Discours de M. Jean-Marc Ayrault, président du groupe PS à l'Assemblée nationale, sur l'état de l'école aujourd'hui, sur la réforme proposée par François Fillon et sur le projet éducatif des socialistes, à l'Assemblée nationale le 15 février 2005. | vie-publique.fr | Discours publics

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Discours de M. Jean-Marc Ayrault, président du groupe PS à l'Assemblée nationale, sur l'état de l'école aujourd'hui, sur la réforme proposée par François Fillon et sur le projet éducatif des socialistes, à l'Assemblée nationale le 15 février 2005.

Personnalité, fonction : AYRAULT Jean-Marc.

FRANCE. PS, président du groupe parlementaire à l'Assemblée nationale;FRANCE. PS, député

Circonstances : Exception d'irrecevabilité présentée dans le cadre du débat sur le projet de loi relatif à l'école à l'Assemblée nationale le 15 février 2005

ti : Monsieur le président
Monsieur le ministre
Mesdames, Messieurs,


" Quelle est la première partie de la politique ? L'éducation. La deuxième ? L'éducation. La troisième ? L'éducation.

"Qui d'autre que le grand historien républicain Jules Michelet pouvait mieux décrire la mission qui nous incombe. Permettre que tous les citoyens puissent s'instruire.

Promouvoir une société de l'éducation sans laquelle il n'y a ni progrès collectif ni émancipation individuelle.

I/ La France et son école

Nulle part au monde, l'Ecole n'exprime avec autant de force l'âme d'une Nation. Elle est son miroir, sa représentation, son identité. Longtemps, elle fut l'orgueil de la République, la fille aînée de sa réussite. Elle a enraciné la citoyenneté, favorisé la promotion sociale, donné à tous les enfants l'accès au savoir. " Le plus simple écolier, disait Renan, sait maintenant des vérités pour lesquelles Archimède eût sacrifié sa vie ". Avant de brosser le tableau noir des mécomptes de notre système éducatif, ayons cette vérité en mémoire. La démocratisation de l'enseignement a été une révolution silencieuse sans équivalent. Les 3 % de bacheliers des années 30 sont aujourd'hui vingt fois plus nombreux. Les quatre cinquièmes des enfants arrivent désormais dans la vie adulte avec une qualification ou un diplôme. Aucune autre institution n'a été plus fidèle à ses missions. Si la France demeure l'une des premières nations du monde, si elle continue de rivaliser dans toutes les grandes disciplines, elle le doit en grande partie à son école.

Mais aujourd'hui le miroir s'est inversé. La République est en désarroi et son école en subit toutes les avanies. La voilà caricaturée comme un corps malade, une bureaucratie bloquée, une " armée rouge " dévoreuse de crédits, impuissante à se réformer. On lui impute la baisse du niveau, le déclin intellectuel, l'élargissement des inégalités

.Pauvre école à qui l'on ne passe rien et demande tout. Enseigner, former, éduquer bien sûr. Mais aussi pallier les défaillances familiales, soigner les dégâts du chômage, intégrer les exclus, réparer toutes les fractures sociales, ethniques ou communautaires auxquelles notre société ne parvient plus à faire face. Toutes ces exigences sont une forme d'hommage rendu à ses succès. Mais elles sont dorénavant la cause de son malaise.

En trente ans, elle a dû encaisser quatre chocs majeurs, le chômage de masse, la fragmentation sociale, la dérégulation de la société, les flux migratoires et la montée des communautarismes sans avoir les armes politiques pour y faire face.

Comment peut-elle assurer la réussite scolaire de tous les enfants quand toute la société dérive vers la différenciation sociale ?
Comment peut-elle transmettre des valeurs communes quand toutes les nouvelles sources de connaissance, l'audiovisuel, la publicité, le web, renvoient au consumérisme, à l'individualisme et au zapping ?
Comment peut-elle porter la grandeur du service public quand la pensée au pouvoir ne cesse d'en dénoncer la pesanteur et les charges ?


En d'autres termes, comment peut-elle être une oasis de règles dans une société dérégulée ?

Les impasses de la gestion sectorielle

Je vous ai souvent entendu, Monsieur le ministre, souhaiter rétablir l'autorité des maîtres. Nul ne peut contester cette exigence. Mais de quel poids pèse cette autorité dans une société où le savant est moins considéré qu'un footballeur? Quelle influence peut-elle avoir quand tant de discours réactionnaires contestent la valeur, l'engagement et même l'assiduité du corps enseignant ?

L'école est malade de cette schizophrénie. A devoir suppléer toutes les défaillances des pouvoirs publics et de la société sans en avoir ni le respect, ni la reconnaissance, elle ne sait plus ce qu'elle est, elle ne sait plus où elle va.

L'Etat n'en a pas pris la mesure. L'éducation nationale est son premier budget, selon les majorités sa première priorité, mais sa gestion demeure sectorielle. Les ministres se succèdent, les réformes s'empilent souvent de façon néfaste et sans être jamais évaluées. Ici le collège, là le baccalauréat, une autre fois l'université. Mais jamais elle ne s'inscrit dans la dimension d'un projet de société global et que j'appelle la priorité éducative.

C'est cette vision que je veux défendre aujourd'hui parce qu'elle est absente de votre projet, monsieur le Ministre.

Les revanches de la droite

Depuis trois ans, un parfum de revanche politique plane au-dessus de l'école. Son expression la plus pratique s'est appliquée dans un lent travail de sape budgétaire. Les premières mesures de votre gouvernement ont été de supprimer les aides-éducateurs et le plan pluriannuel de remplacements des départs d'enseignants à la retraite.

