Entretiens de M. Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, dans "Le Parisien Dimanche" du 30 et à Europe 1 le 31 janvier 2005, sur la situation en Irak, les relations franco-américaines, le dialogue entre Palestiniens et Israéliens, et le déménagement du ministère des Affaires étrangères. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretiens de M. Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, dans "Le Parisien Dimanche" du 30 et à Europe 1 le 31 janvier 2005, sur la situation en Irak, les relations franco-américaines, le dialogue entre Palestiniens et Israéliens, et le déménagement du ministère des Affaires étrangères.

Personnalité, fonction : BARNIER Michel.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : (Entretien de Michel Barnier dans "Le Parisien" du 30 janvier 2005)


Q - Quelle crédibilité peut-on accorder à des élections dans une situation si
explosive ?

R - Nous savons depuis le début que ces élections sont difficiles, compte tenu du climat d'insécurité et parfois même de chaos qui règne en Irak. Mais elles sont possibles, et utiles. Car on ne sortira pas de cette tragédie, de cette instabilité, autrement que par un processus politique, par la démocratie et des élections. Les Irakiens n'ont pas eu l'occasion de voter démocratiquement depuis plusieurs dizaines d'années. On voit bien qu'ils ont, aujourd'hui, envie de le faire : 13 millions d'entre eux se sont inscrits sur les listes électorales, malgré ce contexte.

Q - N'aurait-il pas mieux valu reporter le scrutin, comme le demandaient de nombreux Irakiens eux-mêmes ?

R - Qui peut assurer qu'en les reportant, les élections auraient été meilleures et plus sûres ? C'est la première marche d'un processus. Il faut s'appuyer dessus pour construire et réussir les autres étapes, notamment l'élaboration d'une Constitution.

Q - Ne craignez-vous pas l'arrivée au pouvoir des religieux chiites ?

R - Ne faisons pas de procès d'intentions. Comme dans toute société, il y a en Irak des communautés, des forces majoritaires et d'autres minoritaires. L'important est que ceux qui sont les plus nombreux utilisent intelligemment leur majorité et leur pouvoir. Et que ceux qui sont en minorité aient une place équitable et soient respectés.

Q - Justement, le boycottage électoral des sunnites ne pose-t-il pas un problème majeur ?

R - Cela imposera, en tout cas, d'associer toutes les forces politiques du pays à la préparation de la Constitution. Il faudra trouver une organisation constitutionnelle et territoriale de l'Irak qui garantira l'équité et la bonne représentation de chacun.

Q - Certains prédisent déjà une guerre civile ?

R - Il n'y a pas de fatalité : si on agit étape par étape, on doit pouvoir sortir de l'ornière actuelle. Le peuple irakien doit retrouver sa totale souveraineté, conformément aux résolutions de l'ONU.

Q - L'armée américaine doit-elle se retirer ?

R - La résolution 1546 du Conseil de sécurité de l'ONU pose comme perspective le retrait des troupes étrangères à la fin de l'année 2005. C'est un rendez-vous qui a été fixé en accord avec les Américains, par une résolution adoptée à l'unanimité. Ce rendez-vous ne doit pas être perdu de vue... En tenant compte naturellement de la situation qui prévaudra alors.

Q - La France ne pourrait-elle pas en faire davantage ?

R - La France a déjà dit sa disponibilité pour accompagner le peuple irakien dans la reconstruction politique et économique. Il n'y aura pas de soldats français en Irak, ni maintenant ni plus tard, car ce ne sont pas des soldats étrangers supplémentaires qui seraient utiles. En recevant dernièrement son homologue irakien, Jacques Chirac a confirmé que nous sommes prêts à participer à la formation - en dehors du territoire irakien - de la gendarmerie. L'instabilité du Proche-Orient est notre propre instabilité. La priorité de la diplomatie française, c'est de contribuer à retrouver le chemin de la paix dans la région

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 1e février 2005)

(Entretien de Michel Barnier à Europe 1 le 31 janvier 2005)


Q - Tant d'Irakiens, on l'a dit dans tous les journaux d'Europe 1, sont allés aux urnes, malgré la terreur, c'est leur premier vote après près d'un demi-siècle. Quelle est la position de la France ce matin ?

