Entretien de M. Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, à RMC le 11 janvier 2005, sur les grands dossiers de politique étrangère, notamment l'aide apportée à la suite du raz de marée du 26 décembre 2004 en Asie du Sud-Est, les conditions de travail des journalistes français en Irak, les avancées du dialogue israèlo-palestinien, le référendum concernant la Constitution européenne et le problème de la délocalisation des entreprises françaises. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, à RMC le 11 janvier 2005, sur les grands dossiers de politique étrangère, notamment l'aide apportée à la suite du raz de marée du 26 décembre 2004 en Asie du Sud-Est, les conditions de travail des journalistes français en Irak, les avancées du dialogue israèlo-palestinien, le référendum concernant la Constitution européenne et le problème de la délocalisation des entreprises françaises.

Personnalité, fonction : BARNIER Michel.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Q - Vous avez une question à poser aux auditeurs de RMC ?

R - Oui, j'ai une question. Dans quelques mois, il y aura une consultation très importante pour notre pays, pour l'Europe. C'est une consultation qu'a voulue le président de la République, sur la Constitution européenne. Ce qui m'intéresse, pour bien aborder ce travail d'explication et de dialogue, c'est de savoir quelle est l'attente, quelle est l'inquiétude des Français à propos de l'Union. Donc, si j'ai une question à poser, c'est : au moment où vous allez être amenés à voter sur cette Constitution, avez-vous une attente et/ou une inquiétude sur l'Union européenne à laquelle nous ayons à répondre dans les mois qui viennent ?

Q - Réponse à la fin de cette émission. Commençons avec l'Asie, le tsunami. Si je vous dis que 3 à 400 Français sont morts en Asie, que me répondez-vous ?

R - Ces chiffres doivent être utilisés avec beaucoup de prudence, parce que derrière chacun de ces chiffres, il y a des familles, des hommes, des femmes, des enfants. J'en ai vu plusieurs quand je suis allé, au lendemain même de cette catastrophe, au Sri Lanka et en Thaïlande, des familles traumatisées, vraiment, des drames. Donc, prenons garde. Mais ce que je peux dire précisément, c'est qu'au moment où nous parlons, il y a 22 personnes qui sont effectivement décédées dans cette catastrophe, dont les corps ont été retrouvés et identifiés. Il reste 69 personnes disparues, dont on savait qu'elles étaient sur place, et ce chiffre a d'ailleurs évolué à la baisse parce que l'on a procédé¿ il faut prendre le temps de vérifier, 69 personnes qui sont probablement mortes, mais dont on n'a pas retrouvé les corps, dont on n'a pas identifié les corps.

Et puis il y a en effet, comme l'a dit le Premier ministre, comme je l'avais moi-même dit il y a quelques jours, 240-250 personnes dont on est sans nouvelles. Mais ce chiffre était beaucoup plus élevé il y a quelques jours. Et là encore, les services du Quai d'Orsay, nos ambassades, les associations, les parents de ces personnes, nous ont aidés. Voilà pourquoi d'ailleurs, à ceux qui nous écoutent, je lance à nouveau cet appel : si autour de vous des gens étaient en vacances, ou étaient en séjour dans cette région, et qu'ils sont revenus par leurs propres moyens, qu'ils aient la précaution de nous le dire en téléphonant à la cellule d'urgence du Quai d'Orsay. Nous avons besoin de savoir, pour travailler sur des chiffres plus précis. Mais c'est vrai, à propos de ces 240-250 personnes dont on n'a pas de nouvelles, qui ne sont pas revenues au travail, dont les enfants ne sont pas revenus à l'école, dont les parents n'ont pas de nouvelles, plus les jours passent et plus nous avons de vraies inquiétudes.

Q - L'Europe, premier donateur d'aide publique. Le mouvement de mobilisation en Europe a été exceptionnel, à la fois mobilisation publique et mobilisation privée. On sait qu'à l'occasion de catastrophes, il y a des aides qui sont promises mais les promesses ne sont pas toujours tenues. Tous les pays d'Europe vont-ils tenir leurs promesses concernant l'Asie ?