Les agents de l'Education nationale sont les salariés qui ont payé le plus lourd tribu à l'austérité que votre gouvernement a imposée à la France salariée en général et à la fonction publique en particulier. Ils ont encaissé successivement la réforme très dure de leur régime de retraites, le gel des salaires, la suppression en deux ans de 15 000 postes et, comme la majorité des Français, la saignée des prélèvements sociaux, la flambée des prix et des loyers.


Et le président de la République a l'audace d'appeler la Nation à la reconnaissance de leur travail. Qui est en donc en train de les stigmatiser, de les déclasser, de les paupériser ?

Monsieur le ministre, hier aux Affaires sociales, comme aujourd'hui à l'Education nationale vous êtes comptable de ces choix. C'est d'ailleurs la superposition de votre réforme des retraites et de la décentralisation autoritaire des personnels TOSS qui a provoqué le plus grand conflit dans l'éducation nationale depuis les lois Devaquet. Ce traumatisme, Monsieur le ministre, ne s'effacera pas comme par enchantement. Dénoncer les mouvements actuels de mécontentement dans votre administration comme le résultat de " manipulations politiques " n'est pas digne de votre talent. La communauté éducative se sent méprisée par le gouvernement de la République censé la défendre et la représenter. Combien de fois n'a-t-elle entendu les philippiques de vos amis sur " les soixante-huitards attardés ", " les pédagogues inadaptés ". Combien de fois n'a-t-elle enduré les réquisitoires de votre majorité sur " ses effectifs pléthoriques ", " son immobilisme ", " sa politisation ".

La semaine dernière c'est le Premier ministre en personne qui a franchi toutes les bornes de l'indécence en dénonçant " la négative attitude " du corps enseignant, parce qu'il a le front de n'être pas d'accord avec votre loi d'orientation. Chez Monsieur Raffarin le barbarisme anglo-saxon vaut pour le langage comme pour la politique. Il met les règles à sac. Qu'il ne s'étonne pas alors que les enseignants veuillent le corriger. Eux ont été éduqués aux humanités françaises.

Les biseautages de la carte scolaire

Ils savent lire, écrire, compter. Quand le Premier ministre annonce qu'un départ de fonctionnaire en retraite sur quatre ne sera pas remplacé, une simple règle de trois leur permet de comprendre que vos ajustements d'effectifs mettront moins d'enseignants en face des élèves. 5000 emplois vont ainsi disparaître dans le secondaire à la rentrée.

Ainsi à mesure qu'est rendue publique la carte scolaire, quelques connaissances géographiques permettent de comprendre que les zones les plus touchées par les diminutions de postes et les fermetures de classe, le Nord- Pas-de-Calais, la Lorraine, sont parmi les régions les plus déshéritées socialement. Quant à l'académie de Créteil qui gère la plupart des ZEP de la banlieue parisienne, elle se voit obligée de rendre des moyens.

Qu'il faille mettre en adéquation les postes et la démographie scolaire est une évidence. Mais quelle erreur et quelle injustice de faire porter une nouvelle fois l'effort sur ceux qui ont déjà le moins. L'égalité des chances impose, au contraire, de concentrer le soutien financier et humain sur les établissements confrontés à l'accumulation des problèmes sociaux et scolaires.

Comment ne pas également souligner la contradiction touchant au collège. Vous faites le constat qu'il est l'un des maillons faibles du parcours éducatif et dans le même temps vous lui imposez une réduction de postes d'enseignants en arguant la diminution des effectifs d'élèves. On ne peut déplorer l'échec scolaire au collège et se priver de l'arme première pour le combattre : la présence d'enseignants.

Il en va de même pour la violence scolaire. Comment ne pas mettre en relation son augmentation spectaculaire de 12 % avec la suppression concomitante des aides - éducateurs et le non remplacement de 10 000 surveillants. Les opérations coup-de-poing sans lendemain de la police à l'extérieur des écoles ne vaudront jamais la permanence d'un encadrement à l'intérieur. On vient d'en avoir encore la preuve avec le tabassage inadmissible d'un surveillant par des élèves dans un collège près de Paris.

Pour justifier cette politique d'arasement, vous arguez que le budget de l'éducation a augmenté de 30 % depuis dix ans sans que les résultats aient progressé. Mais aurions-nous doublé depuis vingt ans le nombre de bacheliers sans cet investissement ? Aurions-nous connu moins ou plus d'échecs scolaires ? Combien de temps faudra-t-il rappeler que l'éducation nationale a dû faire face dans cette période au chômage de masse et aux destructurations familiales ?

Sans doute, la logique des moyens n'est-elle pas suffisante. L'éducation nationale doit aussi apprendre à évaluer et à repenser l'efficacité de ses dépenses, j'y reviendrai. Mais dans une société fracturée, l'école publique a largement rendu les investissements consentis en contribuant à maintenir l'ascenseur social. Dans aucun autre pays d'Europe, la dépense pour l'école n'est remise en question comme le fait votre gouvernement.

C'est la raison du divorce irrémédiable avec la communauté éducative. Et vous en payez le prix par le rejet unanime de votre projet de loi d'orientation.