R - C'est une première victoire pour le peuple irakien et c'est une première marche importante, qui était indispensable pour la démocratie et pour le processus politique, que nous souhaitons et auquel nous travaillons - je parle de la communauté internationale - depuis des mois et des mois. On ne sortira pas de cette tragédie en Irak autrement que par la démocratie et les élections.

Q - C'est-à-dire que nous sommes sur la route de la démocratie, mais la démocratie reste encore loin ?

R - Il y a d'autres marches, si vous me permettez d'évoquer l'idée d'un escalier. La première marche, il ne fallait pas la manquer, elle n'a pas été manquée. Encore une fois, c'est le mérite et le courage du peuple irakien. Il y aura d'autres marches bientôt : tout de suite, la rédaction d'une Constitution, qui doit permettre une représentation équitable de toutes les communautés en Irak ; l'approbation de cette Constitution ; d'autres élections en 2005 ; et puis, naturellement, le moment venu, comme le prévoit la résolution 1546, le retrait des troupes étrangères pour que le peuple irakien retrouve simplement sa souveraineté.

Q - Monsieur Barnier, est-ce que vous dites que c'est une défaite des terroristes et un coup contre l'un de leurs chefs Al-Zarqaoui ?

R - Mais quand la démocratie est là, quand les gens s'expriment dans les urnes, c'est toujours une défaite pour le terrorisme.

Q - Il y avait des risques de guerre civile et de chaos, c'est ce qu'on répétait sans arrêt, les violences vont peut être continuer de se déchaîner ou diminuer à votre avis ?

R - La situation reste très difficile, l'Irak est un pays dangereux. Il y a beaucoup d'enlèvements, d'opérations militaires, d'attentats. Donc, soyons prudents, il faut franchir les étapes une à une, et ce processus politique qui s'engage reste un processus fragile. Nous avons, je vous le rappelle, souhaité cette sortie par la politique et par la démocratie, c'est la fameuse résolution 1546. Nous avons participé au début de la reconstruction économique de l'Irak en allégeant sa dette. Nous avons voulu ce processus et son soutien par tous les pays de la région qui étaient présents à Charm el-Cheikh, comme nous y étions nous-mêmes. Nous sommes sur la bonne route, cette route est encore fragile et longue.

Q - Quand vous entendez dire que c'est un succès, certes de la communauté internationale, mais de George Bush d'abord, comment réagissez-vous ?

R - Franchement, les Américains veulent sortir de cette situation où leurs soldats meurent et sont en danger. Je ne reviens pas sur le passé et sur les raisons de ce conflit, chacun connaît les positions et notamment celles¿

Q - La France ne regrette rien ce matin ?

R - Nous ne regrettons rien. Nous avons dit ce que nous pensions et nous regardons devant nous et nous voulons, dans ce nouvel état d'esprit auquel nous travaillons entre Américains et Européens, sortir de cette tragédie et d'autres tragédies. Vous le savez, ce n'est pas le seul conflit dans cette région du Proche et du Moyen-Orient. Le conflit central reste le conflit entre Israéliens et Palestiniens et c'est le moment de faire la paix. Nous y reviendrons. C'est le moment de faire la paix dans cette région. L'instabilité du Proche et du Moyen-Orient, c'est notre propre instabilité.

Q - Vous avez parlé des Américains. Est-ce que vous pensez que le calendrier du retrait progressif des armées américaines peut s'accélérer ? Le ministre de l'Intérieur d'Irak qui était à Londres disait : "dans les dix-huit mois, nous pourrons commencer à partir".