R - Quand vous parlez d'Europe, il y a naturellement d'abord les citoyens européens, ceux qui nous écoutent. Vous avez même lancé une opération RMC pour la Croix-Rouge : "Apporter des équipements en matière d'eau potable". Il y a les citoyens européens qui ont été formidables de générosité et je ne peux pas garantir que toutes les promesses¿

Q - Les promesses des Etats.

R - Les promesses des Etats, s'agissant de l'Union européenne, oui. Et puis l'Union européenne elle-même, l'Union en tant que telle, son budget, le budget que dirige le commissaire Louis Michel, vont être mobilisés, et je suis sûr que ces aides seront mobilisées. Pour la première fois, j'étais au Conseil des ministres des Affaires étrangères vendredi, un plan d'action sur plusieurs années a été décidé. Ce qui est très important dans une tragédie comme celle-là, c'est qu'au-delà de l'effet d'annonce, des bonnes intentions affichées au départ, il y ait "l'effet de suivi". Je vais revenir dans cette région, et l'Europe sera engagée durablement avec tous les pays de cette région. Et puis il y a des leçons à tirer, puisque vous parlez de l'Europe. L'idée que j'avais avancée il y a cinq ou six ans, après les tremblements de terre de Grèce et de Turquie, de créer une Force européenne de protection civile, cette idée est en train de progresser. Le président de la République l'a soutenue avec beaucoup de force récemment.

Q - Vous allez prendre l'initiative pour la faire progresser, cette idée ?

R - Nous avons pris l'initiative, le Conseil des ministres a retenu cette idée, d'une capacité européenne de protection civile. Je ne parle pas de faire quelque chose de totalement nouveau. Il s'agit simplement d'avoir à Bruxelles ou en Europe, quelque part, un petit état-major qui mutualiserait des unités nationales qui existent déjà : des sapeurs-pompiers ici, un hôpital transportable ailleurs, des médecins, des électriciens, des gens qui seraient prêts à partir ensemble, à être mutualisés ensemble. Et selon l'endroit ou selon la catastrophe, on mobiliserait, on mutualiserait telle ou telle partie de cette force. Je crois que c'est une belle idée. De plus, c'est une idée efficace et juste.

Q - Peut-on imaginer un service civil en France, un service civil de solidarité par exemple, pour les jeunes ?

R - Il existe déjà des formes de services qui ne sont pas obligatoires, et même au niveau européen, nous les encourageons. Mais je pense que c'est une belle idée que de permettre à des jeunes de partir un temps de leur vie, bénévolement, travailler sur le terrain. On peut imaginer qu'à travers les ONG ou à travers la Force européenne dont je parlais tout à l'heure, on puisse mobiliser de telles bonnes volontés.

Q - L'adoption d'enfants victimes de la catastrophe, des enfants qui seraient devenus orphelins, là-bas, en Asie. Allez-vous mettre en place un dispositif particulier pour l'adoption de ces orphelins ?

R - Nous avons un dispositif légal, réglementaire pour l'adoption internationale, et nous sommes d'ailleurs en train de le réformer. Prenons garde. Je comprends la volonté de donner de l'amour et d'être généreux à l'égard de ces enfants. Mais nous savons bien que dans ces pays, qu'il faut respecter, ces enfants auront des parents, auront des familles d'accueil. C'est vrai qu'il y a beaucoup d'orphelins et que l'une des dimensions très émouvante et très dramatique de cette tragédie, c'est en effet le nombre d'enfants qui se retrouvent orphelins. Mais c'est d'abord dans leur pays qu'il faut trouver des structures. Voilà pourquoi le ministre de la Santé, en France, avec d'autres associations, l'UNICEF, ont décidé de créer des centres d'accueil ; des groupes de 30 ou 40 enfants vont être accueillis, soignés, éduqués d'abord chez eux. Nous verrons ensuite si tel ou tel peut être adopté dans le cadre de nos procédures réglementaires et de celles de ces pays. Respectons ces pays, aidons-les à se reconstruire humainement et économiquement, là ils sont.