Les nostalgies de la loi Fillon

J'ai trop de respect pour vos convictions républicaines que je sais sincère pour m'en réjouir, Monsieur le ministre. La République a besoin d'une école qui lui redonne le goût du progrès et de l'optimisme. Elle a besoin d'un nouveau partenariat avec les enseignants, les parents d'élèves, et de tous les personnels qui concourent à sa réussite. Elle a besoin d'un nouveau projet de société autour de l'éducation. Elle a besoin de donner confiance à sa jeunesse.

Au regard de ces trois enjeux, je dois dire ma déception devant votre texte. Dans la méthode d'abord. Par un étrange sortilège, vous avez réussi à transformer le consensus sur les conclusions de la commission du débat sur l'avenir de l'école en une " Union du non " contre votre texte pour reprendre la malheureuse formule du Premier ministre. Le professionnel chevronné que vous êtes n'a pas su mieux dépasser l'esprit de système que le philosophe M. Ferry qui s'interroge, mélancolique, " comment peut-on être ministre ? ". En vérité vous êtes prisonnier d'une vision pessimiste. Vous pensez que les acteurs de l'école ne sauraient s'abstraire des intérêts catégoriels. Vous commettez toujours dans ce gouvernement la même erreur : croire que l'écoute des organisations syndicales s'arrête là où commence l'écriture de vos projets.

Il aurait été cependant préférable que vous preniez le temps de la circonspection au vu des cinglants rappels à l'ordre constitutionnels que vous a adressés le président de notre Assemblée. Je n'aurais jamais cru qu'une exception d'irrecevabilité constitutionnelle trouve tant de motifs de refus d'examiner votre texte. Vous n'êtes certes pas le premier des ministres à confondre loi et règlement ; beaucoup des nôtres ont commis le même impair. L'intervention du président Debré m'apparaît à cet égard salutaire pour nos exercices législatifs présents et à venir.

La méthode du sabreur

L'affaire devient plus grave dès lors que vous choisissez la méthode la plus cavalière pour sortir de l'impasse : détricoter votre projet par amendements plutôt que de le retirer et de le représenter dans une version juridiquement recevable. Ce procédé que nous avons connu durant l'examen du projet de loi sur le handicap, est d'une insigne désinvolture envers la représentation nationale. Nous voilà sommés de nous prononcer sur des articles réécrits à la hâte sur un coin de banc, sans savoir ce qu'il adviendra des orientations et des objectifs de la politique nationale d'éducation déjà renvoyés à un rapport annexé sans valeur législative. Avouez, Monsieur le ministre, que n'importe quel correcteur bifferait d'un cinglant " à refaire " une copie aussi bâclée. Votre prédécesseur, pourtant fort maladroit, n'eut pas fait pire.

La sagesse vous commandait de reprendre les choses à zéro car la confusion qui va sortir de nos débats ne peut qu'alimenter la contestation que rencontre votre projet de loi et plonger l'école dans un nouveau malstrom dont elle aura grand peine à se remettre.

J'ai décrit la parenté de vos méthodes avec celles de M. Ferry, je pourrais évoquer la gémellité de vos idées. Pour vous comme pour votre prédécesseur, la crise de l'école ne vient ni de sa massification, ni des évolutions de son environnement social et culturel, elle a d'abord pour origine les conceptions pédagogiques issues de mai soixante-huit.

J'ai été frappé par l'insistance de vos critiques contre " la méthode globale " pour l'apprentissage de la lecture. Elle avait certainement des défauts mais, en réalité, elle n'a jamais été généralisée et elle est le plus souvent croisée avec la méthode classique par les maîtres. Ce type d'exemples (dépassés) qui parsèment vos discours recèle une pure valeur idéologique. Instruire le réquisitoire d'une pédagogie " progressiste " qui aurait dépouillé les maîtres de leur autorité et les aurait détournés de leur vocation première : l'instruction des savoirs fondamentaux. Je retrouve la trace de cette nostalgie d'une école mythique d'avant mai soixante-huit dans le rétablissement de dispositions qui ont pourtant fait la preuve de leur échec aux yeux de tous les spécialistes, comme l'extension des procédures de redoublement ou l'orientation plus précoce vers l'apprentissage.

Cette querelle des anciens et des modernes me paraît aussi vide que sans objet. Quand je rencontre et j'entends les enseignants dans les classes, ce qui me frappe c'est leur humilité, leur refus de l'esprit de système. Ils ont conscience que les chocs culturels auxquels ils sont confrontés ne trouvent pas leur réponse dans la nostalgie du pensionnat de Chavagnes ou dans celle de l'école de Sumerhill. Ce qu'ils cherchent, ce sont les outils d'aujourd'hui et de demain, non ceux d'hier ou d'avant-hier.

Philosopher gravement pour savoir qui de l'élève, de l'enseignant ou du savoir doit être au centre du système scolaire, n'a aucun sens. La communauté éducative est un tout. C'est l'éducation qui doit être au centre du projet national.

Le minimum éducatif

C'est à l'aune de cette exigence, monsieur le Ministre, que votre projet déçoit. Fallait-il soixante -eux articles et un copieux rapport annexé pour aboutir à des mesures réglementaires aussi restrictives qu'une vague définition d'un socle commun de connaissances, qu'une inquiétante refonte de l'orientation en 3è, ou qu'une timide rénovation du système de remplacement et de formation des enseignants. Aucune de ces dispositions n'est négligeable en soi, je vais y venir, mais elles ne portent aucune vision d'ensemble. Ni la détection de l'échec scolaire en maternelle et en primaire, ni l'organisation des cycles dans le secondaire, ni la détresse des zones d'éducation prioritaire, ni le déclin de nos universités, ni la révolution de la formation tout au long de la vie ne sont traités.

