 % pour la croissance mondiale. Ce sont donc d'autres pays qui tirent parti de la mondialisation, comme la Chine (9 %) mais aussi les Etats-Unis (3 %).

Deuxième erreur : chercher un bouc émissaire, alors que le mal est français.
Le développement des pays émergents n'est pas un problème en soi. C'est même un objectif pour les hommes de progrès. Le problème, c'est l'incapacité de la France à se positionner dans la nouvelle division internationale du travail, du fait de politiques nationales inadaptées. Les difficultés ne sont pas nouvelles mais elles sont exacerbées par ce gouvernement, qui a méthodiquement sabordé les instruments de politique industrielle existants : suppression du fonds de la technologie ; sacrifice de la recherche, au gré des coupes budgétaires et du non-renouvellement des postes de chercheurs ; gel de la réforme des universités ; benign neglect monétaire, alors que, par rapport à son cours le plus bas, l'appréciation de l'euro engendre un surcoût des exportations de près de 60 %...

Et ce ne sont pas les voeux du président aux forces vives de la nation qui vont changer la donne : comme d'habitude, Jacques Chirac fait des annonces mais oublie de les financer.

Troisième erreur : vouloir concurrencer le Sud, alors que la solution passe par la concurrence avec le Nord.
Le gouvernement réduit les charges des entreprises, revient sur les 35 heures, défiscalise... Bref, il mène une politique de dumping. Cette "sortie par le bas" est une impasse. En raison des écarts de coûts, aucune stratégie de compétitivité-prix ne peut réussir contre les pays émergents. La rémunération d'un ouvrier chinois est 30 fois inférieure à celle d'un ouvrier français : songe-t-on sérieusement à diviser par 30 le salaire des ouvriers en France ? Et veut-on vraiment spécialiser l'économie française sur le textile, l'habillement ou les équipements électriques ? Car là est bien la clé : la France subit une dégradation rapide de sa spécialisation internationale, sa part de marché dans les produits à haute valeur ajoutée s'érode de 8 % par an. La France perd sa capacité à concurrencer les pays les plus avancés.

J'ajoute une quatrième erreur, que souligne trop peu le rapport Beffa : faire l'impasse sur l'Europe. Le volume des financements, le niveau d'expertise, la taille critique sont tels, désormais, que la dispersion nationale est suicidaire.

Face à ces erreurs, quelle devrait être la politique industrielle de la France ? Il existe une autre stratégie : la " sortie par le haut ", avec une spécialisation offensive dans les produits et les services les plus innovants. Comme les Etats-Unis et le Japon, la France doit franchir la frontière technologique qui la sépare de l'économie de la connaissance. Je vois trois axes politiques pour y parvenir.

Premier axe : la recherche.

La France ne lui consacre que 1,9 % de son PIB, contre 2,7 % aux Etats-Unis et 3 % au Japon. Franchir le plancher de 3 %, fixé par le Conseil européen de Lisbonne, est une priorité absolue. C'est loin d'être impossible au niveau national : la Suède consacre près de 5 % de son PIB à la recherche. Mais la solution passe aussi par l'Europe. Dans un rapport récent, j'ai fait des propositions au président de la Commission européenne : faire de la recherche le premier budget de l'Union, regrouper les crédits dans une agence européenne, inciter la recherche privée en fixant par une loi européenne un crédit d'impôt minimum pour les investissements des entreprises en R D.

Deuxième axe : l'innovation industrielle.

Jean-Louis Beffa propose de concentrer les moyens sur les grandes entreprises, à travers des programmes technologiques pilotés par elles et cofinancés à hauteur de 50 % par l'Etat. Il plaide certes pour sa paroisse, mais c'est une bonne piste.

C'est une stratégie de ce type qui a été adoptée au Japon et qui explique le rebond actuel de l'industrie nipponne. Elle est transposable à l'industrie française, qui a pris son essor, dans les années 1970, grâce à un modèle similaire : le TGV, Airbus, Ariane, les centrales nucléaires sont issus de programmes adossés aux grandes entreprises nationales...

C'est une bonne piste, mais ce n'est pas la seule. L'innovation est au moins autant portée par les nouveaux entrants, les start-up. Selon l'OCDE, la situation des entreprises innovantes, en France comme en Europe, n'est pas bonne : leur taux de mortalité est trop élevé. 12 % des grandes entreprises américaines cotées en Bourse ont été fondées il y a moins de vingt ans, contre 4 % en Europe.