Q - Ces pays doivent-ils bénéficier d'un moratoire sur le remboursement de leur dettes ?

R - Nous travaillons à cette idée ; le ministre de l'Economie, Hervé Gaymard, cette semaine même, travaille avec le Club de Paris pour apporter, en termes d'allégement de la dette, de moratoire, la meilleure solution possible à tous ces pays. Il y a également toutes les aides dont nous parlions tout à l'heure, qui vont être mobilisées pour reconstruire, en reconstruisant autrement ; parce qu'il y a aussi des leçons à tirer. Quand un tremblement de terre se produit, il faut naturellement que tous ces pays reconstruisent des écoles, des ponts, des hôpitaux, autrement qu'avant, c'est-à-dire avec des normes sismiques.

Q - L'Irak : notre consoeur Florence Aubenas a disparu depuis mercredi dernier. Peut-on parler d'enlèvement ?

R - Au moment où je vous parle, je ne parlerai pas d'enlèvement. D'abord, Florence Aubenas a disparu, elle n'était pas toute seule, elle était accompagnée de son guide-interprète, Hussein Hanoun, et nous pensons à ces deux personnes que nous recherchons, dont nous cherchons l'endroit où elles se trouvent. Je ne peux pas parler d'enlèvement, et je ne parlerai pas d'enlèvement. Nous n'avons pas de certitude sur cette question. Ce que je sais c'est qu'ils ont disparu tous les deux depuis plus de six jours. Nous sommes mobilisés.

Q - Vous n'avez aucune information depuis six jours ?

R - Nous cherchons des informations, nous avons prix tous les contacts utiles, et nous sommes totalement mobilisés, nos services, notre ambassade sur place, comme nous l'avons été aux premiers jours de la disparition de Christian Chesnot et Georges Malbrunot, jusqu'au moment où on les a retrouvés.

Q - Rien de plus ?

R - Rien de plus, sauf une inquiétude, une réelle inquiétude que nous partageons avec leur famille et avec leurs confrères.

Q - Hier, Jean-Pierre Raffarin a parlé de l'Etat qui mobilisait tous ses moyens - ce que vous venez de dire - pour retrouver Florence Aubenas. Quels sont ces moyens sur place ?

R - Les moyens, ce sont les personnes qui travaillent pour la France sur place, ce sont des agents dont on a vu le rôle, qui travaillent dans les services de l'Etat, et puis l'ambassadeur lui-même, qui continue avec toute son équipe à faire un formidable travail.

Q - Allez-vous rencontrer les responsables de la presse écrite et de la presse audiovisuelle pour réfléchir aux conditions dans lesquelles on peut exercer le métier de journaliste dans ce pays, et dans d'autres pays ?

R - Jean-Pierre Raffarin l'a dit hier. Il m'a demandé de réunir - cet après-midi, nous le faisons, au Quai d'Orsay, les correspondants de presse, les journalistes, les médias - pour travailler ensemble sur le danger, les conditions d'exercice de cette liberté qui est la vôtre, celle d'informer, c'est même un devoir d'informer. Chacun a sa responsabilité. Vous avez la responsabilité d'informer et vous prenez cette responsabilité, en toute connaissance de cause. Nous, pouvoirs publics, nous avons la responsabilité de vous dire que l'Irak est un pays dangereux, très dangereux, qu'il faut faire attention. Et on voit bien tout ce qui se passe en ce moment, il y a des morts tous les jours, des attentats, des explosions. Donc, nous avons le devoir et cette responsabilité de vous dire que l'Irak est dangereux.

Q - Mais comment faire ? Doit-on, si nous n'allons pas en Irak, être informés par le service de presse de l'armée américaine ou des journalistes qui travailleraient pour des islamistes extrémistes ?