Visiblement instruit de l'échec des réformes à la hache, dépourvu de tout moyen et peu soutenu par vos amis, vous avez limité votre ambition à ne pas faire trop de vagues. Au vu des mouvements actuels je crains que votre frilosité ait provoqué l'effet contraire.

Dans une interview récente au quotidien Libération, vous dites que votre projet s'adresse aux 150 000 jeunes qui sortent chaque année du système scolaire sans diplôme, ni qualification. C'est en effet l'un des trous noirs de notre école, l'une de ses injustices majeures. Mais vos remèdes pèchent singulièrement par leur pauvreté.

Le socle commun de connaissances devient ainsi l'horizon indépassable, la mère de toutes les batailles. Dois-je rappeler, monsieur le ministre, que l'acquisition des savoirs fondamentaux (lire, écrire, compter) fait partie des obligations de l'école obligatoire depuis Jules Ferry. Je ne connais pas un seul de vos prédécesseurs qui ne l'ait rappelé. Je ne connais pas un seul enseignant qui ne s'y soit attelé. Il est certes bon d'élargir ce socle à la maîtrise d'une langue étrangère et de l'informatique, mais la véritable question n'est pas l'objectif, qui ne peut être contesté par personne, c'est la manière dont on l'atteint. Et là nous rencontrons ces problèmes matériels qui vous fâchent.

Vous prévoyez que la dotation des établissements comprendra le " contrat individuel de réussite éducative ". Viendra-t-elle en surplus ou sera-t-elle prélevée sur d'autres activités éducatives ? Comment développerez-vous un soutien personnalisé alors que le nombre d'enseignants diminue et que les effectifs dans les classes, souvent les plus en difficulté, repartent à la hausse ? Dans son rapport, la commission Thélot proposait explicitement l'attribution d'une dotation supplémentaire pouvant aller jusqu'à 25 % pour les établissements rencontrant les plus forts taux d'échec scolaire. Vous vous êtes bien gardé de reprendre la proposition parce qu'il fallait des crédits dont vous ne disposez pas. Une priorité sans moyen s'appelle un mirage. C'est l'éternelle chanson du chiraquisme. Le même constat vaut pour l'instauration des bourses au mérite à l'issue du brevet.

Réduites aux mentions bien et très bien, elles excluront tous ceux qui travaillent d'arrache-pied mais sont un peu moins doués.

Je crains qu'il ne reste à l'arrivée de ce contrat de réussite que le redoublement ou l'orientation vers l'apprentissage. Comment ne pas redouter dans la " valorisation des parcours d'alternance en 4è " et " l'enseignement de découverte professionnelle en 3è " le retour des filières de sélection des élèves que certains jugent irrécupérables ? Les rectorats auront certes le devoir de poursuivre le soutien de ceux qui ont échoué, mais avec qui et dans quelles conditions ? Voilà pourquoi élèves, enseignants et parents ont si peur que le socle commun de connaissances et le dispositif qui l'accompagne finissent en " minimum éducatif ".

Les révélateurs de la réforme du bac

Comment ne pas douter quand vous supprimez les travaux personnels encadrés de terminale qui formaient l'un des dispositifs de soutien les plus réussis ? Comment ne pas s'inquiéter quand il vous faut un mois de tumulte et tant de cafouillages pour retirer in extremis une réforme du bac unanimement contestée ? D'une mesure positive dans son esprit, l'introduction du contrôle continu, vous avez fait un épouvantail faute de n'avoir consulté personne, faute de n'avoir procédé à aucune évaluation notamment sur le risque que constitue la levée de l'anonymat des candidats. Vous avez sous-estimé cette hantise des jeunes de quartiers défavorisés d'être stigmatisés jusque sur la copie de leurs examens, et au bout leur peur du chômage. Pourquoi diable faut-il toujours que vous attendiez les mouvements de rue pour consentir à négocier ?

Comme vous l'aviez déjà fait pour les retraites, vous avez commencé par accueillir les protestations avec la courtoisie pessimiste qui vous caractérise. Les lycéens seraient un jour " manipulés ", le lendemain " au minimum mal informés ". Quant au corps enseignant il serait au mieux " effrayé de passer de l'idéal au réalisable " et au pire " hostile à tout changement ". Seriez-vous donc le seul dépositaire de l'intérêt général ? C'est une ritournelle bien connue de votre gouvernement : susciter la colère populaire vaudrait brevet d'excellence ministérielle. Singulier exemple pour les enfants et triste image de leurs professeurs.

Croyez-vous entraîner une communauté aussi pénétrée de ses missions en la renvoyant à la caricature d'un corps immobile ? Pensez-vous la libérer de ses doutes en la culpabilisant sur ses carences et ses faiblesses ? La leçon d'excellence peut entraîner quand elle est portée par un pouvoir exemplaire. Elle se retourne contre lui quand son bulletin de notes est franchement accablant.

Alors non, les blocages ne sont pas une fatalité. Non ils ne sont pas l'expression d'un corps frileux ou borné. De Paul Bert au plan Langevin-Vallon, l'école a toujours suivi ceux qui ont voulu la sortir d'elle-même pour la transcender dans un projet de société. Voilà la dimension qui manque à votre projet et que je veux retrouver avec les socialistes.

Dans votre interview à Libération, vous souhaitiez vérifier s'il " existe un projet alternatif cohérent ". Eh bien permettez-moi de vous prendre au mot et de profiter de ce débat pour en esquisser l'armature.

