Interview de M. Jean-Claude Mailly, secrétaire général de FO, sur RMC le 31 janvier 2005, sur la position de FO concernant le projet de loi de réforme du temps de travail dans l'entreprise et sur les revendications des fonctionnaires en matière de défense du pouvoir d'achat et du service public. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Jean-Claude Mailly, secrétaire général de FO, sur RMC le 31 janvier 2005, sur la position de FO concernant le projet de loi de réforme du temps de travail dans l'entreprise et sur les revendications des fonctionnaires en matière de défense du pouvoir d'achat et du service public.

Personnalité, fonction : THIBAULT Bernard, BOURDIN Jean-Jacques.

FRANCE. CGT, secrétaire général

Circonstances : Appel à manifester des syndicats pour la défense du pouvoir d'achat le 5 février 2005

ti : J.-J. Bourdin.- Nous allons parler des 35 heures, de la fonction publique, des salariés dans le privé comme dans le public. Que va-t-il se passer samedi 5 février ?

J.-C. Mailly.- Samedi 5 février plusieurs organisations syndicales, quatre confédérations, ont appelé les salariés du public et du privé à manifester...

Q- Où, dans toute la France ?

R- Il y aura des manifestations dans tous les départements. L'objectif de ces manifestations, c'est de faire comprendre au Gouvernement, puisque apparemment il est sourd, qu'il y a une priorité qui est l'augmentation du pouvoir d'achat et qu'il n'est pas question, pour voir notre niveau de vie augmenter, que l'on soit obligés de travailler plus longtemps. C'est cela le problème de fond.

Q- Mais on a l'impression que ces manifestations ne servent à rien... On voit des manifestations, régulières, mais le Gouvernement les ignore, il ne tient pas compte de ce qui s'exprime dans la rue...

R- Oui, c'est ce que je disais, le Gouvernement est sourd pour le moment ; il l'a été en 2003...

Q- Que faudrait-il pour qu'il ne soit plus sourd ?

R- Qu'il se débouche les oreilles peut-être, tout simplement ! Ceci étant, cela montre bien que d'une certaine manière, que le Gouvernement reste englué dans une politique économique qui est une politique économique restrictive, et qu'à partir de là, il ne se donne pas les marges de manoeuvres pour pouvoir répondre aux attentes, qu'elles soient dans le public ou dans le privé. C'est cela le problème de fond.

Q- Encore faut-il trouver l'argent...

R- Oui, attendez, "trouver l'argent"... Ils ont bien une cagnotte ou un surplus de recettes fiscales de 9 milliards d'euros, c'est ce qui a été annoncé la semaine dernière. Après, il est de la liberté des pouvoirs publics d'utiliser ces 9 milliards, pour, par exemple, essayer de négocier avec les fonctionnaires.

Q- Réduire la dette, n'est-ce pas une urgence, selon vous ?

R- Oui, on peut aussi "mourir guéri"... On ne dit pas qu'il faut un endettement systématique, mais quand, à chaque fois, s'il y a un petit surplus de recettes, on utilise ce surplus de recettes pour réduire la dette, cela signifie que l'on ne se donne pas de marge de manoeuvre sur le plan économique. On peut aussi accroître les recettes fiscales en accroissant l'activité économique. Ce n'est pas toujours en faisant moins que l'on règle un budget, cela peut aussi être en faisant de la croissance économique.

Q- Sur les 35 heures, demain, il y a une proposition de loi déposée par quatre députés de l'UMP, qui sera examinée à l'Assemblée nationale. Que dit cette proposition de loi : les 35 heures restent la
règle, mais...

R- Ce n'est pas vrai, mais enfin...

Q- Comment ça, "ce n'est pas vrai" ?

R- Cela deviendra une règle virtuelle...

Q- Si les entreprises décident de ne rien changer, rien ne sera changé...

R- "Si les entreprises décident de ne rien changer" : cela veut dire qu'on leur laisse la possibilité de tout changer. Ce qui pose problème dans cette proposition de loi, de députés qui viennent d'ailleurs pour une part des ultralibéraux de la majorité - M. Novelli est un spécialiste en la matière -, ce qu'ils veulent faire en fait, c'est aller à la demande du patronat vers une individualisation de la durée du travail. Laisser croire aux salariés que demain, ils vont choisir leur durée du travail, cela n'existe pas. Je rappelle qu'aujourd'hui, un salarié qui refuse de faire des heures supplémentaires, il peut être licencié pour cette raison. Donc faire croire aux salariés qu'ils choisiront librement de faire des heures supplémentaires ou pas, voire qu'ils choisiront leur durée du travail, c'est vraiment une illusion et un leurre.