R - Je n'ai pas de bonne réponse, parce qu'encore une fois, c'est une question de responsabilité pour chaque média. Il y a beaucoup de journaux, beaucoup de médias qui ne sont pas présents physiquement en Irak, qui sont à côté, qui peuvent se trouver en Jordanie ou dans un pays voisin, qui ont des informations. Il y en a quelques-uns, très peu, qui ont envoyé, qui ont pris le risque d'envoyer quelqu'un à Bagdad. Encore une fois, le choix doit être fait par celui qui en a la responsabilité. Vous avez cette responsabilité, et vous l'exercez en toute connaissance de cause. Nous avons le devoir, le président de la République l'a dit avec beaucoup de solennité, d'expliquer et de dire que l'Irak est un pays dangereux.

Q - Envoyer des journalistes, est-ce faire le jeu des ravisseurs ? Envoyer un journaliste en Irak ?

R - L'Irak est un pays dangereux, je le dis pour la troisième fois. Franchement, je ne dirais pas les choses de cette manière-là¿ Il y a ce risque ! Voilà, il y a ce risque !

Q - Nous avons, nous, deux correspondants, je suis précis là-dessus, parce qu'il y a un débat, un début de polémique qui s'est installé dans ce pays, à tort ou à raison d'ailleurs¿ Cette polémique autour de la présence des journalistes en Irak, comment la regardez-vous ?

R - Mais vous me posez pour la troisième fois cette question, et je vous ferai pour la troisième fois la même réponse. Tout ce qui est dit par vos correspondants sur place démontre la réalité des conditions de plus en plus difficiles¿

Q - Il y a une élection à la fin du mois en Irak.

R - en Irak pour le travail des journalistes. Les menaces d'enlèvement sont fréquentes, elles ne cessent de s'accroître, elles rendent tout travail approfondi d'enquête de plus en plus incertain. On est, à Bagdad, dans le monde des rumeurs, on est, à Bagdad, dans un monde dangereux, de rumeurs qui ne peuvent pas être vérifiées. Il y a des risques dès l'instant où l'on se déplace. Il y a des risques. Que voulez-vous que je vous dise ! Ensuite, c'est à vous de décider.

Q - Je vais vous dire, moi, nous avons deux correspondants sur place, dont une, Anne-Sophie Le Mauff, qui a réalisé une interview d'un chef tribal irakien, qui vit dans le triangle de la mort, là où auraient disparu Chesnot et Malbrunot. D'après cet homme, les Français vont payer le fait qu'ils ont donné une forte rançon en Irak et que c'est une manière de financer le terrorisme. Les Français n'auraient pas dû donner de rançon, comme les Britanniques. Aurait-elle dû faire état de cette interview ?

R - Je recommanderais que l'on fasse attention à toutes ces rumeurs, à toutes ces informations. Nous avons expliqué, et je n'y reviens pas¿

Q - On n'a pas donné d'argent pour la libération de Chesnot et Malbrunot ?

R - Le Premier ministre a clairement dit qu'il n'y avait pas eu de rançon versée par les autorités françaises. Je le confirme. Les conditions dans lesquelles nous avons obtenu cette libération, et je n'ajouterai rien là-dessus parce que, s'agissant de tous les gens qui nous ont aidés, réellement aidé à obtenir la libération de Christian Chesnot et Georges Malbrunot¿

Q - Ils sont en danger ?

R - ¿ils sont là, il faut veiller à leur sécurité. Donc, vous devez comprendre, parce qu'il y a bien sûr aujourd'hui d'autres personnes qui ont disparu, qu'il peut y avoir d'autres risques d'enlèvement. Tous les jours, il y a ce risque d'enlèvement. Vous devez comprendre que nous soyons discrets, parce que nous avons besoin de préserver nos sources d'informations, de les protéger.

Q - Didier Julia, vous ne vous en occupez plus. Vous laissez cela au Parlement, au président de l'Assemblée nationale. C'est à lui de s'occuper du cas de Didier Julia ?