II/ Le projet éducatif des socialistes

S'il est une fierté que j'ai d'être socialiste, c'est la première place que nous avons toujours accordée à la question éducative. Nous avons été de tous les combats en faveur de l'école publique et laïque, nous avons porté toutes ses exigences parce qu'elle a été, est et restera la matrice de l'émancipation sociale. Nous avons pris ainsi nos responsabilités en votant la loi interdisant les signes religieux dans l'école publique. On peut tout nous reprocher, tout nous imputer, mais jamais de l'avoir négligée. On nous a même souvent reproché sur les bancs de votre majorité, Monsieur le ministre, de lui prêter trop de crédits et d'attention.

Les lumières et l'ombre d'un bilan

Il est vrai que c'est sous la mandature de François Mitterrand que l'Education nationale est devenue le premier budget de l'Etat. C'est sous sa mandature qu'ont été créées les zones d'éducation prioritaire, qu'ont été fixés des objectifs de réussite (80 % d'une classe d'âge au niveau du bac) que d'aucuns qualifiaient à l'époque d'utopiques. Aujourd'hui, on nous reproche de ne pas les avoir tenus. Bel hommage des ouvriers de la dernière heure à une ambition visionnaire. Car si nous n'avons pas atteint le taux de réussite espéré, nous avons néanmoins doublé le nombre de bacheliers dans la décennie 85-95.

Ce sont encore les lois Jospin qui ont redonné leur considération aux enseignants, transformé en profondeur leur formation, entrepris la rénovation de nos universités. C'est son gouvernement qui a négocié la création du cursus européen LMD (licence, master, doctorat), si importante pour l'avenir de nos étudiants. C'est encore la loi Lang qui a anticipé le bouleversement démographique du corps enseignant en lançant un plan pluriannuel de recrutements. C'est encore le plan Lang Tasca qui a relancé l'enseignement artistique et que votre gouvernement s'est empressé de supprimer. Vous suggérez souvent, Monsieur le ministre, que cette politique n'a pas obtenu les succès escomptés, mais vous déclarez dans le même temps que votre loi d'orientation s'inscrit dans la continuité de la précédente. N'est-ce pas là encore une forme de reconnaissance de la validité de notre démarche. Nous n'avons certes pas le monopole de l'école, mais nous avons le mérite de la constance et de la lucidité.

Ainsi ai-je pleinement conscience des limites et des échecs de certaines de nos approches. L'école peine de plus en plus à corriger les inégalités sociales quand elle ne les aggrave pas. La stigmatisation des ZEP en est le symptôme de même que la persistance inacceptable de l'échec scolaire. A l'évidence, l'investissement s'est trop souvent dispersé dans le saupoudrage, les systèmes de rattrapage n'ont pas joué là où il fallait, des stratégies d'évitement se sont partout mis en place renforçant encore l'isolement de certains établissements.

L'égalité dans les différences

La politique des pansements ne suffit plus. Si nous voulons redonner à l'école son rôle d'émancipation et de promotion sociale, c'est toute l'architecture de soutien qu'il faut repenser. L'égalité des chances implique de donner le droit et les moyens aux établissements les plus en difficulté les mêmes chances de réussite que les autres. Je veux le dire avec force, un collège de banlieue défavorisée a plus besoin d'enseignants expérimentés et nombreux, plus besoin de crédits de soutien, plus besoin de classes à effectifs allégés, plus besoin de surveillance qu'un lycée prestigieux du centre de Paris. A tous les conservateurs qui vont crier au nivellement par le bas, je réponds promotion par le haut. Les inégalités sont une balafre au visage de l'école qu'aucun Républicain ne peut cautionner dans notre assemblée.

Voilà pourquoi je juge nécessaire de reprendre la proposition de la commission Thélot d'affecter une dotation supplémentaire pouvant aller jusqu'à 25 % de la dotation globale, aux établissements qui cumulent les difficultés. Il ne s'agit plus de distribuer la manne financière à l'aveugle mais de l'attribuer sur des critères spécifiques et précis tenant compte de la mixité sociale et du soutien des élèves en difficulté.

L'Education nationale doit avoir l'audace de rompre avec les approches uniformes, dont tous les rapports mettent en évidence les limites, pour encourager une logique de soutien ciblée sur les établissements les plus en difficultés. De nombreux établissements expérimentent déjà des méthodes spécifiques pour répondre aux difficultés de leurs élèves. Ce qui leur manque, c'est un pilotage académique qui permette de les évaluer et, en cas de réussite, de les étendre à d'autres. Ce qui leur manque c'est le courage du politique d'instituer des mesures dérogatoires.

Qui osera dire que dans certains cas exceptionnels, on peut mettre en place des classes de petits effectifs. Cela vous paraît fou, mes chers collègues, et pourtant ces dispositifs exceptionnels sont souvent la seule manière de casser la spirale de l'échec. Si nous voulons stopper " la dérive des continents scolaires ", selon la belle formule de Philippe Mérieux, si nous voulons que chaque quartier ait les mêmes chances, alors boutons l'uniformité hors des classes, dérogeons aux conformismes, acceptons que les établissements qui concentrent les difficultés scolaires, sociales et culturelles aient beaucoup moins d'élèves dans leurs classes, des enseignants mieux payés, des dispositifs pédagogiques spécifiques mieux conseillés et mieux évalués. L'égalité renaîtra de cette équité.