Q- Cela va donner la possibilité aux entreprises et aux syndicats de "négocier" des aménagements. Ce n'est pas mal cela, non ?

R- La négociation, on est pour ! C'est bien de négocier, mais le seul objet de la négociation, c'est de dégrader la situation. Alors, vous parlez d'une négociation !

Q- Mais on donne l'épargne temps aux salariés...

R- Mais regardez bien : aujourd'hui, ils ont déjà monté le contingent du nombre d'heures supplémentaires que peut faire un salarié par an. M. Fillon l'avait monté à 180, là on vient de le passer à 220. Il faut savoir d'ailleurs que, en moyenne, les entreprises, l'année dernière, n'ont eu recours qu'à 75 heures d'heures supplémentaires - en moyenne je dis bien, certaines plus, d'autres moins. Cela signifie d'abord, qu'un patron fait faire des heures supplémentaires s'il a de l'activité économique, premier élément. Pourquoi donc passer à 220 ? Et de plus, on dit : "mais vous négocierez pour aller au-delà des 220". C'est cela qui n'est pas acceptable. Négocier pour aller au-delà des 220, c'est même anticiper, et il faut que les auditeurs le sachent, sur la révision d'une directive européenne...Tous les syndicats européens sont contre. Et là, le Gouvernement n'attend même pas que cette révision ait lieu, il anticipe sur cette révision de directive européenne.

Q- Mais si un salarié veut travailler plus ?

R- Vous posez la question, par exemple, à toutes les femmes - parce que ce sont généralement des femmes - qui sont caissières dans des supermarchés. Elles aimeraient bien travailler plus, parce qu'elles sont à temps partiel contraint. Elles ont des contrats de 12, 15, 20 heures par semaine, elles aimeraient bien travailler plus. Sauf qu'on ne leur offre pas cette possibilité, elles sont à temps partiel contraint. Il faut savoir qu'aujourd'hui, il y a en France ce que l'on appelle un million de "travailleurs pauvres" : ce sont des gens qui ont des contrats de travail, mais dont le montant de la rémunération ne leur permet pas de vivre dignement. Un SDF sur trois travaille aujourd'hui. Cela veut dire que l'on est dans une société où l'appauvrissement est la règle. C'est pour cela que l'objectif n'est pas d'aller faire travailler les gens plus longtemps - au passage, cela jouera contre l'emploi -, mais de permettre la libre négociation des salaires.

Q- Est-il normal aujourd'hui, dans cette société pas facile, de défendre les acquis sociaux des fonctionnaires, alors que certains salariés du privé pointent à l'ANPE ?

R- Il ne faut pas opposer les salariés du privé et du public !

Q- Il ne s'agit pas "d'opposer", il s'agit de poser les vraies questions.

R- Que demandent les fonctionnaires aujourd'hui ? Ils s'adressent à leur employeur - leur employeur, c'est l'Etat - et ils lui disent deux choses. Première chose : nous voulons négocier nos salaires. Or là, pour le moment, ils sont face à un mur, un mur qui est le Gouvernement et le ministre de la Fonction publique, M. Dutreil, qui n'a rien trouvé de mieux que de dire : "Je n'ai rien sur le tapis, j'ai rien dans les poches !". Sauf que ce n'est pas avec son argent qu'il paye, c'est l'argent de l'Etat. Donc, première chose, négocier librement les salaires dans la fonction publique. Deuxième chose : les fonctionnaires et les agents du service public - c'est aussi EDF... - sont en train de dire à l'Etat, en tant qu'actionnaire ou employeur : "On est attachés au service public, au service des citoyens, et vous êtes en train de le remettre en cause, par de la privatisation ici, parfois de la décentralisation, ou des modes de gestions qui s'apparentent plus au mode de gestion d'une entreprise privée. Ce sont ces deux messages... C'est un message républicain qu'ils sont en train de faire passer.