R - J'ai autre chose à faire en ce moment. Quand on regarde l'actualité : l'espoir de paix au Proche-Orient, le drame de l'Asie, le projet européen, j'ai autre chose à faire que des polémiques.

Q - Parlons du Proche-Orient. En deux jours, quels progrès réalisés ! Nous avons un nouveau président palestinien qui a été élu démocratiquement par les Palestiniens. Nous avons un président palestinien qui veut discuter avec Ariel Sharon. Nous avons Ariel Sharon qui maintenant dirige un gouvernement d'union nationale, qui prépare le départ des colons de Gaza. Quel progrès ! C'est une chance ?

R - D'abord vous avez utilisé le mot de démocratie à propos de la Palestine. Et c'est extrêmement important de rendre hommage, de donner un "coup de chapeau" à l'esprit de responsabilité, à la dignité, à la maturité dont on fait preuve les Palestiniens dans cette élection démocratique en élisant normalement leur nouveau président, Mahmoud Abbas. Nous, nous formons des v¿ux pour le nouveau président, pour le gouvernement qu'il va mettre en place, sans oublier qu'il y a d'autres élections importantes qu'il va falloir également accompagner : les élections municipales et législatives. Et puis, il y a ce nouveau gouvernement plus ouvert, dirigé par Ariel Sharon. Il y a cette décision courageuse, je le répète, je l'ai dit à Tel Aviv et à Jérusalem il y a quelques mois, qu'Ariel Sharon a prise, de se retirer d'un premier territoire, celui de Gaza, et il faut maintenant réussir ce retrait. Le président américain, il l'a dit hier, est prêt à s'engager. Et puis permettez-moi d'ajouter, les Européens sont unis sur cette question et sont prêts à accompagner le processus de Paix par leurs moyens et par des garanties politiques.

Q - Quelle initiative pourrait-on prendre pour aller plus vite sur le chemin de la paix ?

R -Je pense que l'année 2005 doit être, peut être, celle de la paix et d'un nouvel engagement des Américains, des Européens, des pays arabes qui entourent Israël et la Palestine, de la Russie, de tous ceux qu'on appelle les membres du Quartet. Et donc, prenons les choses dans l'ordre. Laissons l'Autorité palestinienne s'installer, commencer à se réorganiser, à préparer les prochaines élections que j'ai évoquées. Le nouveau gouvernement israélien prend les premières mesures pour le retrait de Gaza, comme il a décidé de le faire. Il y a une conférence à Londres dans quelques jours pour accompagner l'Autorité palestinienne, et je pense que le moment viendra où, en préparant soigneusement les choses - nous ne nous précipitons pas mais nous ne perdons pas non plus de temps - en 2005, Palestiniens et Israéliens se retrouveront autour d'une table pour remettre en oeuvre cette fameuse Feuille de route. Parce qu'on sait ce qu'il faut faire, la Feuille de route, c'est le chemin avec des étapes sur le chemin, pour aboutir à ce que nous souhaitons tous, c'est-à-dire deux Etats : un Etat d'Israël vivant en sécurité - et nous ne transigerons jamais sur la sécurité d'Israël - et un Etat palestinien vivant lui aussi dans la sécurité et viable. Voilà l'objectif : deux Etats vivant côte à côte ! Nous devons y arriver et 2005 doit être, notamment grâce à cette nouvelle relation entre Américains et Européens, l'occasion de relancer ce Processus de paix.

Q - Est-ce que vous connaissez les circonstances exactes de la mort d'un officier français de l'ONU tué dimanche au Sud-Liban ?

R - Nous avons demandé aux autorités israéliennes une enquête précise sur ce sujet. J'ai eu moi-même le ministre des Affaires étrangères, Silvan Shalom, au téléphone qui m'a présenté les condoléances de son gouvernement.

Q - Il a été tué par un obus israélien ?

R - Il a été tué par l'armée israélienne dans une opération de représailles. Et nous avons demandé, devant cette tragédie absolument inexplicable, une enquête précise aux autorités israéliennes qui nous ont promis de la faire.