La revalorisation des enseignants

Ainsi n'est-il plus acceptable que ce soit toujours les enseignants les plus jeunes, les plus inexpérimentés, les moins bien formés qui soient affectés dans les zones d'éducation prioritaire. Sont-elles prioritaires pour les élèves ou sont-elles une zone d'éducation des professeurs ? Répondre à la question, c'est rompre avec cette logique absurde de recrutement. Chaque établissement répertorié difficile doit disposer d'équipes pédagogiques mixant l'expérience et la jeunesse. Les primes d'incitation actuelle sont ridiculement basses. Une revalorisation importante des traitements de ces personnels doit être une priorité. Les vocations pour affronter les difficultés naissent rarement par génération spontanée. C'est à l'Etat de les mobiliser et de les préparer. Il lui faut donner les moyens d'un véritable travail d'équipe au sein des établissements.

Cela pose la question de la formation des enseignants. J'avoue, Monsieur le ministre, ne pas bien saisir l'intérêt d'intégrer les IUFM aux universités comme vous le proposez, sinon pour réaliser d'éventuelles économies de fonctionnement. L'inconvénient de cette réforme est de revenir à une conception théorique de la formation des maîtres. Elle méconnaît par trop la réalité quotidienne à laquelle ils seront confrontés et notamment la disparité des élèves.

Je plaide pour ma part l'instauration d'une véritable formation professionnelle en alternance des maîtres qui étendrait l'apprentissage en établissement sur 2 années scolaires. Qu'ils apprennent les expériences pédagogiques de leurs aînés face aux comportements nouveaux des élèves : le travail en équipe, le tutorat, voire même la promotion d'une bivalence au collège. Cette disposition à enseigner deux matières existe dans d'autres pays. Elle est pratiquée en France dans quelques cas (histoire/géographie, français/latin). Elle favoriserait la transition entre le primaire et le collège et améliorerait la continuité pédagogique, notamment dans le soutien des élèves en difficulté.

Face à une société en quête de repères et de normes, la mission des professeurs ne peut se limiter à enseigner, elle doit retrouver désormais une dimension éducative et civique : former des citoyens complets. La moitié du corps enseignant va partir en retraite dans les dix prochaines années. C'est l'occasion pour l'Education nationale d'engager la formation d'une nouvelle génération de professeurs. Cette formation initiale devra être accompagnée d'une formation permanente obligatoire pour tous les enseignants.

C'est ce message là que je veux leur envoyer. Trop souvent ils sont montrés du doigt. Trop souvent ils vivent un sentiment de déclassement, voire de solitude face à cet ébranlement social qui parfois les submerge. Ils attendent que la puissance publique retrouve sa grandeur, qu'elle les soutienne et les responsabilise. La reconnaissance de leurs mérites est le fondement de leur autorité. Si l'Etat leur donne les moyens sans barguigner, s'il les considère comme de véritables partenaires, alors je suis convaincu qu'ils seront prêts à toutes les évolutions.

La réorganisation des cycles éducatifs

Monsieur le ministre, mes chers collègues, la deuxième priorité des socialistes est de redéfinir l'organisation du parcours éducatif.

Depuis des années, il est de bon ton de désigner le collège comme le maillon faible du système. L'approche est pour le moins simpliste et elle effleure parfois votre projet, Monsieur le ministre. Les handicaps scolaires mais aussi familiaux, sociaux ou culturels commencent dès la petite enfance. Combien de catastrophes au collège seraient évitées si la maternelle et le primaire jouaient pleinement leur rôle de détection précoce. La Finlande a obtenu des résultats spectaculaires en rénovant le cycle du primaire et en assurant un suivi éducatif et social personnalisé de chaque élève. En France, le gouvernement fait l'inverse en demandant aux maîtres de se concentrer sur le socle de connaissances tout en les privant du partenariat de la médecine scolaire, de l'assistance sociale voire des psychologues, dont les moyens sont sinistrés.

Je crois pour ma part que la prévention de l'échec scolaire commence par l'introduction de la maternelle, au minimum pour sa grande section, dans le cycle de l'école obligatoire. On pourrait ainsi détecter plus précocement les difficultés des élèves et assurer un meilleur lien entre la politique familiale et la politique éducative. A l'autre bout de la chaîne, le rapprochement du CM2 et de la sixième éviterait la rupture entre primaire et collège et pourrait être l'amorce d'une redéfinition plus complète des cycles entre l'apprentissage des savoirs, l'approfondissement et la diversification comme l'a suggéré la commission Thélot.

Parallèlement, les maîtres ont besoin de s'appuyer sur une structure médico-sociale plus efficiente. Les services municipaux et départementaux d'aide à l'enfance doivent devenir des partenaires naturels via les contrats éducatifs locaux et départementaux qu'il faut généraliser. Ils aideraient à la détection des problèmes familiaux ou sociaux et favoriseraient le suivi personnalisé des enfants. Le rôle des C.E.L. dans les activités périscolaires a souvent montré son efficacité.

Le collège ne doit plus être le réceptacle de tous les problèmes.