R - Je ne sais pas quand les Américains décideront de se retirer avec les autres membres de la Coalition. Ce que je connais, c'est ce qui est écrit dans la résolution 1546 et l'horizon, le rendez-vous de décembre 2005, pour poser cette question. Naturellement, c'est le gouvernement irakien qui devra poser le premier la question du retrait des troupes étrangères.

Q - Pensez-vous que la France doit maintenant faire autre chose ? Qu'est-elle prête à faire ce matin à partir de cette situation nouvelle, parce qu'on avait parlé de former des policiers, de reconstruire, si les Américains sont d'accord ?

R - Mais ce n'est pas ce matin que nous sommes prêts à faire quelque chose, voilà des mois et des mois, depuis l'approbation par notre pays et par toute la communauté internationale de cette résolution 1546, dans le cadre des Nations unies - nous sommes dans le cadre des Nations unies qui est le lieu du droit et du débat international - que nous avons dit que nous étions prêts à former des gendarmes et nous l'avons confirmé au président irakien lorsqu'il est venu il y quinze jours. En dehors du territoire irakien nous avons dit que nous étions prêts, nous sommes prêts à participer à la reconstruction économique et politique de ce pays.

Il y a quinze jours, nous avons invité au Quai d'Orsay, au ministère des Affaires étrangères, une quinzaine de partis politiques irakiens, qui ont envoyé leurs numéros deux, numéros trois, que j'ai reçus moi-même pour discuter, y compris¿

Q - De la suite, de l'avenir politique ?

R - y compris des partis qui ne participaient pas aux élections hier. Nous avons reçu ces partis. Donc, nous sommes dans un état d'esprit de coopération pour que ce peuple cesse de souffrir et que ce pays se reconstruise. Encore une fois, ce qui se passe en Irak et dans cette région, c'est notre propre instabilité.

Q - N'y a-t-il pas un risque de voir une république islamique s'installer, un pouvoir religieux ? Regardez la photo à la une de "France Soir" d'aujourd'hui. Les dangers d'une victoire islamique chiite, c'est une femme tout en noir, elle a même des gants noirs quand elle met le bulletin dans l'urne.

R - Ce qui est important c'est qu'elles votent. Il n'y a pas que dans ce pays que des femmes portent le voile. Respectons les pratiques de chacun, ce qui est important c'est la démocratie et je ne ferai pas de procès d'intention. Nous voulons simplement dire que ce processus est progressif, qu'il faut maintenant que ceux qui ont gagné utilisent bien leur victoire et leur majorité, que l'on trouve un système dans la Constitution pour que les minorités ne soient pas écrasées et quelles soient équitablement représentées, pour que ce pays s'organise sur un mode fédéral. Vous le voyez, il y a un grand chantier politique et institutionnel et nous voulons l'aider, pas seulement nous Français, mais les Européens sont prêts à accompagner ce processus.

Q - Monsieur Barnier, est-ce que le moment est venu pour que George Bush et Jacques Chirac renouent, Français et Américains renouent ?

R - Mais nous avons un dialogue avec les Américains ; j'ai d'ailleurs assisté à un déjeuner de travail avec le président Bush et le président Chirac au mois de juin au moment des commémorations du Débarquement. Nous travaillons ensemble et depuis plusieurs mois : sur la résolution 1546, la dette de l'Irak, le Processus de paix. Et dans beaucoup d'autres endroits, le Kosovo, Haïti, l'Afghanistan, nous travaillons ensemble.

Q - Irez-vous rencontrer Condoleezza Rice qui vient d'être nommée secrétaire d'Etat ou viendra-t-elle à Paris bientôt préparer les entretiens Chirac/Bush ?

R - Je suis allé la rencontrer moi-même à Washington, en même temps que je suis allé saluer Colin Powell, avec lequel j'ai bien et beaucoup travaillé. Elle sera la semaine prochaine à Paris et je la recevrai, comme le président de la République.

Q - Vous avez parlé d'Israël et de la Palestine, vous irez d'ailleurs dans cette région du monde, je crois, la semaine prochaine, pour votre deuxième voyage. Est-ce que vous allez voir Ariel Sharon ?