Questions des auditeurs

Q - Vous avez rappelé que Mahmoud Abbas a été élu démocratiquement, donc, avec plus de 62 % des voix mais avec 45 % de participation. Pensez-vous qu'il aura plus de chance que Yasser Arafat pour arriver au processus de Paix et si oui, pourquoi ?

R - La vérité, et nous l'avons regretté, c'est que Yasser Arafat - que j'ai moi-même rencontré à Ramallah où je suis allé au mois de juin - n'était plus écouté, ni reconnu par l'autre partie, c'est-à-dire par les Israéliens. Les Américains ne voulaient plus lui parler non plus. Nous étions dans une situation que nous avons regrettée, que nous ne comprenions pas. J'avais dit à Ariel Sharon : "vous devez discuter avec les Palestiniens, tels qu'ils sont aujourd'hui". Mais les faits étaient ceux-là, ceux que je viens de rappeler. Aujourd'hui, une nouvelle époque commence, à la suite du décès de Yasser Arafat et donc une nouvelle Autorité, un nouveau président, on voit bien que la situation a changé. Georges Bush appelle au téléphone Mahmoud Abbas, lui parle et l'invite à Washington. On voit bien qu'Ariel Sharon est prêt à une rencontre avec le nouveau président palestinien. Voilà la raison et la réponse que je peux vous faire.

Q - Vous avez commencé à parler de M. Julia. Monsieur le Ministre, vous avez dit que dans les polémiques vous ne répondiez pas, c'est bien dommage ! M. Julia vous traite comme un malpropre, ce qui est scandaleux ! on n'a jamais entendu un député parler d'un ministre de la sorte, et il a tenu des propos qui, moi, m'ont surpris. Paraît-il qu'un représentant des terroristes qui aurait pris en otage des journalistes serait venu, 6 jours après à l'ambassade, pour demander une rançon avec des téléphones portables comme rançon, et la personne qui l'aurait reçu était un secrétaire - l'ambassadeur n'était pas là - et il l'aurait renvoyé dans sa ferme, là où il y avait des journalistes français ? Est-ce vrai ou faux ?

R - Naturellement c'est faux ! Encore une fois, durant toute cette longue période de détention, négligé, permettez-moi de le dire sérieusement et simplement, aucune piste, aucune information, ni celle dont il est question, ni d'autres. Nous avons reçu des milliers d'informations. Nous avons établi des centaines de contacts. Nous avons tout vérifié, sérieusement et de manière professionnelle. Toutes les pistes ont été explorées. Et puis, il y a des gens qui venaient nous dire : "on peut vous aider". Très bien ! Nous leur disions : "Apportez-nous des preuves. Avez-vous des preuves de vies ? Donnez-nous la preuve que vous avez vraiment rencontré les ravisseurs !" Certains apportaient des preuves, d'autres n'en apportaient pas. Nous avons tout vérifié. Voilà ce que je peux dire. Pour le reste, les injures, les insultes, tout cela, encore une fois, n'a pas vraiment d'importance. Moi, ce qui m'intéresse, c'est de régler les questions - et nous avons réglé le difficile problème de la détention de Christian Chesnot et de Georges Malbrunot - et de regarder devant moi.

Q - Avec les nouveaux pays entrant dans la CEE, ne pouvons-nous pas craindre une augmentation sensible des délocalisations de nos entreprises et une concurrence accrue sur notre agriculture ?

