Interview de M. Gérard Aschieri, secrétaire général de la FSU, à LCI le 16 février 2005, sur le projet de loi d'orientation sur l'école et la manifestation des lycéens. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Gérard Aschieri, secrétaire général de la FSU, à LCI le 16 février 2005, sur le projet de loi d'orientation sur l'école et la manifestation des lycéens.

Personnalité, fonction : ASCHIERI Gérard, SEGUILLON PIERRE Luc.

FRANCE. FSU, secrétaire général

ti : Q- Vous étiez hier aux côtés des lycéens, dans la manifestation. D'abord, est-ce que vous considérez cette manifestation comme un succès, un demi-succès, un point d'orgue ou la poursuite d'un mouvement destiné à continuer ?

R- Indéniablement un succès. Tout le monde le reconnaît : il y avait deux fois plus de manifestants qu'à la précédente manifestation. Il y avait plusieurs milliers d'enseignants dans le cortège, c'est important. Mais pour nous, ce n'est pas la fin d'un mouvement. On pense que, sauf si le Gouvernement évolue, qu'il va falloir revenir dans l'action. Je peux vous dire que la période de vacances ne va pas être une période de vacance de l'action syndicale. Dans les deux semaines qui viennent, en fonction des académies, il va y avoir des grèves, des manifestations, diverses initiatives. Je pense qu'on pourra rendre public, dans la matinée, la proposition d'une initiative début mars - dans la première quinzaine de mars - à caractère nationale sur la question de l'école.

Q- Pour être plus précis, quand vous parlez d'une initiative début mars ou à la mi-mars, peut-on déjà donner une date ?

R- Avant le 15 mars. On est en train de finaliser cela avec nos partenaires, donc, je ne vais pas dire, là, mais il y aura quelque chose d'ampleur nationale avant la mi-mars, avec une dimension supplémentaire qui est que, apparemment, les confédérations se réunissent cet après-midi ; elles feront une conférence de presse. On va regarder un peu ce qu'elles proposent pour voir comment on articule, éventuellement le dossier éducation avec le dossier droit du travail, salaire, emploi.

Q- Par conséquent, ce pourrait être une manifestation qui serait beaucoup plus large que l'école ? Est-ce que vous le souhaitez ?

R- Nous avons un objectif aujourd'hui, c'est de pouvoir continuer à mener la bataille sur l'école et rassembler largement sur l'école. S'il se passe quelque chose dans d'autres secteurs, on va évidemment se poser la question des convergences, comme on l'a fait, vous savez, le 5 février, où il y avait plusieurs dizaines de milliers d'enseignants dans les cortèges. Ils étaient là, pas seulement en solidarité, mais parce qu'on considère que les questions de l'école, un, cela concerne tout le monde, et deux, cela a quelques chose à voir avec les questions de l'emploi, les questions de salaire et les questions de la politique sociale. Le problème qui est posé dans les débats sur l'école, comme dans le débat social, c'est par exemple la question des inégalités dans l'entreprise.

Q- Pardonnez-moi : est-ce que l'on n'est pas passé d'un domaine de réflexion ou de débat ou de polémique pédagogique à un domaine qui est désormais strictement politique. C'est un bras de fer entre la gauche et la droite, ou en tout cas un mouvement social et la droite.

R- Il y a un mouvement social qui se développe en France. Il y a notamment un mouvement social sur les questions de l'école. Pourquoi ce mouvement social ? Pas seulement parce qu'il y a un projet de loi, c'est parce que cela fait trois ans au moins que l'école est progressivement dépouillée de ses moyens, que le seul signe que l'on donne aux jeunes, c'est quoi ? C'est des policiers qui viennent un beau matin devant leur collège, devant leur lycée, avec des chiens policiers pour inspecter leur cartable. Comment voulez-vous qu'avec une école qui perd progressivement ses moyens, qui n'a comme autre signe que la présence policière, il n'y ait pas un mouvement
social ?

Q- Que demandez-vous aujourd'hui ? Le retrait de la loi Fillon, voire la démission de F. Fillon qui a dit, lui, hier : "On a lâché ce que l'on pouvait lâcher et que maintenant, il faut passer".

R- Nous ne demandons pas la démission de F. Fillon, mais je reviendrai sur cette question du rapport au politique.

Q- Les lycéens l'ont demandé...

R- Oui, effectivement, ce n'est pas étonnant et cela s'explique. Je vais revenir sur ce que l'on demande. On demande, un, un collectif budgétaire qui permette de revenir sur les suppressions de postes dramatiques qui interviennent aujourd'hui dans les collèges, les écoles et les lycées. Deux, on demande l'abandon du projet, non pas pour laisser les choses en l'état, mais pour pouvoir renégocier autre chose. C'est ça notre démarche. Notre problème n'est pas la statu quo...

Q- N'y a-t-il pas eu une commission, la commission Thélot, qui a travaillé pendant des mois et des mois, j'imagine, en concertation avec les professeurs pour préparer cette réforme ?

R- Il y a eu un grand débat national sur l'école. 800 000 à 1 million de personnes, un gros livre qui a dû sortir, dont on n'a tenu strictement aucun compte, ni dans les propositions de la commission Thélot, ni dans le projet de loi. Il y a eu une commission qui a travaillé mais qui a travaillé essentiellement en interne. Je peux vous dire que notre organisation a été reçue une fois par la commission, c'est tout.

