Interview de M. Jean-Louis Debré, président de l'Assemblée nationale, à Europe 1 le 28 février 2005, sur la démission d'Hervé Gaymard, ancien ministre de l'économie et des finances, la réunion du Parlement en Congrès à Versailles et la Charte de l'environnement. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Louis Debré, président de l'Assemblée nationale, à Europe 1 le 28 février 2005, sur la démission d'Hervé Gaymard, ancien ministre de l'économie et des finances, la réunion du Parlement en Congrès à Versailles et la Charte de l'environnement.

Personnalité, fonction : DEBRE Jean-Louis, TRONCHOT Marc.

FRANCE. Assemblée nationale, président;FRANCE. UMP, membre du comité politique

Circonstances : Démission d'Hervé Gaymard de son poste de ministre de l'économie et des finances le 25 février 2005

ti : Q- Avant d'évoquer ce congrès qui réunit le Parlement dans quelques heures, retour sur un remaniement gouvernemental brutal comme une amputation, et les raisons qui l'ont provoqué. On va essayer de ne pas se payer de mots, ni de faire de la langue de bois, de donner dans l'hypocrisie, comme certains ont pu le faire. Est-ce que ce qui s'est passé est grave ? Est-ce révélateur d'une carence, du caractère corrupteur ou facilitateur du pouvoir ? Ou est-ce que c'est, de façon un peu dédramatisée, un simple rappel au règlement, payé très lourd par un ministre un peu léger ?

R- D'abord, je n'ai pas du tout envie de donner des leçons à qui que ce soit, je ne suis, dans cette affaire, naturellement pas un procureur. Et permettez-moi de vous le dire tout de suite : il y a actuellement un homme et une famille qui souffrent, qui sont montrés du doigt, et je pense souvent à cet homme et à cette famille. Mais le problème est grave. Il est grave en lui-même, il est grave parce qu'il n'a pas été compris par nos concitoyens... Il est grave, parce qu'il a choqué. Il est grave, parce qu'il ne date pas d'hier, mais qu'il y a dans l'histoire de la République, un certain nombre d'évènements identiques qui montrent que les dérives sont toujours possibles. Il est difficile à régler - méfions nous des "y'a qu'à, faut qu'on" -, car il faut trouver un équilibre entre la modestie dans le comportement qui doit être celle des représentants du peuple, députés, ministres, et la dignité de la fonction qui vous est confiée. Et cette fonction, c'est d'incarner la France, d'incarner l'Etat, et par conséquent, trouvons cet équilibre.

Q- Ils doivent avoir valeur d'exemple, tous ces élus, tous ces ministres, toutes ces éminences, ils le savent, cela devrait être intégré ?

R- Les hommes sont ce qu'ils sont, et la tentation du pouvoir... Montesquieu disait, dans "L'Esprit des lois" - je crois que c'est le livre 11, chapitre 6 - "tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser". Quand on devient ministre, quand on devient président, c'est ce que je me dis tous mes matins : on est plus longtemps ancien ministre ou ancien président que ministre ou président. Par conséquent, il faut avoir à l'égard des apparences du pouvoir beaucoup de détachement. Mais je reviens à mon idée : oui il faut être modeste, oui il faut bannir tout ce qui peut choquer ; mais il faut aussi que la fonction que vous incarner, vous l'incarniez avec dignité, parce que vous êtes, à un moment donné, l'un des représentants de la Nation...

Q- Est-ce que la République n'a pas été un petit peu trop bonne fille et a amené certains à penser que la politique, c'était beaucoup de privilèges, beaucoup de pouvoir, beaucoup de possibilités d'abuser de ce pouvoir ?

R- Ceux qui sont encore dans cette optique se trompent.

Q- Il y en a !

R- Oui, mais comme partout, comme dans tout métier. Il y a ceux qui pensent que la politique apporte des privilèges ; moi, je pense que la politique doit vous inciter à avoir des comportements exemplaires.

Q- En tant que président de l'Assemblée nationale, devez-vous battre en permanence contre des demandes de privilèges, d'appartement, de voiture de fonction ?

R- Oui, je me bats. Et depuis deux ans, à l'Assemblée nationale, j'ai réduit de 1.000 m2 l'importance des appartements de fonction, pas uniquement des élus, mais aussi des directeurs. Je vais continuer. Personnellement, je n'habite pas à l'Hôtel de Lassay...

Q- Vous pourriez ?

R- Je pourrais, naturellement, mais je préfère être chez moi, tranquillement. Il y a des moments où il faut aussi savoir se détacher du lieu de travail. Et puis, j'ai déposé une proposition de loi et je voudrais que tout le monde reprenne, au-delà des clivages politiques, parce que ce qui s'est passé il y a quelques jours, s'est passé avant. Et chacun, quelle que soit sa tendance, peut trouver au sein de sa famille des gens qui ont abusé du pouvoir. Je voudrais que cette proposition de loi, qui consiste à redonner à l'établissement public de Versailles les locaux et logements de fonction qui sont attribués à l'Assemblée nationale et au Sénat, depuis la IIIème République, soit votée par l'ensemble des députés de droite et de gauche.

Q- Vous dites également qu'il faudrait mettre au point un "code de déontologie", avec les représentants de la Nation. Qu'est-ce que cela peut être ?

R- Je voudrais - mais on va attendre que les passions s'estompent et que les plaies se cicatrisent - essayer de prendre un certain nombre de députés, un de chaque tendance, peut-être si le Gouvernement l'accepte, un représentant du Gouvernement, un représentant de l'administration, et voir ce qui est acceptable, ce qui ne l'est pas et essayer de fixer des règles. Mais au-delà des règles, c'est le comportement individuel des gens qu'il faut...

