Interview de M. Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, sur "France Inter" le 14 janvier 2005, sur la structuration des organisations syndicales au niveau international, et notamment en Europe. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, sur "France Inter" le 14 janvier 2005, sur la structuration des organisations syndicales au niveau international, et notamment en Europe.

Personnalité, fonction : THIBAULT Bernard, PAOLI Stéphane.

FRANCE. CGT, secrétaire général

Circonstances : Lancement du plan de syndicalisation par la CGT le 13 janvier 2005 ; publication du livre d'entretiens de Bernard Thibault, "Ma voix ouvrière", en janvier 2005

ti : Stéphane Paoli.- Quelle mobilisation le "désert syndical français" sera-t-il capable d'opérer, la semaine prochaine, à La Poste, à la SNCF, chez les fonctionnaires, et début février sur la question des 35 heures ? Quel écho le plan de syndicalisation, lancé par la CGT, trouvera-t-il dans les PME ? Sur la question des 35 heures, quels arguments opposer à ceux qui proposent de travailler plus pour gagner plus ? Au fond, votre objectif aujourd'hui, c'est de lancer un mouvement, une Internationale syndicale ? Va-t-on reparler d'une "Internationale ouvrière" face à la mondialisation de l'économie ?

Bernard Thibault.- C'est souhaitable. Ce qui est important, c'est qu'il y ait déjà deux Internationales qui existent. Il faut reconnaître qu'au fil des décennies, les organisations syndicales se sont structurées à l'échelle mondiale, se sont coordonnées sur la base du paysage politique international. Et c'est ça qui a aussi clivé les rapports entre organisations syndicales, entre continents, voire à l'intérieur d'un continent. La prise de conscience que l'on est aujourd'hui dans un monde nouveau au plan économique, et par conséquent social, voire syndical, a progressé au point que deux Internationales qui existent, ont décidé d'ores et déjà de mettre en commun leurs réflexions, pour envisager éventuellement leur propre disparition, en vue de créer une organisation syndicale mondiale unique, susceptible de rassembler en son sein toutes les organisations nationales, quelle qu'ait été l'histoire des uns et des autres, avec bien évidemment des fondamentaux qui soient communs, pour défendre des valeurs qui soient partagées. Et j'avoue que bien évidemment, la CGT qui, aujourd'hui, n'est plus affiliée à une Internationale - nous sommes membres de la Confédération européenne des syndicats, mais nous ne sommes plus adhérents à une Internationale -, qui est d'ailleurs invitée à participer à cette réflexion mondiale, est naturellement très intéressée à ce projet. Et je ne vous cache pas que nous allons essayer, à notre mesure, d'y contribuer, pour avancer au maximum et, pourquoi pas, pour déboucher.

Q- Mais acceptez-vous l'argument du paradoxe ? Au fond, c'est vous-même qui utilisez le terme "désert syndical français" ? L'espace social européen, on le cherche encore un petit peu tout de même ? Et voilà donc, la façon d'avancer serait de passer par-dessus tout ça, pour tirer les wagons avec une Internationale ouvrière ?

R- Il y a une réalité européenne - l'actualité le montre - qui s'impose de plus en plus, sur laquelle le mouvement syndical européen doit continuer à progresser dans sa capacité à présenter des positions les plus unitaires possibles, entre représentants syndicaux des pays d'Europe. Et pour autant, nous ne pouvons pas nous en tenir non plus à la seule géographie européenne. Il y a bien une dimension mondiale, les actualités dont vous parlez chaque jour - on parle de Marionnaud racheté... Bref, tout démontre que le mouvement syndical a un urgent besoin de s'organiser à l'échelle de la planète.

Q- Vous allez loin dans votre livre d'entretiens [...]. Vous dites qu'il en va de la "crédibilité des syndicats". Est-ce que cette crédibilité est engagée dès la semaine prochaine, à La Poste, à la SNCF, chez les fonctionnaires et aussi sur la question des 35 heures début février ? Vous jouez gros, là ?