R - Il y a naturellement un risque que certaines entreprises veuillent se délocaliser. J'observe, quand on parle de délocalisation, qu'elles se produisent non plus tellement dans le reste de l'Europe, dans l'Europe centrale, orientale et baltique, qui vient de nous rejoindre, mais beaucoup plus loin, c'est-à-dire en Asie par exemple, là où les prix et les salaires, les conditions économiques sont tout à fait différentes. Réfléchissez à ce qui se passerait si ces pays d'Europe centrale, orientale - vous parliez de la Hongrie, de la Pologne - n'entraient pas dans l'Union, s'ils restaient dans la situation où ils étaient il y a encore quelques mois, où ils sont encore, en grande difficulté, avec peu d'emplois, beaucoup de misère, des risques de trafics divers, juste à côté de nous. Là nous aurions un vrai risque de délocalisations sauvages, de concurrence sauvage. Le projet européen n'est pas parfait. Il n'empêche pas tous les risques mais il oblige tout le monde à se mettre dans le même mouvement, sur le plan des règles d'environnement, de salaires, sociales. Ces pays vont entrer dans le mouvement européen et progressivement respecter nos standards. Encore une fois, je ne vous dis pas que tout va aller bien, qu'il n'y aura pas de problèmes d'emplois, mais je pense qu'il y en aura moins, ces pays étant dans l'Union. Et puis j'ajoute, comme cela s'est passé pour l'Espagne et le Portugal, que ces pays vont augmenter leur niveau de vie, vont nous acheter des produits, vont faire travailler nos entreprises. Je rappelle souvent qu'on a eu les mêmes craintes quand l'Espagne est entré dans le marché commun, il y a quinze ou vingt ans. Et que se passe-t-il quinze ou vingt ans après ? Il y a bien sûr des concurrents, il y a bien sûr des difficultés, notamment dans les régions du Sud-Ouest et du Sud-Est, avec les producteurs de fruits, mais les Espagnols nous achètent aujourd'hui plus de produits agricoles qu'ils ne nous en vendent, parce que leur niveau de vie a augmenté, grâce à l'entrée dans l'Union européenne.

Q - Concernant la question que vous posiez, Michel Barnier, à propos de la Constitution européenne et du référendum. Quand vous voterez justement, est-ce que vous avez une attente, des inquiétudes concernant l'Union ?

Luc de Gironde me dit : "moi c'est la Turquie qui m'inquiète. Je pense que vous avons là deux sujets importants, la Turquie et la Constitution. Je dirais oui à la Constitution et non à la Turquie". Mais tous les électeurs ne vont pas forcément faire la différence entre ces deux questions.

Eric de Seine Saint-Denis : "une chose pour moi, les délocalisations, elles sont de plus en plus nombreuses. L'arrivée de pays dans l'Union dont le coût de la main-d'oeuvre est faible, ne va-t-elle pas favoriser ces délocalisations ? C'est à cela aussi que je penserai."

Sophie de l'Hérault : "l'UE me fait peur depuis de nombreuses années. Si au départ, une Europe à 12 à 15 ne me causait pas d'inquiétude, aujourd'hui l'Europe à 25 et peut-être à plus, me fait faire du souci."

Q - Il va falloir convaincre ?

R - Oui, il faut convaincre, expliquer, écouter. Je veux rappeler que la question de la Turquie sera tranchée, le moment venu, et le président de la République a pris l'engagement que ce sont les Français qui trancheront, lorsque la question se posera, si elle se pose un jour et la négociation qui est ouverte avec la Turquie sera très longue. Son résultat n'est pas écrit d'avance. Mais ce sont les Français qui trancheront par un référendum, un autre référendum, le moment venu. Je pense qu'il faut bien regarder le monde tel qu'il est. Nous parlions de l'Irak, de ce monde dangereux, qui explose un peu partout. Et je veux rappeler la raison d'être, la première promesse du projet européen, cette promesse qui a été tenue, faite par Robert Schuman et Jean Monnet et d'autres, et qui était une promesse de paix, de stabilité. Nous comptons, parce que nous sommes ensemble. Et nous avons réussi sur ce continent européen, à nous organiser de manière pacifique, démocratique, à créer du progrès plutôt que d'entretenir des conflits. Et c'est ce projet européen qui, pour moi, reste, tout en étant passionnément Français et patriote, l'un des plus beaux projets politiques parce qu'il est un projet de paix

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 12 janvier 2005)

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