Les diversités du collège

J'ai évoqué les améliorations majeures que pourraient lui apporter l'expérimentation, l'évaluation et la dérogation. Je voudrais y ajouter une véritable éducation à l'orientation. Nous restons enlisés dans ce débat sans fin : latin/grec pour tous ou filières professionnelles pour les plus faibles. Je le dis avec force. Il est inenvisageable qu'un gouvernement de la République accepte la sortie déguisée d'enfants de 13 ou 14 ans de l'enseignement général. Les filières de sélection précoce qui existent sont les principaux nids de l'échec scolaire. L'initiation aux métiers doit concerner tous les collégiens et ne pas être théorique. Elle peut prendre la forme d'un crédit d'heures mensuel dès la 6è : des représentants des diverses professions viendraient transmettre les rudiments de leur métier avec possibilité pour les élèves qui le souhaitent de bénéficier d'heures complémentaires en option. On pourrait même envisager, pour les élèves volontaires, l'ouverture en 3è de section métiers/études comme il existe des sections sports/étude. Il faut donner aux élèves un véritable choix qui correspond à ses vraies envies mais aussi la possibilité de changer d'orientation en cas d'erreur d'aiguillage.

Ce pourrait être le premier pas vers une promotion de la filière professionnelle dont je souhaite qu'elle devienne un axe majeur de la politique éducative. L'ancien ministre de l'enseignement professionnel Jean-Luc Mélenchon a défriché des pistes novatrices en proposant la transformation des lycées professionnels en lycées des métiers ou en proposant la création d'une allocation d'études pour les jeunes de milieux défavorisés qui n'ont pas les moyens financiers d'assumer le passage dans le cycle des IUT. J'ajouterai pour ma part la proposition d'un cursus professionnel européen comme il existe désormais dans l'enseignement supérieur avec le LMD.

L'idée centrale est d'en finir avec l'orientation en lycée professionnelle fondée uniquement sur l'échec ou sur " le faute de mieux ". Elle est d'adapter le secondaire à l'hétérogénéité de ses élèves sans exclure ceux qui ont le plus de mal à suivre. En d'autres termes, mes chers collègues, faire du collège unique un collège pour tous !

Les nouvelles facultés de l'université

La troisième grande priorité de notre projet éducatif, c'est l'université. Comment accepter que le pays de Marie Curie et de Georges Charpak dépense trois fois moins pour ses étudiants d'université que les Etats-Unis. Comment concevoir que les grandes écoles dévorent un tiers du budget de l'enseignement supérieur alors qu'elles ne représentent que 3 % de ses effectifs. La France combine l'injustice et l'échec. A peine plus de la moitié de ses étudiants obtient le niveau de base du nouveau système de diplômes européens, licence-master-doctorat.

Quelle gifle pour une Nation qui se pique d'être un phare de la pensée dans le monde. Aujourd'hui c'est de plus en plus un clignotant. Cette réalité a une cause première : le sous-financement dramatique de l'université française. Le plan de rénovation engagé par Lionel Jospin en 1990 (Université 2000) n'a jamais été poursuivi. Un effort d'investissements et de reconstruction est le préalable à une nécessaire réorganisation des structures de l'enseignement supérieur.

On ne peut plus s'en tenir à l'exception française qui sépare les universités, les grandes écoles et les centres de recherche. Elle est à la fois inégalitaire et révolue. Elle éparpille l'argent, disperse les compétences et affaiblit les programmes.

Commençons par mettre en réseau les universités de taille moyenne aussi bien en province qu'à Paris. Impulsons un rapprochement avec les grandes écoles et les centres de recherche pour constituer des pôles attractifs capables de rivaliser avec Heidelberg ou Harvard : aménagement du statut d'enseignants-chercheurs, regroupement des laboratoires, conseils d'administrations communs, soutien à la recherche fondamentale, développement des programmes de coopération avec les entreprises, ce ne sont pas les outils qui manquent, c'est le courage politique de remettre en cause deux siècles de traditions. A un moment, la France va devoir choisir entre le repli ou l'ambition, entre la seule formation d'une élite ou celle de tout un peuple.

C'est une offense à tous nos principes que notre enseignement supérieur soit l'un des plus ségrégatifs au monde. 30 % de fils ou filles d'ouvriers seulement y accèdent, contre 80 % d'enfants de cadres. Et l'on voudrait faire croire à tous les laissés-pour-compte que nous sommes la patrie de l'égalité et des Lumières. Je le crains mes chers collègues: notre système éducatif connaîtra des explosions à répétition tant qu'un programme d'accès universitaire digne de ce nom ne sera pas proposé aux enfants des milieux populaires. L'extension à grande échelle des bourses au mérite est une dette morale et politique. Il en va de même pour la généralisation des filières d'entrée spécifiques que l'Institut des Sciences Politiques a, non sans résistance, expérimentées avec succès.

Ce n'est qu'au terme de cette réorganisation volontariste et de son évaluation que pourra être posée la question de la part d'autonomie. L'instituer par dogmatisme ne pourrait conduire qu'au blocage comme on l'a vu dans les réformes avortées de MM Devaquet ou Ferry.

La révolution de la formation tout au long de la vie

J'oserai dire qu'avec ce programme nous aurons fait le plus facile : rénover des institutions certes chancelantes mais qui ont une histoire, une mémoire, un savoir-faire.

La quatrième priorité est autrement plus ardue : préparer une révolution aussi importante que l'avènement de l'école gratuite et obligatoire : la formation tout au long de la vie.

Depuis la nuit des temps, le système éducatif reposait sur une césure générationnelle. Il s'adressait à la jeunesse et s'arrêtait à l'obtention du diplôme. L'explosion technologique, la mondialisation des échanges -et le chômage de masse qui les a accompagnées- ont bouleversé cette organisation sociale. La séquence formation, travail, retraite s'efface. Un nouvel homo sapiens est en train de naître qui doit être capable de maîtriser l'accélération du temps, du travail et de la technique. Tout le processus est déjà inscrit dans les statistiques. Le taux de chômage est cinq fois plus élevé chez les jeunes sans diplômes que pour les titulaires d'une qualification supérieure au baccalauréat. La compétition mondiale mais aussi l'insertion sociale se jouent désormais en grande partie sur le degré de qualification et d'adaptation des salariés. Force est de constater que notre organisation sociale n'en a pas pris la mesure.