R- Oui, je pense que ces mobilisations vont être importantes. Je remarque que les premiers jours de 2005 ne ressemblent déjà plus aux derniers de 2004. Il me semble, et c'est heureux, que les organisations syndicales et les salariés peuvent peut-être reprendre l'offensive, après des mois et des mois où une majorité des salariés ont dit leur désaccord avec le Gouvernement, sur ses choix économiques et sociaux, toutes les enquêtes et les sondages le confirment. Et malgré tout, tout le monde a ce sentiment d'être confronté à un Premier ministre, à un Gouvernement qui, on l'a déjà entendu dans les années passées, s'affirme un peu "droit dans ses bottes" et continue comme si rien ne s'exprimait et aucun désaccord n'existait. Je crois que l'offensive est désormais possible, pour faire en sorte que ce ne soit pas uniquement des exigences du Medef qui soient à l'ordre du jour des discussions, mais aussi des revendications sociales. Et de ce point de vue là, les premiers rendez-vous de la semaine prochaine, dans le public mais aussi le rendez-vous que nous avons conçu avec nos homologues syndicaux, le 5 février, vont nous permettre, je l'espère, de faire en sorte que ce soient les attentes sociales qui soient à l'ordre du jour et, encore une fois, pas uniquement les revendications de la partie patronale.

Q- Mais puisque tout joue, y compris la forme de l'action syndicale, quelle type d'offensive ? Quand on entend P. Pelé [phon.], porte- parole de Sud Rail, qui dit que la CGT ne va pas assez loin et qu'il lance un mot d'ordre de grève illimitée, est-ce que c'est par la grève illimitée, aujourd'hui, que le mouvement syndical peut faire passer des idées et peut-être un nouveau rapport à la question du travail ?

R- Ce n'est pas la première fois, malheureusement, que les organisations Sud utilisent la polémique à l'égard de la CGT, plutôt qu'avec le Gouvernement, à la veille d'une mobilisation. J'ai l'impression que là, on se trompe un petit peu de cible. Par définition, une grève, pour moi, n'est jamais illimitée. Je ne connais aucun salarié qui décide de se mettre en grève et qui dit qu'il sera toujours en grève. C'est une vision un peu particulière du mouvement social ! Aucun mouvement qui est une grève dite "reconductible" n'a été un mouvement décidé par avance comme étant reconductible : c'est aux intéressés de décider des formes de leur action. Je suis toujours admiratif des responsables syndicaux qui veulent décréter ce que doivent faire les travailleurs dans telles ou telles circonstances. Acceptons un rapport beaucoup plus démocratique avec ceux que nous représentons. Alors, pas de donneur de leçon : si les cheminots placent d'ailleurs la CGT en tête, et largement, aux élections professionnelles, c'est aussi parce qu'ils remarquent à la fois sa détermination, mais aussi son pragmatisme quant à sa capacité de conduire l'action au mieux.

Q- Mais dans un monde où tout est décidément de plus en plus difficile - la précarité etc. -, est-ce que la grève est encore le meilleur mode d'action syndicale, quand il s'agit de faire passer une idée ?

R- La grève fait partie des moyens d'action. Ce ne peut pas être le seul moyen d'action, et d'ailleurs, nos interventions syndicales, dans de multiples entreprises, sont loin de s'exprimer uniquement au travers de la grève. Il y a différentes formes d'expression collective dans une entreprise : la pétition, le rassemblement, parfois du débrayage. Bref il arrive des instants où, de toute façon, il n'y a plus le choix : les salariés estiment que l'on est sur des enjeux et des choix où une absence de prise en compte de ce qui est attendu par les salariés, qui imposent d'avoir recours à la grève. Et malheureusement, dans un pays comme la France, trop souvent, on attend d'être confronté à la grève pour commencer à discuter sérieusement des problèmes que soulevaient parfois les salariés depuis des années et des années. Alors, oui, il y a parfois des moments - c'est le cas dans le public dès la semaine prochaine, mais aussi dans le privé... Vous savez, je remarque beaucoup de grèves sur la question des salaires et du pouvoir d'achat dans le privé...