R - Oui, je verrai Ariel Sharon, je verrai Mahmoud Abbas, le nouveau président palestinien et je dirai le soutien qui est celui de la France et de l'Union européenne à ce nouvel état d'esprit que l'on sent concrètement entre Israéliens et Palestiniens, qui sont prêts à recréer ce partenariat pour la paix. C'est le moment : 2005 peut et doit être l'année de la paix au Proche-Orient ; c'est un conflit central dont nous pouvons sortir s'il y a une volonté commune des Américains, des Européens, des Russes, des Nations unies et naturellement des pays de la région.

Q - Donc vous voyez, ce matin, de bonnes perspectives pour la région ?

R - Je vois un nouvel état d'esprit, un nouveau contexte positif qui me permet de dire que 2005 peut être et doit être l'année de la paix entre Israéliens et Palestiniens.

Q - Le 8 février, c'est-à-dire dans une semaine presque, Mahmoud Abbas et Ariel Sharon vont se rencontrer, vont se voir, vont se serrer la main, vous y serez avant ou après ?

R - Je serai lundi et mardi en Palestine et en Israël.

Q - Deux autres choses : vous avez réclamé, Monsieur Barnier, le déménagement du ministère des Affaires étrangères à Paris ?

R - Je n'ai pas réclamé, je prépare ce regroupement de services, qui sont éclatés dans Paris, où 3.000 fonctionnaires travaillent dans onze sites différents, pour avoir un ministère moderne qui vive à l'heure du XXIème siècle.

Q - Donc moderne, logique, cohérent. On dit que le gouvernement a choisi le site de l'Hôpital Saint-Vincent-de-Paul à la place du Quai d'Orsay. Le gouvernement a-t-il déjà choisi, décidé, ou il propose seulement, pour être clair ?

R - Le gouvernement propose, il n'a pas décidé, il ne peut rien décider sans une bonne concertation avec la Ville de Paris. C'est un des sites envisagés. Le site de Saint-Vincent-de-Paul doit être libéré par l'Assistance publique, ce n'est pas moi qui l'ai inventé. Une partie en tout cas pourrait être libérée et utilisée dans ce but. C'est un bon site mais ce n'est pas le seul. Il y a l'île Seguin, il y a Issy-les-Moulineaux, il y a le 13ème arrondissement. Nous travaillons en bonne intelligence avec la Ville de Paris et les élus de Paris et d'autres communes éventuellement pour trouver le meilleur site, pour créer ce nouveau ministère des Affaires étrangères. Donc la décision n'est pas prise.

Q - Monsieur Barnier, il est impossible de ne pas vous demander des nouvelles de Florence Aubenas et de son guide Hussein Hanoun ?

R - A ce stade et aujourd'hui, il m'est difficile de m'exprimer dans le détail sur ce dossier, parce que la priorité pour moi est la sécurité de Florence Aubenas et de son accompagnateur Hussein Hanoun, et c'est une priorité qui s'impose à toutes les autres. Voilà pourquoi nous travaillons dans la discrétion. Ce que je veux simplement dire à ceux qui nous écoutent, c'est que nous travaillons, le gouvernement, nos services ici, à Bagdad, font ce qu'ils doivent, ce qu'ils peuvent faire pour qu'on les retrouve. Et naturellement, en attendant, dans ce travail discret que nous continuons, à faire comme nous l'avions fait pour Christian Chesnot et Georges Malbrunot, la mobilisation de tous ceux qui sont attachés à la liberté d'expression et à la démocratie, la mobilisation de sa famille qui est très digne et très courageuse, de leurs confrères, toute cette mobilisation est très utile et très importante.

Q - La famille est prévenue, elle sait ?

R - Nous avons un lien régulier avec la famille, comme d'ailleurs avec la rédaction de Libération. Encore une fois, chacun fait son travail comme il doit le faire et, en ce qui concerne le gouvernement, nous travaillons

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 1e février 2005)

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