Q- Et cela vaut pour la gauche comme pour la droite ?

R- Cela vaut pour tout le monde. Quand j'entends ou quand je vois un certain nombre de procureurs de gauche profiter de cette affaire pour donner des leçons, j'ai envie de leur dire qu'ils ont la mémoire un peu courte. Mais comme je ne veux pas donner de leçon à qui que ce soit, je ne parlerai ni de la gauche, ni de la droite. Je parle de l'avenir : essayons de faire en sorte que ces dérives, que ces comportements maladroits, que ces erreurs ne recommencent pas.

Q- Un code de déontologie ou une charte, peu importe ?

R- Un code de déontologie, une charte, peu importe...

Q- Mais avec des sanctions ?

R- Avec une instance qui regardera, cas par cas, les situations des uns et des autres. On a déjà fait beaucoup de progrès en France. Il y a la déclaration de patrimoine pour les élus, il y a les lois sur le financement de la vie politique. A bien des égards, nous sommes en avance sur d'autres pays. Nous avons encore quelques progrès à faire, eh bien il faut les faire tous ensemble, pour la République et pour la France.

Q- A. Montebourg demandait, hier soir à cette antenne, à T. Breton de clarifier sa situation par rapport à France Télécom, par rapport à l'entreprise dont il était le directeur. Vous donnez un conseil aujourd'hui à T. Breton ?

R- Il y a longtemps que j'ai renoncé à donner des conseils ! Je crois que T. Breton a bien compris la situation, il fera le nécessaire.

Q- Cette "affaire Gaymard" - entre guillemets -, est-ce un coup dur pour le président de la République ou faut-il relativiser ?

R- Non, ce n'est un coup dur pour personne, c'est un coup dur pour la République, pour les institutions, pour le rapport que les élus dans leur ensemble ont avec nos concitoyens. Cela ne vise pas telle ou telle personne. Arrêtons de faire de la politique politicienne et essayons de faire en sorte que les règles qui régissent le fonctionnement de l'Etat et de la République, quand la gauche est au pouvoir, comme quand la droite est au pouvoir, soient impeccables et ne permettent pas des dérives dans certains comportements.

Q- La carrière de H. Gaymard est-elle compromise ?

R- Mais non ! Elle est devant lui. Arrêtons de fustiger les uns et les autres. Ce qui est arrivé à H. Gaymard aurait pu arriver à d'autres, que leur positionnement soit à droite ou à gauche.

Q- Parlons un peu du Congrès. On ne va pas y parler seulement d'Europe, on va y parler d'environnement. Pourquoi ? Pourquoi "Ushuaia et l'Europe", comme le dit H. Emmanuelli aujourd'hui dans Le Figaro ?

R- le monde s'accorde à le dire : notre planète est en train de s'abîmer, de se détériorer, de se déchirer. Il faut que la France, sur ce sujet, la défense de l'environnement, passe des discours, des incantations à la réalité. Et la mission de la France, c'est de montrer, à l'égard du monde, que comme nous avons été par le passé la patrie des droits de l'homme, nous devons être pour l'avenir, la Nation qui défend les droits à l'environnement et à la protection de l'environnement. Naturellement, cette charte ne réglera pas tous les problèmes, cette charte n'aboutira pas à ce que tous nos comportements soient impeccables, mais elle donnera à certains le signe que le temps du laisser-faire est passé. Là aussi, je voudrais vous dire que si on veut réconcilier les Français avec les hommes politiques, n'abordons pas ce sujet droite contre gauche. C'est tout le monde qui doit voter cette charte.

Q- Etait-ce prioritaire de parler de l'environnement lors de cette réunion du congrès ? Il y avait des tas d'autres sujets qui sont en attente d'ailleurs pour certains d'entre eux, comme le statut pénal du président de la République, par exemple. On pourrait faire passer cela aussi ?

R- J'écoute très souvent Europe 1 et je ne cesse d'entendre "attention, la situation se dégrade, l'environnement, l'effet de serre" etc. J'entends N. Hulot qui nous fait peur tous les jours - et il a raison. Et nous, on va attendre ?! Attendre quoi ? Moi, je veux que la France reste une grande puissance, une grande nation. On est aussi une grande puissance et une grande nation quand on montre la direction. Et là, c'est notre responsabilité. Je suis très reconnaissant au président de la République d'avoir su dépasser les comportements des uns et des autres, les corporatismes, d'avoir poussé les blasés, les résignés en dehors du sillage de la France. Oui, notre responsabilité, cet après-midi, est de faire en sorte que cette Charte de l'environnement soit intégrée à la Constitution, comme il y a eu jadis la déclaration des droits de l'homme, et que nous nous retrouvions tous autour de cette Charte pour la voter.

Q- Que dites-vous aujourd'hui de J.-P. Raffarin, en butte à l'affaire Gaymard, aux étudiants dans les rues, au chômage qui remonte ? Dites-vous que vous n'aimeriez par être à sa place ?

R- Je n'ai pas du tout envie d'être à sa place ! Je lui dis de continuer à être ferme, à tenir le cap, et à faire en sorte que la politique voulue par le président de la République s'applique : "Continue tes réformes !

Q- ". A force de dire que vous n'êtes candidat à rien, vous n'avez pas peur que l'on finisse par vous croire ?

R- Je voudrais bien que l'on me croie !

Q- C'est la vérité ?

R- Parce que je suis bien là où je suis, que j'ai envie, surtout avec le passage du septennat au quinquennat, de donner à l'Assemblée nationale sa véritable place et que je sais que cette place correspond à ce que je souhaite.

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 1er mars 2005)

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