Q- La question des 35 heures : tous ceux qui disent aujourd'hui dans l'entreprise, que vous allez travailler plus, d'accord, mais vous allez gagner plus. Au moment où comme jamais se pose la question des salaires, de la précarisation des classes moyennes, voire même de la paupérisation, qu'est-ce qu'un syndicat comme le vôtre peut répondre à un tel argument aujourd'hui ?

R- Je vais faire une invitation au Premier ministre : je vais l'inviter à venir avec moi rencontrer les salariés que j'ai rencontrés hier, dans plusieurs magasins des commerces parisiens, à qui j'ai posé la question : que pensez-vous de ce slogan gouvernemental qui consiste à vous expliquer que si vous le demandez, vous pourrez travailler plus et vous gagnerez plus ? Ils m'ont répondu tout de suite : nous, on est d'accord. On avait des contrats de travail à 35 heures, on nous a fait passer des contrats de travail à 12 heures ! On ne peut pas travailler davantage, parce que les employeurs souhaitent avoir des salariés de plus en plus flexibles, avec des horaires de travail réduits, et on nous utilise que sur certaines plages où l'on a besoin de nous. Mais nous qui avons 10 heures de travail, nous attendons d'avoir un contrat de travail à temps plein et nous ne l'obtenons pas. Donc j'invite le Premier ministre à m'accompagner dans les commerces parisiens. Je lui présenterai des salariés qui n'attendent qu'une chose : c'est de pouvoir travailler plus longtemps pour effectivement gagner plus, mais jusqu'à présent, ils n'y parviennent pas. C'est une attitude et un slogan complètement hypocrites que ce slogan gouvernemental qui, je le rappelle, vient d'une équipe qui, dans ses premières décisions, a décidé d'une part de diminuer la majoration des heures supplémentaires à 10 % et non plus 25 % pour les salariés des petites entreprises, et qui je le rappelle quand même, a instauré le jour de travail gratuit en faisant travailler les salariés un jour férié, alors que ce n'était pas le cas. On nous demande donc de travailler davantage, sans pour autant que nous puissions gagner davantage. Il y a une question temps de travail - il faut discuter pour ce qu'elle est -, il y a une question pouvoir d'achat et reconnaissance des salaires à la hauteur des qualifications. Le Gouvernement mélange les deux sujets. C'est la raison pour laquelle les deux sujets seront présents dans les manifestations du 5 février.

Q- Le plan de syndicalisation lancé hier : le million d'adhérents, c'est un objectif que vous comptez atteindre vite ou pas ? Vous êtes en gros à 700.000 aujourd'hui...

R- Disons que l'on se tient dans les mêmes eaux qui sont les nôtres depuis quelques années, donc ce n'est pas suffisant...

Q- Objectifs : PME et PMI. C'est là où vous êtes le plus faible aujourd'hui ?

R- Plus particulièrement, et l'ensemble du secteur privé. Il y a encore des entreprises où les effectifs sont conséquents et où la présence syndicale n'est pas assurée. Nous sommes aussi dans un pays où les attitudes antisyndicales existent. On a d'ailleurs, par voie de justice, de plus en plus de reconnaissance de discriminations qui sont très anciennes, où les employeurs se sont évertués à limiter les déroulements de carrière, donc des procédures d'intimidation vis-à-vis de ceux qui veulent s'organiser. Mais il est un fait que nous n'avons pas consacré suffisamment d'énergie à aider les salariés à s'organiser, là où justement ils n'ont pas d'outils. Ce qui pèse objectivement sur notre capacité à discuter du droit social aujourd'hui.

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 17 janvier 2005)

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