La formation continue est riche financièrement et pauvre en candidats. Elle concerne en majorité les cadres ou les salariés licenciés.

Les partenaires sociaux ont tenté d'aller plus loin en concevant la loi du 5 mai 2004 qui ouvre un droit individuel à la formation. Mais il me paraît nécessaire d'être plus ambitieux. La formation doit devenir la matrice d'une sécurité sociale professionnelle qui accompagnera chaque citoyen tout au long de sa vie.

Elle s'appuiera sur la création d'un " compte éducation - formation " dont chacun disposera à la fin de la scolarité obligatoire et qui sera mieux doté pour ceux qui ont reçu une formation initiale insuffisante. C'est toujours la même idée de compenser les handicaps d'origine sociale.

Dans cet esprit, le contrat de travail comportera des périodes de formation obligatoires, qui seront négociées par les partenaires sociaux et qui tiendront compte du compte épargne temps.

Le financement du dispositif pourra être assuré par le redéploiement des crédits affectés aux dispositifs actuels de formation et, le cas échéant, à l'instauration d'une cotisation minimale sécurité sociale professionnelle négociée avec les partenaires sociaux. Offrir à chaque travailleur, à chaque chômeur, le droit et les moyens d'accéder à l'évolution des techniques et des savoirs est le vieux rêve des Républicains. C'est l'utopie la plus réaliste pour combattre le chômage. C'est la voie la plus sûre pour relancer l'ascenseur social et relever le défi de la compétition mondiale.

La loi de programmation et de garantie

Alors j'entends déjà vos commentaires : il est joli votre programme mais il coûte bien cher. Et bien oui, Mesdames et messieurs, tout est question de choix. Entre une baisse des impôts qui exclue et une renaissance de l'école qui intègre, que croyez-vous que les Français préfèreront ?

Il n'est pas d'autre enceinte que la nôtre pour leur offrir ces grandes alternatives. C'est à la Nation tout entière, à travers notre débat, de dire ce qu'elle attend de son école, de ses professeurs, de ses parents, de sa jeunesse. Trop rarement nous lui avons parlé en ces termes. Trop peu de fois nous lui avons proposé les termes d'un pacte fort et clair qui scelle un réel partage de responsabilités.

C'est dans cet esprit que je propose aujourd'hui que l'Etat s'engage publiquement dans une loi d'orientation et de programmation où les moyens, mais aussi les droits et les devoirs de chacun seront établis. Comment concevoir que l'Etat puisse programmer la construction d'un porte-avions sur vingt ans et le refuse pour le parcours éducatif d'une même durée de nos millions d'enfants ? Comment accepter qu'un projet de société aussi essentiel qui dessine notre futur dans toutes ses dimensions serve de variable d'ajustement budgétaire ?

La loi de programmation que je propose portera l'engagement solennel d'une pérennité de l'investissement de la Nation dans l'école, de la maternelle à l'université, et la volonté de le garantir dans la durée.

Le pacte de l'intelligence

Mais je veux le dire avec la même solennité. La logique de moyens sera sans effet si la communauté éducative tout entière ne s'investit pas elle-même dans ce contrat avec l'Etat. Contrat qui définira clairement les objectifs à remplir et les réformes à opérer. Sans responsabilisation de chacun des acteurs, sans volonté de dépasser les intérêts catégoriels, l'école de la République ne connaîtra pas de rédemption.

Puisse chaque parent, chaque enseignant, chaque élève m'entendre par delà cette enceinte. L'école est notre bien. Elle est notre avenir. Vous défendez bien plus qu'une institution. Vous incarnez la conscience, la mémoire de l'Etat, sa raison d'être : l'instruction d'une Nation, son éducation, sa volonté d'être un artisan de l'histoire et un acteur du monde. C'est une grande force et une immense responsabilité ! Sans vous, rien ne sera pas possible.

Voilà pourquoi, au nom des députés socialistes, je veux vous proposer le pacte de l'intelligence. L'Etat vous assurera les moyens de votre mission. A chaque élève il offrira sa chance, à chaque enseignant il reconnaîtra son autorité, à chaque parent il donnera sa place. Il vous appartient de relever la grandeur du service public, de rétablir ses lettres de noblesse, de porter son actualité. Vous êtes les héritiers de ceux qui ont bâti la République moderne, celle de la laïcité et de l'intégration sociale.

Notre Nation doute. Elle a besoin d'hommes et de femmes qui transmettent le sens de ses valeurs, qui redonnent goût au progrès, à l'optimisme, à l'envie de créer. Soyez les précurseurs d'une France réconciliée avec elle-même.

Nous votons la loi, vous émancipez les esprits. Nous pouvons concevoir ici les plus beaux textes, mais il vous appartient de les faire vivre, de leur donner réalité. Nul ne peut se substituer à vous. C'est avec vous que nous voulons construire l'école de tous et de toute l'existence.

Michelet en avait déjà la prescience : " Combien l'éducation durera-t-elle ? Juste autant que la vie ". Tel est aujourd'hui notre défi : fonder ensemble la société de la connaissance, l'école de la renaissance.

(Source http://www.deputessocialistes.fr, le 16 février 2005)

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