Q- Aujourd'hui, vous souhaitez être reçu par F. Fillon ?

R- Moi, j'aimerais bien être reçu par F. Fillon, mais pas d'être pestiféré. J'ai parfois le sentiment que F. Fillon considère qu'il n'a rien à attendre des organisations syndicales d'enseignants, qu'on ne demande que des moyens.

Q- Si vous lui demandez d'emblée de retirer sa loi, je ne vois pas de quoi vous allez discuter !

R- De la manière dont on peut reprendre une discussion. Je trouve que F. Fillon, d'une certaine manière, est piégé par ce degré zéro de la pensée politique en France, qui fait qu'un ministre n'existe que s'il réforme, et qu'on le juge non pas sur le contenu de ce qu'il fait, mais sur la posture qu'il prend : est-ce qu'il est courageux, est-il ferme ou pas ? Effectivement, quand on se retrouve dans cette situation, à un moment donné, on est dans une situation de blocage. Je voudrais que l'on puisse juger un ministre, que l'on puisse discuter avec F. Fillon : il y a un service public, comment le fait-on vivre, comment le fait-on évoluer ? Comment on motive les personnels pour qu'ils s'engagent encore mieux dans la réussite de tous les jeunes ? Parce que l'école, c'est de l'humain qui travaille sur de l'humain. Il ne faut pas oublier cette dimension.

Q- Permettez-moi un certain nombre de questions précises : n'avez-vous pas le sentiment d'être, d'une certaine manière, instrumentalisés par la gauche et plus particulièrement par le PS qui a intérêt à porter un coup au Gouvernement, à prendre une posture d'opposant à cause du "oui" au référendum et à refaire une unité qui est délicate aujourd'hui, à cause même de ce référendum ?

R- Effectivement, ça c'est le problème du PS, mais ce n'est pas notre problème. Le mouvement, on l'a lancé depuis plusieurs mois, syndicalement, à partir d'un certain nombre de revendications sur l'école. Par exemple, aujourd'hui, j'entends le PS dire souvent que le projet de loi est vide ; moi, je dis non, ce n'est pas tout à fait vrai. Dans la loi, il y a des choses qui ne méritent pas une loi, à coup sûr. Il y a beaucoup d'éléments qui sont vagues, qui auront besoin d'être précisés par des décrets, par des textes d'application. Mais en même temps, il y a dans la loi des mesures régressives. C'est une réalité qui dépasse le débat politique.

Q- Que répondez-vous au reproche qui vous est fait parfois de pousser les lycéens dans la rue, en tout cas, de les encourager ?

R- Je réponds que ceux qui disent cela n'ont pas vu de près ni un lycéen ni un enseignant depuis longtemps. Les lycéens sont rétifs, fondamentalement, à tout embrigadement. C'est une donnée. Souvent ils se mobilisent par établissement et les enseignants...

Q- Mais si vous leur expliquer dans les classes que le bac va être dévalorisé parce que des matières vont être en contrôle continu...

R- Je suis formel : c'est très largement étranger à la culture professionnelle des enseignants que de s'adresser à leurs élèves sur leurs préoccupations. Il y a une réserve qui fait partie de cette culture.

Q- Vous disiez "une loi de programmation avec un budget...

R- Il n'y a pas de programmation, c'est ça le problème !

Q- Avec un budget...

R- ...Non, il n'y a pas de budget. Il y a des chiffrages, mais il n'y a pas de moyens. Il n'y a pas l'assurance de moyens supplémentaires.

Q- Quand le ministre dit : réforme, 2 milliards d'euros, 10 000 postes d'enseignants en soutien scolaire, 10 000 postes d'enseignants ou assistants en langues vivantes, 1 520 postes d'infirmières, tout cela en création ou en redéploiement, qu'est-ce que vous lui dites ?

R- Je lui dis que je voudrais bien être assuré que ce sont des moyens supplémentaires et pas du redéploiement. Et si vous regardez de près toutes les déclarations du ministre, il n'a jamais dit les choses clairement là-dessus. S'il le disait clairement, je pense que ce serait déjà un progrès.

Q- Pouvez-vous nous dire clairement si vous êtes d'accord avec cette affirmation, selon laquelle, en 15 ans, l'Education nationale a vu le nombre de professeurs augmenter de 100 000, alors même que le nombre d'élèves diminuait de 500 000 ? Est-ce vrai ou faux ?

R- Je suis en désaccord... Enfin, je pense que les chiffres, tels qu'ils sont donnés là, ont une part de vérité comme tout chiffre, mais il faut regarder ce que sont ces professeurs en plus, où ils sont. Une partie existe tout simplement parce qu'il y a des gens qui travaillent à temps partiel, et qu'il faut les remplacer. Donc, il faut regarder de près, parce que moi, je peux vous donner d'autres chiffres : en vingt ans, le pourcentage d'une classe d'âge accédant au baccalauréat a dû passer de 20 % à 60 %. Dans le même temps, la part du PIB consacrée à l'éducation a augmenté d'un demi point.

Q- Pour résumer, d'une part, le mouvement continue et d'autre part, vous demandez à F. Fillon de vous recevoir le plus rapidement possible ?

R- Evidemment. Nous, on souhaite pouvoir reprendre le dialogue en tout état de cause.

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 16 février 2005)

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