Q- Beaucoup de jeunes français ont envie de devenir fonctionnaires.
Aujourd'hui, devient-on fonctionnaire pour la sécurité de l'emploi et les droits acquis ?

R- Non, je crois qu'on devient fonctionnaire parce qu'on a envie de l'être ; on passe des concours dans la fonction publique. II y a une garantie de l'emploi dans la fonction publique, mais c'est normal, cela fait partie du statut, au sens neutralité de la fonction publique. C'est le fait que quel que soit le Gouvernement, on n'est pas aux Etats-Unis où on peut "virer" les fonctionnaires.

Q- Donc, pour vous, il n'y a pas "trop" de fonctionnaires ?

R- Non, il n'y a pas "trop" de fonctionnaires...

Q- Et ils sont bien répartis ?

R- Mais que l'on regarde bien les choses. Les pompiers se plaignent, les infirmières... Alors, c'est toujours pareil ! Quand on cible sur des secteurs...

Q- Mais on met toujours en avant les infirmières et les pompiers !

R- Mais vous savez, aujourd'hui, quand vous discutez avec les salariés de Bercy, ils considèrent qu'ils ne sont pas assez nombreux, qu'on leur demande de faire du rendement. Quand vous faites du rendement et que vous contrôlez fiscalement, eh bien, vous avez tendance à contrôler les gens qui sont plus facilement contrôlables.

Q- Pourquoi a-t-on plus de fonctionnaires en France que dans d'autres pays d'Europe ?

R- Parce que nous sommes dans une république, tout simplement. Et que, être dans une république, cela implique qu'il y ait des services publics pour répondre aux valeurs républicaines. Même si l'égalité de droit n'a jamais été respectée à 100 %, on en est bien conscients, mais c'est un objectif. Pour répondre aux valeurs républicaines, il faut bien qu'il y ait un minimum de service public. Que Renault ne soit plus une entreprise nationalisée, FO n'a jamais protesté là-dessus, on y fabrique des voitures... Ou la Snecma... Mais qu'il y ait ce que j'appelle "le noyau dur du service public"...

Q- Pourquoi ne pas faire faire d'urgence un audit de la fonction publique ?

R- Mais qu'il ait une évaluation, un audit.. Attendez, on ne va pas envoyer des cabinets d'experts-comptables privés faire un audit de la fonction publique, c'est le monde à l'envers !

Q- Non, mais une évaluation publique peut-être ?

R- Mais personne n'est jamais contre le fait qu'il y ait une évaluation publique. On se rendra vraisemblablement compte d'ailleurs que la fonction publique est bien gérée globalement.

Q- Y êtes-vous favorable ?

R- Mais qu'il y ait de l'évaluation, cela dépend ce que l'on appelle "audit". Si c'est pour envoyer des cabinets américains ou autres, je n'ai rien contre le cabinets américains, mais faire un travail avec une seule lecture, c'est "comment rentabiliser tout cela".. La fonction publique, ce n'est pas fait pour être rentable, c'est fait pour être efficace mais pas rentable. Ce n'est pas une entreprise privée. Mais les évaluations ont lieu dans les ministères d'une manière ou d'une autre. Elles ont eu lieu dans le cadre du Commissariat au Plan dans le temps. L'évaluation est une question permanente. Sauf qu'à chaque fois que l'on nous parle de cela, ce n'est que pour un objectif : réduire le champ de la fonction publique.

Q- Mais on pourrait réaliser des économies dans la fonction publique et redistribuer une partie de ces économies aux fonctionnaires eux-mêmes.

R- C'est ça ! C'est dire aux fonctionnaires : acceptez qu'il y ait moins d'emplois, puisque vous gagnerez par là, vous aurez un peu plus ! Ils ne sont pas schizophrènes, les fonctionnaires hein, pas plus que les salariés du privé ! C'est une forme de chantage d'une certaine manière. Quand il y a moins d'emplois dans la fonction publique, c'est aussi autant de jeunes qui ne trouveront pas de boulot, ceux dont vous disiez tout à l'heure qu'ils aimeraient bien rentrer dans la fonction publique. Mais si on réduit le nombre d'emplois dans la fonction publique, on les retrouvera où ? Ou en CDD dans le privé ou au chômage. Et ce n'est pas non plus une solution.

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 31 janvier 2005)

Rechercher