Le développement des start-up nécessite des financements importants. Or l'Europe est en retard : ses marchés financiers sont trop étroits, le capital-développement est peu implanté. Il existe déjà un fonds d'amorçage, géré par la Banque européenne d'investissement, ciblé sur la création des entreprises innovantes. Créons un " fonds de fonds d'investissement " européen, consacré aux entreprises en croissance.

Les start-up ont aussi besoin d'un environnement humain porteur. C'est tout l'enjeu des "pôles d'excellence", dont se gargarise le gouvernement sans consentir à y injecter le premier euro. De tels pôles existent déjà en France, il faut les consolider. Le meilleur exemple est le projet Minatec, développé par le maire de Grenoble, Michel Destot, et qui réunit, sur un même site, entreprises innovantes, chercheurs publics et privés, universités technologiques.

Au-delà, il ne faut s'interdire aucun moyen d'action, fût-il très volontariste. Nombreuses sont les entreprises innovantes prometteuses qui ont des incidents de croissance : elles ont des problèmes de liquidité à court terme, alors qu'elles sont solvables à long terme. Le marché risque de les éliminer. Pourquoi ne pas envisager un relais de la puissance publique, pour franchir l'obstacle ?

Je propose la création d'une entreprise publique de capital-investissement. Elle viendrait en soutien du capital-investissement privé, présent sur ce marché, mais peu développé. Son rôle serait d'assurer le portage des activités innovantes en danger, avant de les restituer au secteur privé. Il s'agirait de " nationalisations temporaires ", pragmatiques et ponctuelles.

Dernier axe : l'enseignement supérieur.

L'économie de la connaissance se nourrit d'ingénieurs, de chercheurs, de cadres formés à l'université. Sur ce plan, la France n'a pas su répondre aux besoins. Notre enseignement supérieur est malthusien : 25 % seulement de la population active ont achevé un cursus d'études supérieures, contre près de 40 % aux Etats-Unis. Et il est paupérisé : les Etats-Unis investissent 3 % de leur richesse nationale dans les universités contre 1,4 % en France.

Même le financement public est supérieur aux Etats-Unis : 1,4 % contre 1,1 % ! La réforme de l'université ne peut plus être repoussée, elle doit avoir deux objectifs. Premier objectif : la généralisation massive de l'enseignement supérieur. Impossible ? En Corée, c'est désormais 80 % de chaque classe d'âge qui sortent diplômés de l'université - dont la moitié dans les universités occidentales ! Deuxième objectif : moderniser les moyens. L'Union pourrait contribuer à cette priorité par la constitution d'un réseau de centres universitaires d'excellence européens, appelés à se hisser dans leur domaine au premier rang mondial.

Un codicille enfin : il faut faire de la politique industrielle une cause partagée. Les salariés ont leur mot à dire sur l'avenir de leur industrie. Le rapport Beffa va dans ce sens, qui intègre les syndicats au tour de table de l'agence de promotion industrielle à créer. Espérons qu'il sera suivi sur ce point.

Recherche, innovation, enseignement supérieur : ce sont les trois clés d'une politique industrielle offensive, capable de rendre la France compétitive dans l'économie de la connaissance face aux pays les plus avancés. Le Parti socialiste y travaille, autour d'Eric Besson. Cela ne signifie pas qu'il faille ignorer la compétition des pays émergents sur les secteurs économiques moins innovants.

Les licenciements économiques, les délocalisations y sont des problèmes aigus. Mais la logique y est sociale : il s'agit d'accompagner la sortie de ces secteurs déclinants. On ne transforme pas d'un coup de baguette magique un ouvrier fraiseur en chercheur en nanotechnologies, un site d'industrie lourde en pôle high-tech. L'intervention de l'Etat est nécessaire pour reconvertir les hommes et les territoires.

J'y réfléchis, dans le cadre d'un groupe de travail parlementaire créé avec Gaëtan Gorce. Je ferai rapidement des propositions. Mais j'enrage de penser que l'industrie française devra attendre la prochaine mandature pour espérer quelque chose des pouvoirs publics, alors que l'urgence est si grande.

(Source http://www.Psinfo.net, le 25 janvier 2005)

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